Hehdo Littéraire

L’Histoire et ses « Affaires »

05 Juil 2017
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Très peu de témoignages sur la guerre de libération ont été écrits au moment des faits dans le genre Journal de guerre.  L’un des rares, relevant de ce genre est “Le Journal de Marche” de Abdelhamid Benzine, lettré, puisqu’il a pris le maquis après avoir été journaliste à Alger Républicain. Le “Journal de marche” a eu  la vie sauve grâce à une vieille femme, ainsi que l’écrit son auteur, qui a su en protéger les feuillets de la moisissure en les enfouissant sous terre, bien protégés dans une boite métallique. Déterré à l’indépendance, ce Journal tenu dans les maquis de Smendou, n’a pas été réédité depuis sa première publication en 1962. La quasi totalité des témoignages sur la guerre de libération par ses acteurs ou ses témoins n’a vu le jour qu’après l’ouverture démocratique de 1988, période à partir de laquelle le Ministère des Moudjahhdines n’en avait plus le contrôle et que le F.L.N, jusque-là, parti unique, bien que ne cessant d’appeler à la « réécriture de l’Histoire », instrumentalisait les mémoires, réduisant la symbolique du 1er Novembre à quelques faits d’armes, de batailles sans aucune assise politique. Contrairement aux apparences, jusqu’en 1988, la guerre de libération, pour avoir été prise en quelque sorte en otage, a été une « rente » idéologique inépuisable pour le pouvoir en place, s’y légitimant et se posant comme l’unique dépositaire testamentaire de la résistance armée, la vidant de son contenu idéel et politique en s’arrogeant le titre de vigile sur les « valeurs et l’esprit » de Novembre. La profusion de témoignages écrits en arabe et en français, publiés par les nombreuses maisons d’éditions privées qui ont vu le jour après la dissolution de la Sned, l’Enal, l’Enap et de quelques éditions privées comme Bouchène et Laphomic, a donné naissance, sur le devant de la scène éditoriale, à un mouvement d’écritures de la mémoire par l’autobiographie d’acteurs du 1er Novembre et de biographies sur les acteurs majeurs de la guerre de libération, suscitant à la fois un vif intérêt à cette période historique et des polémiques assez contrastées sur des faits restés jusque-là tabous. Mais cette abondance d’écrits de Novembre va être confrontée, dans les années quatre-vingt dix à la « décennie noire » et au fondamentalisme religieux qui nie l’Histoire, substituant le paradigme le mouvement historique et sociétal de l’Algérie en particulier par le paradigme hors du champ de l’Histoire « Dawla islamiya », dans un immobilisme doctrinal. Si les premiers Patriotes ayant pris les armes contre le terrorisme sont d’anciens maquisards de la guerre de libération, cela n’est sans doute pas fortuit d’autant que, à plusieurs reprises, la presse a fait état de la connivence entre les milieux néo-colonialistes et le terrorisme islamiste. Les profanations de cimetières de chouhadas, les assassinats d’anciens résistants de la guerre de libération, la remise en cause de leur sacrifice dans l’optique de la « dawla islamiya », tous ces retournements et remises en cause de l’identité algérienne ont poussé d’anciens officiers de la guerre de libération à reprendre les armes contre le terrorisme au moment où s’opère une destruction graduelle, presque irrémédiable, du sens et des valeurs de l’Histoire. L’histoire de la guerre de libération durant de nombreuses années de la postindépendance est restée ainsi prisonnière d’enjeux politiques. Des témoignages comme « Heureux les martyrs qui n’ont rien vu » de Bessaoud Mohand Arab, ancien officier de l’ALN, a longtemps circulé sous le manteau durant les années soixante dix et quatre vingt. Il a fallu attendre les années