Albert Camus et la Quête du Sacré

19 Jui 2017
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Mais cette vie déroulée, en effet, se déroule en deux jours sacrés : samedi et dimanche. Deux jours où on célèbre le sacré. Or, Meursault va jouir de plaisirs quasi épicuriens au lieu et place de ce que peut être l’observance : « Mais d’une part, ce n’est pas de ma faute si on a enterré maman hier au lieu d’aujourd’hui et d’autre part, j’aurais eu mon samedi et mon dimanche de toutes façons. » Il va retrouver la vie qu’il aime mener. De plus, Meursault, qui s’adonne aux plaisirs charnels en des jours où le sacré est célébré, s’y adonne avec une femme : Marie. Et Marie est un nom propre qui rappelle une figure sacrée dans les trois religions monothéistes ! Et c’est encore un Dimanche que Meursault regarde les endimanchés d’Alger du balcon de sa maison. Et c’est encore dimanche que Meursault va avoir un autre contact avec le sacré : la mort ! Un dimanche donc, Meursault festoie avec ses amis et Marie, il commet un meurtre. Il enlève la vie à un homme. Et là, il va rencontrer encore une fois le sacré : la justice. La justice qui, curieusement, ne le juge pas pour avoir commis un meurtre, mais pour ne pas avoir pleuré la mort de sa mère. La justice, le juge en effet, va remarquer qu’il n’a aucun respect, ni il n’éprouve la moindre émotion aux choses sacrées : « […] en me demandant si je croyais en Dieu. » ; « Il m’a dit que c’était impossible, que tous les hommes croyaient en Dieu […] » ; « il avançait déjà le Christ sous mes yeux et s’écriait d’une façon déraisonnable : Moi, je suis chrétien. Je demande pardon de tes fautes à celui-là. Comment peux-tu ne pas croire qu’il a souffert pour toi ? » ; ʺC’est fini pour aujourd’hui, monsieur l’Antéchristʺ ». Aussi spectaculaire que celui puisse paraître, l’histoire du fait divers que Meursault lit dans sa cellule, recoupe avec le sacré : le fait que le fils revenu après vingt-cinq ans soit tué par sa mère et sa sœur, et que ces dernières se donnent, elles aussi, la mort ! Mais là n’est pas la véritable rencontre avec le sacré institué par des institutions : la rencontre du prêtre. Meursault reçoit le prêtre pour la dernière fois. Il s’est imposé en fait. Et devant cette figure du sacré, Meursault va blasphémer, commettre le sacrilège de plus ou de trop selon les règles essentielles qui régissent la société des hommes à laquelle il se sent étranger : « J’ai répondu que je ne croyais pas en Dieu. » Meursault devant l’aumônier est fidèle à lui-même, il ne réagit pas aux supplications de ce sauveur d’âmes, et pour la dernière fois. Mais à ses jeux de l’espoir il se détourne sans la moindre émotion, lui étranger même à la notion de péché : « Mais, j’ai seulement senti qu’il commençait à m’ennuyer. Je me suis détourné à mon tour et je suis allé sous la lucarne. Je m’appuyais de l’épaule contre le mur. […] Il me disait sa certitude que mon pourvoi serait accepté, mais je portais le poids d’un péché dont il fallait me débarrasser. Selon lui, la justice des hommes n’était rien et la justice de Dieu tout. J’ai remarqué que c’était la première qui m’avait condamné. Il m’a répondu qu’elle n’avait pas, pour autant, lavé mon péché. Je lui ai dit que je ne savais pas ce qu’était un péché. On m’avait seulement appris que j’étais un coupable. J’étais coupable, je payais, on ne pouvait rien me demander de plus. A ce moment, il s’est levé à nouveau et j’ai pensé que dans cette cellule si étroite, s’il voulait remuer, il n’avait pas le choix. Il fallait s’assoir ou se lever. » Jusqu’au bout de sa logique, Meursault tient tête à tout ce que le système social, judiciaire et religieux et le sacré qu’il lui impose. Mais tout compte fait, ni la mort de la mère, ni le meurtre de l’Arabe, ni le jugement et la condamnation de la justice, ni le rachat proposé par l’aumônier ne l’émeuvent. Cette inconsistance ontologique si caractéristique de Meursault, paradoxalement, se constitue dans et par la moindre sensation collectée du monde. Enfin, dans sa cellule il peut s’ouvrir à la tendre indifférence au monde : « Personne, personne n’avait le droit de pleurer sur elle. Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m’avait purgé du mal, vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. » L’appel du monde mystérieux qui parvient à Meursault le comble d’une joie aussi étrange, lui, seul, dans cette « prison heureuse », sa cellule, face à l’éternité comme si il la défiait, où s’engage une sorte de méditation profonde sur ces appels lointains. Meursault s’adonne-t-il à l’expérience de l’Eternité, du sacré donc, dans par les appels du monde, dans cet attendrissement sur soi, dans cette ouverture à la tendre indifférence au monde ? 