quatre vingt dix pour le voir réédité en Algérie. De même, des écrits d’historiens, acteurs de la révolution algérienne, comme Le FLN, mythe ou réalité de l’historien Mohamed Harbi ont subi le même sort. Mais cette censure insidieuse a eu des effets positifs et n’a fait qu’alimenter ce soudain et énergique regain d’intérêt aux mémoires de guerre et a, paradoxalement, contribué à casser de nombreux tabous, entre autres, celui de la démythification du « Héros » qui sort de la sphère du mythe «  préfabriqué à posteriori » à celle de la réalité, du vécu, d’une Histoire inscrite dans son temps et ses espaces, livrant par-là même une mine d’informations inédites, reconfigurant le champ de la recherche en sciences sociales. De nombreuses autobiographies d’acteurs de la guerre de libération, du simple maquisard y racontant son vécu à l’officier gradé, ont révélé de nombreux aspects méconnus de la vie réelle de l’A.L.N, avec ses géographies, ses villages, ses liens intimes avec les populations, hors de la mythologie officielle du slogan supra-patriotique « le seul héros, le peuple » Cette nouvelle écriture de la guerre de libération va, graduellement, s’inscrire dans ce que les historiens qualifient de « guerre des mémoires » entre l’ancienne puissance coloniale et l’Algérie, notamment sur la question de la torture pratiquée par l’armée française sur les prisonniers F.L.N. et sur les populations civiles. En 2001, la moudjahida Louisette Ighilahriz sort de son silence qui aura duré près de quarante années et livre son témoignage sur la torture dont elle a été victime impliquant de hauts gradés de l’armée française dans un livre autobiographique Algérienne ( Ed. Fayard, 2001) sous la plume de Anne Nivat. Florence Beaugé, journaliste au quotidien Le Monde publie un ouvrage sur la pratique systématique de la torture par l’armée française durant la guerre d’Algérie. Cette enquête menée en France et en Algérie après le témoignage d’Ighilahriz et la publication de Services Spéciaux Algérie 1955 – 1957 (Ed. Perrin –2001) par le général Aussaresses qui livre ses vérités sur l’assassinat de Larbi Ben M’Hidi, est intitulée “Algérie, une guerre sans gloire, Histoire d’une enquête ( Réédition Chihab – 2005) Des récits de guerre et des révélations Dans le même style autobiographique que Avoir vingt ans dans les maquis de Djoudi Attoumi, “le livre de Abderrezak Bouhara Les Viviers de la libération” ( Casbah Editions, 2001) se veut une autobiographie empreinte de poésie et riche en géographies des maquis de la région de Téniet El Had. Dans cette veine autobiographique, “Mémoires”, livre signé Capitaine Mourad ( Abderrahmane Krimo, commandant zonal, Wilaya IV), est paru en 2006 aux éditions Dar El Othmania. Belahcène Bali, quant à lui, retrace l’épopée du franchissement de la ligne Maurice par les combattants de l’ALN. Son ouvrage est intitulé Le rescapé de la ligne Maurice (Editions Casbah, 2002). Amar Boudjellal, ancien officier de l’ALN, responsable après l’indépendance des opérations de déminage, livre ses mémoires truffées de considérations politiques dans un livre édité à compte d’auteur Les barrages de la mort, sous- titré Le front oublié, faisant référence à la fameuse ligne Maurice. Mohamed Salah Essedik livre pour sa part un témoignage consacré à l’Opération l’Oiseau bleu qui en porte le titre, un livre édité en 2002 aux éditions Dar El Hikma. Dans un témoignage “au titre empreint de fierté C’étaient eux les Héros” ( Ed. Houma – 2002 ), Mustapha Benamar, livre un récit de guerre poignant, narrant des épisodes restés jusque – là obscurs, notamment « les défections de Belhadj et la sédition de Bellounis… ». Hamoud Chaid dans Sans haine ni passion ( Ed. Enag – Dahlab – 3ème édition 2005) dilue son propre témoignage dans le discours idéologique sur la guerre de libération. M. Madaci dans “Les tamiseurs de sable raconte les maquis de l’Aurès”. Les événements rapportés dans ce livre partent du 1er novembre 1954 jusqu’au printemps de l’année 1959. L’auteur passe presque au peigne fin les détails de certains événements saillants dans les zones de la région des Aurès. A travers ce générique des publications de témoignages écrits sur la guerre de libération, se dessine une tendance de l’écriture de l’histoire : échapper au discours généraliste, au dogme idéologique pour entrer de plain-pied dans la complexité de la réalité. Cette démythification est remarquable dans tous les ouvrages publiés ces vingt dernières années. Leurs auteurs respectifs ne débordent pas de la période historique. Ils n’encombrent pas leurs mémoires de discours politiques ou moralisateurs sur le sens de leur combat. Dans les nombreux entretiens qu’ils ont accordés à la presse écrite et audiovisuelle, ils insistent sur le fait qu’ils ont livré leurs mémoires contre l’oubli ou l’amnésie pour faire connaître la réalité de leurs années de maquis, dire les choses comme elles étaient, comme ils les avaient connues, vécues. Ils insistent également sur l’urgence qu’il y a à révéler un certain nombre de vérités restées longtemps déformées ou occultées. Ils ont conscience que leurs livres serviront de matériau sûr aux historiens… Le temps des « Affaires » En 2005, Rabah Zamoum, qui n’est pas historien de formation, signe une biographie sur son père, le commandant Si Salah, l’un des responsables de la Wilaya IV. Il a reconstitué le parcours de son père en recueillant des témoignages oraux au sein même de sa famille, auprès des anciens compagnons de maquis de Si Salah et a eu accès à des documents inédits de la wilaya IV décrivant l’état de délabrement des maquis au moment où Si Salah et ses compagnons ont pris langue avec le “général De Gaulle. Cette biographie Si Salah Mystère et Vérités” paru aux éditions Casbah en 2005, lève le voile sur une controverse qui a fait couler beaucoup d’encre. Dans le chapitre “Les principaux acteurs de la guerre” de son essai “Les écrits de Novembre”, Bejamin Stora évoque lui aussi cette affaire avant la parution de Si Salah Mystère et Vérités ( Ed. Casbah – 2005, deux tirages) : « Dans le camp des partisans de l’Algérie française, voici L’Affaire Si Salah racontée par Pierre Montagnon. En juin 1960, le général De Gaulle reçoit secrètement à l’Elysée le responsable de maquis algérien, Si Salah, avec deux de ses adjoints, venus solliciter la paix. Pierre Montagnon se demande pourquoi il n’a été donné aucune suite pratique à cette démarche. Si Salah fut au contraire éliminé physiquement. Le livre explique pourquoi cette affaire a constitué l’une des causes du putsch d’avril 1961. Cette affaire Si Salah ( qui s’appelait de son vrai nom Mohammed Zamoum) ne fut vraiment connue qu’après l’indépendance ». Et c’est en 2005 qu’une biographie lui est pour la première fois consacrée par son fils. Ali Zamoum de son vivant envisageait ce livre comme le Tome II de “Tamurt Imazighen”. Dans la même veine autobiographique, le témoignage de Abdelhamid Benzine au titre directement évocateur de la sinistre prison Lambèse ( Ed. Anep, 2002) recoupe le livre de Ali Zamoum. Si Salah, “Mystère et Vérités” de Rabah Zamoum rappelle une autre « affaire » dont s’est saisie Khalfa Mammeri dans son livre consacré à l’assassinat de Abane Ramdane, intitulé “Abane Ramdane, Héros de la guerre d’Algérie”. Très peu d’écrits ont été consacrés à cet architecte, intellectuel de la Révolution et cheville ouvrière du Congrès de la Soummam du 20 août 1956. Qu’en dit Benjamin Stora dans “Les écrits de Novembre”, dans le même chapitre Les principaux acteurs de la guerre ? « L’autre personnage important, mis au secret par l’Histoire officielle algérienne, est Abane Ramdane. Sa biographie est rédigée par Khalfa Mammeri (Abane Ramdane, héros de la guerre d’Algérie). Abane Ramdane reste en effet peu ou mal connu. Cela n’est pas fortuit. Une véritable conjuration du silence en a fait l’oublié, voire l’évacué de la Révolution algérienne. Pourtant, son rôle a été déterminant et capital. A force de caractère, d’organisation et de sens de l’action, il est devenu l’un des principaux acteurs de cette révolution. Il sera assassiné au Maroc par les siens le 27 décembre 1957. Usant de témoignages d’anciens compagnons d’Abane Ramdane, ou puisant dans des documents de l’époque ( tracts, instructions), l’auteur consacre à la période 1956 – 1957 les épisodes les plus denses. S’il évoque l’autoritarisme de son héros, Khalfa Mammeri écarte la thèse des effets de la réunion du Caire ( à l’issue de laquelle a été modifiée la composition de la direction) pour comprendre l’assassinat. » Gilbert Meynier et Mohamed Harbi dans FLN, documents et Histoire ( Ed. Casbah ) consacrent un chapitre sur Le meurtre de Abane Ramdane qui regroupe des écrits relatifs à ce sujet. Suite au tollé provoqué par le livre de Ali Kafi comportant selon les comptes - rendus de presse « des propos diffamants sur le passé révolutionnaire de Abane Ramdane » ( le livre écrit en arabe a été traduit en Français et révisé par les soins des éditions Casbah Ali Kafi, du militant politique au dirigeant militaire), Benyoucef Benkhedda a regroupé en deux volumes les articles de presse dans lesquels il a répondu aux « attaques diffamatoires  » de Ali Kafi à l’endroit de la personnalité historique de Abane Ramdane. Ces deux recueils d’articles ont été publiés aux éditions Dahleb. Des icônes controversées… De nombreuses biographies circonstanciées ont été consacrées à la figure iconiques, qausi-légendaire du colonel Amirouche l’impliquant ou l’innocentant dans l’affaire dite, a posteriori, « La bleuite ». Un de ses adjoints, officier de l’ALN, Djoudi Attoumi, auteur d’une autobiographie de ses années de combat dans la vallée de la Soummam intitulée “Avoir vingt ans dans les maquis”, sous titré par une longue phrase qui en explicite le genre d’écrit “Journal de guerre d’un combattant de l’ALN en wilaya III” ( Kabylie) 1956 - 1962 publié à compte d’auteur en 2005, consacre deux biographies sur le colonel Amirouche : “Le colonel Amirouche, entre Légende et Histoire” suivi de “La longue marche du lion de la Soummam”. Apologétique à souhait, le portrait qu’il dresse du légendaire colonel Amirouche dit, en revanche, certaines vérités amères de la wilaya III : l’affaire de la bleuite et le massacre de Melouza sous la responsabilité de Amirouche jusqu’à son départ en Tunisie. On y apprend que c’est son remplaçant, le commandant Abderrahmane Mira, qui a mis fin au massacre des Moudjahidine par d’autres moudjahidine sur ordre du colonel. “Le chapitre XIII de l’ouvrage Le colonel Amirouche, entre Légende et Histoire” est intitulé “Amirouche et le complot des bleus” ne comporte que 11 pages. Il est illustré d’un témoignage d’un témoin de la « bleuite » ayant fait l’objet d’un article de presse en 2000. L’auteur ne cite aucun nom des instigateurs du massacre bien que témoin privilégié de cette affaire. Il verse dans des généralités et n’apporte pas plus ce que l’Histoire a bien voulu livrer, jusque-là sur cette triste affaire. Un autre chapitre de l’ouvrage de Djoudi Attoumi relate la mission du colonel Amirouche dans les Aurès pour tenter d’éteindre le feu des luttes tribales au sein des maquisards de la région. En