2-3- La Femme adultère : la quête du sacré du monde

« La femme adultère », une nouvelle publiée dans la collection « L’Exil et le royaume », retrace une autre expérience du sacré. Janine, l’héroïne, est engagée dans le désert, haut lieu du sacré ! Janine, épouse de Marcel, marchand de tissus, l’emmène en voyage dans le sud. Cette femme, qui n’a pas donné d’enfants pendant vingt-cinq ans de mariage. Le titre de la nouvelle qui évoque explicitement l’adultère qui est un sacrilège vis-à-vis des liens sacrés du mariage, le lecteur ne le rencontre pas dans le récit. Il ne se passe pas. Janine ne trahit pas son mari. Néanmoins, adultère il y a ! Quel est donc cet adultère comme l’indique le titre ? Janine, tout au long des premières pages jusqu’à l’arrivée dans la ville en plein désert, suit son mari comme toute épouse. Elle est à l’intérieur de cette institution du mariage qu’elle observe ses règles : « Elle ne pouvait se baisser, en effet, sans étouffer un peu. Au collège pourtant, elle était première en gymnastique, son souffle était inépuisable. Y a-t-il si longtemps de cela ? Vingt-cinq ans. Vingt-cinq ans n’étaient rien puisqu’il lui semblait que c’était hier qu’elle hésitait entre la vie libre et le mariage, hier encore qu’elle pensait avec angoisse à ce jour où, peut-être, elle vieillirait seule. » On le voit, Janine a choisi l’institution sacrée du mariage. Elle s’est soumise à ses exigences. Mais, l’occasion de ce voyage, il va se passer autre chose. Et l’épisode du soldat français ne l’effraye pas pour autant, lui qui l’a regardée et qu’elle s’étonne de ne pas l’avoir regardé au départ de l’autocar : « Celui-là n’était pas un Arabe et elle s’étonna de ne pas l’avoir remarqué au départ. Il portait l’uniforme des unités françaises du Sahara et un képi de toile bise sur sa face tannée de chacal, longue et pointue. Il l’examinait de ses yeux clairs, avec une sorte de maussaderie, fixement. Elle rougit tout d’un coup et revint vers son mari qui regardait toujours devant lui, dans la brume et le vent. Elle s’emmitoufla dans son manteau. Mais elle revoyait encore le soldat français, long et mince, si mince, avec sa vareuse ajustée, qu’il paraissait bâti dans une matière sèche et friable, un mélange de sable et d’os. » Ces deux moments du début du récit montrent et mettent en avant l’attachement de Janine à l’institution du mariage. D’ailleurs le lecteur qui aborde pour la première fois le texte ne penserait-il pas que, selon le titre, cette femme, qui voyage avec des Arabes, qui se laisse charmée par un soldat français, accomplirait un adultère ? Mais, de tout ça rien n’adviendra ! Janine, loin d’être un femme pieuse, est une femme mariée et tient à ses liens sacrés. Néanmoins, le voyage au désert va réveiller en elle autre chose. Elle va être mise à l’épreuve au désert, et découvre une autre vie, une autre manière de mener la vie : les hommes du désert. C’est envers ceux-là qu’elle va se sentir revenir au monde. Car, même si auprès de Marcel, son mari, elle menait une vie à l’abri du besoin, même si elle n’a pas donné des enfants, elle avait toujours vécu pour Marcel et il lui donnait le sentiment qu’elle existait aussi. Mais où s’abriter ? « Il n’était pas avare ; généreux, au contraire, surtout avec elle. ʺS’il m’arrivait quelque chose, disait-il, tu serais à l’abriʺ. Et il faut, en effet, s’abriter du besoin. Mais du reste, de ce qui n’est pas le besoin le plus simple, où s’abriter ? C’était là ce que, de loin en loin, elle sentait confusément. » Ce que Janine sent de loin en loin confusément est bien ce besoin de se libérer. Mais de quoi ? Voilà ce qui fait vraisemblablement le fond de la nouvelle. On pourrait penser que l’auteur Camus, où « L’Exil et le royaume » culmine l’œuvre, avait besoin d’engager une femme, l’une des héroïnes éponyme de cette œuvre, dans le désert à la recherche d’une libération. Et c’est cela qui retient dans la nouvelle, ce qui recoupe avec la quête du sacré. Janine va être ébranlée par le désert, ses habitants, leurs modes de vie. Une idée l’obsède : comment ces bédouins, dépouillés, sans luxe, sans le confort auquel elle était habituée… ? Janine va être mise face à face à la vie des Arabes : « De l’est à l’ouest, en effet, son regard se déplaçait lentement, sans rencontrer aucun obstacle, tout le long d’une courbe parfaite. Au-dessous d’elle, les terrasses bleues et blanches de la ville arabe se chevauchaient, ensanglantées par les taches rouge sombre des piments qui séchaient au soleil. » Janine se retrouve devant cette vie nue des arabes et leurs maisons basses. Ce monde qu’elle découvre la secoue, et, petit à petit, dénoue en elle des nœuds jadis noués dans sa vie avec Marcel : « Dans l’après-midi qui avançait, la lumière se détendait doucement ; de cristalline, elle devenait liquide. En même temps, au cœur d’une femme que le hasard seul amenait là, un nœud que les années, l’habitude et l’ennui avait serré, se dénouait lentement. Elle regardait le campement des nomades. Elle n’avait même pas vu les hommes qui vivaient là, rien ne bougeait entre les hommes qui vivaient là, rien ne bougeait entre les tentes noires et, pourtant, elle ne pouvait penser qu’à eux, dont elle avait à peine connu l’existence jusqu’à ce jour. Sans maisons, coupés du monde, ils étaient une poignée à errer sur le vaste territoire qu’elle découvrait du regard, et qui n’était cependant qu’une partie dérisoire d’un espace encore plus grand, dont la fuite vertigineuse ne s’arrêtait qu’à des milliers de kilomètres plus au sud, là où le premier fleuve féconde enfin la forêt. » L’ébranlement de l’être de Janine engendre un bouleversement de ses sens, de son âme. Une cascade de vertiges intimes amènera l’héroïne de Camus à plus de questions qu’elle ne s’est jamais posées jusque-là. Qu’est-ce que cette vie des hommes et des femmes du désert peut lui apporter en termes d’apaisement d’âme et de sérénité d’être ? Le sacré est là donc ! Loin de l’institution chrétienne du mariage, Janine va se retrouver devant une situation qui l’amènera de plus en plus à s’en désengager. Il y a un sacré ailleurs que le mariage et le mari ne connaissent pas. Ce sacré, elle seule peut en sentir les effets. Ce sacré du monde, loin de toute emprise religieuse, est à s’y enfoncer profondément. Et Janine ne va pas hésiter. Elle se laisse aller dans ces rêveries exquises : « Il fallait dormir. Mais elle comptait des tentes noires ; derrière ses paupières paissent des chameaux immobiles ; d’immenses solitudes tournoyaient en elle. Oui, pourquoi était-elle venue ? » Pourquoi elle est venue ici ? Question évidente pour une femme qui sent monter en elle des forces obscures, mais surtout un monde mystérieux qu’elle sent grandir au fur et à mesure qu’elle avance dans sa compréhension de la vie des hommes du désert. Alors peut-elle franchir le pas ? Peut-elle sortir de ce cocon familial, de la cellule sacrée, et épouser cette vie au double sens du mot : « Qu’aurait-elle fait d’ailleurs, seule, à la maison ? Pas d’enfant ! N’était-ce pas cela qui lui manquait ? Elle ne savait pas. Elle suivait Marcel, voilà tout, contente de sentir que quelqu’un avait besoin d’elle. Il ne lui donnait pas d’autre joie que de se savoir nécessaire. Sans doute ne l’aimait-il pas. L’amour, même haineux, n’a pas ce visage renfrogné. Mais quel est son visage ? Ils s’aimaient