revanche, c’est l’une des rares biographies sur le colonel Amirouche reconstituant avec minutie le parcours de ce grand homme, officiellement mort au combat le 29 mars 1959 au Djebel Thamour, en wilaya IV avec le colonel Si Haouas et le commandant Si Amor Driss. Cette biographie est préfacée par M. Abdelhamid Djouadi, général Major à la retraite. Cet ouvrage se termine sur une chronologie générale des « Evénements sur Amirouche ». Le livre de Saïd Sadi “Amirouche, une vie, deux morts, un testament” qui connaît plusieurs rééditions depuis sa première publication en 2010 prétend révéler la « vérité » sur la mort du colonel Amirouche. Le point nodal de ce récit est la double mort du chef de la wilaya III, le colonel Amirouche, au Djebel Thameur, devenu, selon l’auteur, plus lieu d’intrigues que champ d’honneur pour les dépouilles des deux chefs emblématiques de la guerre de libération. Selon l’auteur, cette double manigance machiavélique se résume ainsi : L’assassinat des deux chefs de l'ALN, ingénieusement camouflé sous le manteau de l’ennemi a été motivé par des luttes de leadership au sein du GPRA. Soupçonné de vouloir exiger la dissolution du Malg une fois arrivé en Tunisie, le clan Boussouf et ses services de renseignement auraient « donné » l’itinéraire d’Amirouche aux services de renseignements de Massu. Dans son témoignage , “Parcours d’un combattant de l’A.L.N. Wilaya III”, Mohand Sebkhi, agent de liaison du colonel Amirouche restitue avec force détails sa mission, commandée in extremis par le secrétaire du PC d’Amirouche, Amirouchène. Celui-ci signifie à Mohand Sebkhi qu’il doit rattraper urgemment Amirouche en route vers la Tunisie afin de lui faire changer d’itinéraire ; un ordre émanant par télégramme signé de la main de Krim Belkacem en personne ; télégramme que n’a pas pu remettre Mohand Sebkhi au colonel Amirouche, ayant été blessé et arrêté au cours de son voyage. Mohand Sebkhi avoue qu’il n’a pas pu lire cette missive et que, ce faisant, il reste prudent sur cette thèse selon laquelle Amirouche a été trahi et vendu à l’ennemi par les siens. L’historien Daho Djerbal, Maître de conférences à l’Université d’Alger-Bouzaréah, réagissant à la sortie du livre de Saïd Sadi souligne la multiplicité des sources des archives de la guerre de libération : « Il y a les sources de l’armée française, conservées dans les Services historiques de l’armée de terre à Vincennes (SHAT). Il y a des documents concernant la Bleuite, des rapports d’officiers des services du 2e et du 5e Bureau et des états-majors de régions. Il y a également des documents pris par l’armée française sur les officiers ou djounoud de l’ALN ou encore les minutes des écoutes d’émissions de radio de l’ALN captées et décodées par l’armée française qui pourraient nous informer sur les conditions dans lesquelles les positions de Amirouche et Si El Haouès auraient pu être localisées. Ces documents aussi ne sont pas accessibles. D’autres documents détenus par les anciens officiers du MALG ou ceux de la Wilaya III ou d’autres Wilayas ne sont pas accessibles au public et l’accès aux archives nationales algériennes est soumis à réserve systématique. Tout se passe comme s’il s’agissait d’un bien privé de l’Etat, alors qu’il relève du domaine public national. Les archives de l’ALN comme celles de l’EMG, des deux COM de l’Est et de l’Ouest sont au niveau du ministère de la Défense nationale. Personne ne sait, à ce jour, quel sort leur est réservé…». Abordant l’affaire de la bleuite, Saïd Sadi avance l’hypothèse selon laquelle l’esprit tribal et clanique de la Kabylie de l’époque a contribué à cette tragédie : « D’autres données socioculturelles, telles que les traditions de vendetta, ont pu, à l’occasion, aggraver la gestion de cet épisode (…)En Kabylie, comme ailleurs, des conflits remontant à plusieurs générations ont connu un prolongement fatal dans la foulée de cette épreuve ...». (P.256) Sur cette affaire de la bleuite à laquelle le nom d’Amirouche est associé, Saïd Sadi cite en quelques lignes le témoignage de Salah Mekacher “Aux PC de la wilaya III” dans lequel son auteur raconte son arrestation par les hommes du colonel Amirouche et torturé en présence de ce dernier. Dans son livre paru à la même période que celui de Saïd Sadi, “Kaïd Ahmed, homme d’Etat”, Kamel Bouchama use des mêmes propos dithyrambiques. Les témoignages recueillis, triés à partir d’écrits ou recueillis oralement sont fondus dans le même son de cloche : admiration, éloge, prosternation, vénération, déification avec, à posteriori, la gorge nouée et les larmes à la seule évocation du chef. Les formatages idéologiques de la figure du héros construit par la sacralisation de l’Histoire et de ses icônes, relayé par les manuels scolaires, les prêches, les « relectures » partisanes, interdisent toute vision critique considérée comme une hérésie, une diffamation. Amirouche n’aurait certainement pas perdu ses grades si l’une des voix, y compris celle de l’auteur, avait émis quelques critiques à son endroit qui l’auraient humanisé jusque dans ses restes déterrés, cachés par des charognards qui eux aussi ont succombé à la légende. Saïd Sadi n’échappe donc pas au culte de la personnalité. première fois consacrée par son fils. Ali Zamoum de son vivant envisageait ce livre comme le Tome II de “Tamurt Imazighen”. Dans la même veine autobiographique, le témoignage de Abdelhamid Benzine au titre directement évocateur de la sinistre prison Lambèse ( Ed. Anep, 2002) recoupe le livre de Ali Zamoum. Si Salah, “Mystère et Vérités” de Rabah Zamoum rappelle une autre « affaire » dont s’est saisie Khalfa Mammeri dans son livre consacré à l’assassinat de Abane Ramdane, intitulé “Abane Ramdane, Héros de la guerre d’Algérie”. Très peu d’écrits ont été consacrés à cet architecte, intellectuel de la Révolution et cheville ouvrière du Congrès de la Soummam du 20 août 1956. Qu’en dit Benjamin Stora dans “Les écrits de Novembre”, dans le même chapitre Les principaux acteurs de la guerre ? « L’autre personnage important, mis au secret par l’Histoire officielle algérienne, est Abane Ramdane. Sa biographie est rédigée par Khalfa Mammeri (Abane Ramdane, héros de la guerre d’Algérie). Abane Ramdane reste en effet peu ou mal connu. Cela n’est pas fortuit. Une véritable conjuration du silence en a fait l’oublié, voire l’évacué de la Révolution algérienne. Pourtant, son rôle a été déterminant et capital. A force de caractère, d’organisation et de sens de l’action, il est devenu l’un des principaux acteurs de cette révolution. Il sera assassiné au Maroc par les siens le 27 décembre 1957. Usant de témoignages d’anciens compagnons d’Abane Ramdane, ou puisant dans des documents de l’époque ( tracts, instructions), l’auteur consacre à la période 1956 – 1957 les épisodes les plus denses. S’il évoque l’autoritarisme de son héros, Khalfa Mammeri écarte la thèse des effets de la réunion du Caire ( à l’issue de laquelle a été modifiée la composition de la direction) pour comprendre l’assassinat. » Gilbert Meynier et Mohamed Harbi dans FLN, documents et Histoire ( Ed. Casbah ) consacrent un chapitre sur Le meurtre de Abane Ramdane qui regroupe des écrits relatifs à ce sujet. Suite au tollé provoqué par le livre de Ali Kafi comportant selon les comptes - rendus de presse « des propos diffamants sur le passé révolutionnaire de Abane Ramdane » ( le livre écrit en arabe a été traduit en Français et révisé par les soins des éditions Casbah Ali