dans la nuit, sans se voir, à tâtons. Ya-t-il un autre amour que celui des ténèbres, un amour qui crierait en plein jour ? » Quel est cet amour des ténèbres que quête Janine ? L’a-t-elle trouvée dans la vie nue des hommes du désert ? Janine est sous l’effet de ce vertige intime et profond de son être. Et elle va à sa recherche. Elle va se laisser pénétrer par le désert et l’envie de cette autre vie qu’elle voulait menée. Et vint, en effet, l’instant fatidique où elle va commettre l’adultère ! Elle quitte le lit conjugale et sa chaleur et s’engage dans la nuit et parvient au fort. Les plus belles pages du texte s’en suivent ! Janine, éberluée, lorsqu’elle entre en contact avec ces « énormes burnous », puis, « un dernier élan la jeta malgré elle sur la terrasse, contre le parapet qui lui caressait maintenant le ventre », Janine est donc prête. Elle est brouillée, confuse, mais suit l’élan en elle, et l’appel secret, et sacré, du monde. Malgré le froid, elle sent en elle « une chaleur timide commença à naître au milieu des frissons. Ses yeux s’ouvrirent enfin sur les espaces de la nuit. » Entourée de silence, Janine se laisse pénétrée par le monde merveilleux qui l’entourait. Elle se laisse rouler avec les étoiles, la nuit, le ciel étincelant. A ce moment elle ne peut s’empêcher de « s’arracher à la contemplation de ces feux à la dérive », où « les étoiles tombaient, une à une, puis s’éteignaient parmi les pierres du désert, et à chaque fois Janine s’ouvrait un peu plus à la nuit. » Janine goute aux plaisirs secrets du monde. Elle commet cet adultère symbolique pour s’être permise de quitter le lit conjugal pour choisir celui de la nuit et pour laisser monter en elle ses profondes envies aussi sacrées que l’institution du mariage dans laquelle elle est enfermée depuis vingt-cinq ans. Après tant d’années vouées au respect scrupuleux du sacré de l’institution du mariage, Janine court follement, sans but, et elle retrouve ses racines, la sève même de sa vie : « Pressée de tout son ventre contre le parapet, tendue vers le ciel en mouvement, elle attendait seulement que son cœur bouleversé s’apaisât à son tour et que le silence se fit en elle. Les dernières étoiles des constellations laissèrent tomber leurs grappes un peu plus bas sur l’horizon du désert, et s’immobilisèrent. Alors, avec une douceur insupportable, l’eau de la nuit commença d’emplir Janine, submergea le froid, monta peu à peu du centre obscur de son être et déborda en flots ininterrompus jusqu’à sa bouche pleine de gémissements. L’instant d’après, le ciel entier s’étendait au-dessus d’elle, renversée sur la terre froide. » Janine, dans la quête du sacré hors des prises de tout système, laisse son être se ressourcer, se libérer de ce qui l’opprime. L’expérience de Janine, autant qu’elle diffère de « Noces » et de « L’Etranger », montre une chose constante chez Camus : l’abandon à une quête effrénée de cet appel profond et mystérieux du monde qui apporte à l’homme son lot de joies secrètes et d’inquiétudes quant au destin de l’homme et la possibilité de son salut par Dieu. Camus a-t-il compris, au fil des expériences, que la quête du sacré par la libération de l’être porte en elle des risques ? Ou s’agit-il d’une confirmation de l’esprit de mesure ? L’expérience du jeune homme de « Noces » de Meursault dans « L’Etranger » et celle de Janine dans « La Femme adultère » met en scène le sacré, un sacré sans Dieu, lié à la quête incessante de Camus d’aller vers le monde, où, hors de lui, point de salut ! Suite et fin

Par : Messaoud Belhasseb Enseignant Littérature Française Université 8 mai 1945 – Guelma.

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