Kafi, du militant politique au dirigeant militaire), Benyoucef Benkhedda a regroupé en deux volumes les articles de presse dans lesquels il a répondu aux « attaques diffamatoires  » de Ali Kafi à l’endroit de la personnalité historique de Abane Ramdane. Ces deux recueils d’articles ont été publiés aux éditions Dahleb. Des icônes controversées… De nombreuses biographies circonstanciées ont été consacrées à la figure iconiques, qausi-légendaire du colonel Amirouche l’impliquant ou l’innocentant dans l’affaire dite, a posteriori, « La bleuite ». Un de ses adjoints, officier de l’ALN, Djoudi Attoumi, auteur d’une autobiographie de ses années de combat dans la vallée de la Soummam intitulée “Avoir vingt ans dans les maquis”, sous titré par une longue phrase qui en explicite le genre d’écrit “Journal de guerre d’un combattant de l’ALN en wilaya III” ( Kabylie) 1956 - 1962 publié à compte d’auteur en 2005, consacre deux biographies sur le colonel Amirouche : “Le colonel Amirouche, entre Légende et Histoire” suivi de “La longue marche du lion de la Soummam”. Apologétique à souhait, le portrait qu’il dresse du légendaire colonel Amirouche dit, en revanche, certaines vérités amères de la wilaya III : l’affaire de la bleuite et le massacre de Melouza sous la responsabilité de Amirouche jusqu’à son départ en Tunisie. On y apprend que c’est son remplaçant, le commandant Abderrahmane Mira, qui a mis fin au massacre des Moudjahidine par d’autres moudjahidine sur ordre du colonel. “Le chapitre XIII de l’ouvrage Le colonel Amirouche, entre Légende et Histoire” est intitulé “Amirouche et le complot des bleus” ne comporte que 11 pages. Il est illustré d’un témoignage d’un témoin de la « bleuite » ayant fait l’objet d’un article de presse en 2000. L’auteur ne cite aucun nom des instigateurs du massacre bien que témoin privilégié de cette affaire. Il verse dans des généralités et n’apporte pas plus ce que l’Histoire a bien voulu livrer, jusque-là sur cette triste affaire. Un autre chapitre de l’ouvrage de Djoudi Attoumi relate la mission du colonel Amirouche dans les Aurès pour tenter d’éteindre le feu des luttes tribales au sein des maquisards de la région. En revanche, c’est l’une des rares biographies sur le colonel Amirouche reconstituant avec minutie le parcours de ce grand homme, officiellement mort au combat le 29 mars 1959 au Djebel Thamour, en wilaya IV avec le colonel Si Haouas et le commandant Si Amor Driss. Cette biographie est préfacée par M. Abdelhamid Djouadi, général Major à la retraite. Cet ouvrage se termine sur une chronologie générale des « Evénements sur Amirouche ». Le livre de Saïd Sadi “Amirouche, une vie, deux morts, un testament” qui connaît plusieurs rééditions depuis sa première publication en 2010 prétend révéler la « vérité » sur la mort du colonel Amirouche. Le point nodal de ce récit est la double mort du chef de la wilaya III, le colonel Amirouche, au Djebel Thameur, devenu, selon l’auteur, plus lieu d’intrigues que champ d’honneur pour les dépouilles des deux chefs emblématiques de la guerre de libération. Selon l’auteur, cette double manigance machiavélique se résume ainsi : L’assassinat des deux chefs de l'ALN, ingénieusement camouflé sous le manteau de l’ennemi a été motivé par des luttes de leadership au sein du GPRA. Soupçonné de vouloir exiger la dissolution du Malg une fois arrivé en Tunisie, le clan Boussouf et ses services de renseignement auraient « donné » l’itinéraire d’Amirouche aux services de renseignements de Massu. Dans son témoignage , “Parcours d’un combattant de l’A.L.N. Wilaya III”, Mohand Sebkhi, agent de liaison du colonel Amirouche restitue avec force détails sa mission, commandée in extremis par le secrétaire du PC d’Amirouche, Amirouchène. Celui-ci signifie à Mohand Sebkhi qu’il doit rattraper urgemment Amirouche en route vers la Tunisie afin de lui faire changer d’itinéraire ; un ordre émanant par télégramme signé de la main de Krim Belkacem en personne ; télégramme que n’a pas pu remettre Mohand Sebkhi au colonel Amirouche, ayant été blessé et arrêté au cours de son voyage. Mohand Sebkhi avoue qu’il n’a pas pu lire cette missive et que, ce faisant, il reste prudent sur cette thèse selon laquelle Amirouche a été trahi et vendu à l’ennemi par les siens. L’historien Daho Djerbal, Maître de conférences à l’Université d’Alger-Bouzaréah, réagissant à la sortie du livre de Saïd Sadi souligne la multiplicité des sources des archives de la guerre de libération : « Il y a les sources de l’armée française, conservées dans les Services historiques de l’armée de terre à Vincennes (SHAT). Il y a des documents concernant la Bleuite, des rapports d’officiers des services du 2e et du 5e Bureau et des états-majors de régions. Il y a également des documents pris par l’armée française sur les officiers ou djounoud de l’ALN ou encore les minutes des écoutes d’émissions de radio de l’ALN captées et décodées par l’armée française qui pourraient nous informer sur les conditions dans lesquelles les positions de Amirouche et Si El Haouès auraient pu être localisées. Ces documents aussi ne sont pas accessibles. D’autres documents détenus par les anciens officiers du MALG ou ceux de la Wilaya III ou d’autres Wilayas ne sont pas accessibles au public et l’accès aux archives nationales algériennes est soumis à réserve systématique. Tout se passe comme s’il s’agissait d’un bien privé de l’Etat, alors qu’il relève du domaine public national. Les archives de l’ALN comme celles de l’EMG, des deux COM de l’Est et de l’Ouest sont au niveau du ministère de la Défense nationale. Personne ne sait, à ce jour, quel sort leur est réservé…». Abordant l’affaire de la bleuite, Saïd Sadi avance l’hypothèse selon laquelle l’esprit tribal et clanique de la Kabylie de l’époque a contribué à cette tragédie : « D’autres données socioculturelles, telles que les traditions de vendetta, ont pu, à l’occasion, aggraver la gestion de cet épisode (…)En Kabylie, comme ailleurs, des conflits remontant à plusieurs générations ont connu un prolongement fatal dans la foulée de cette épreuve ...». (P.256) Sur cette affaire de la bleuite à laquelle le nom d’Amirouche est associé, Saïd Sadi cite en quelques lignes le témoignage de Salah Mekacher “Aux PC de la wilaya III” dans lequel son auteur raconte son arrestation par les hommes du colonel Amirouche et torturé en présence de ce dernier. Dans son livre paru à la même période que celui de Saïd Sadi, “Kaïd Ahmed, homme d’Etat”, Kamel Bouchama use des mêmes propos dithyrambiques. Les témoignages recueillis, triés à partir d’écrits ou recueillis oralement sont fondus dans le même son de cloche : admiration, éloge, prosternation, vénération, déification avec, à posteriori, la gorge nouée et les larmes à la seule évocation du chef. Les formatages idéologiques de la figure du héros construit par la sacralisation de l’Histoire et de ses icônes, relayé par les manuels scolaires, les prêches, les « relectures » partisanes, interdisent toute vision critique considérée comme une hérésie, une diffamation. Amirouche n’aurait certainement pas perdu ses grades si l’une des voix, y compris celle de l’auteur, avait émis quelques critiques à son endroit qui l’auraient humanisé jusque dans ses restes déterrés, cachés par des charognards qui eux aussi ont succombé à la légende. Saïd Sadi n’échappe donc pas au culte de la personnalité.

Rachid Mokhtari

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