Gérard de Nerval (1808-1855)

Les filles du feu : Livre de cet enchanteur de ce fol délicieux

17 Juil 2017
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Le rêve, une seconde vie Selon Maurice Barrès, il est difficile de cerner les contours de l’enchanteur et le fol délicieux qu’était Nerval, (L’Image de l’Orient chez les écrivains français, 1923).Il paraît même assez embarrassant pour le lecteur, et le critique, d’aborder Les Filles du feu (Bordas, 1948), parce qu’il est difficile, au seuil du livre, d’expliquer son pourquoi et son comment. Il leur suffit de subir l’effet de son pouvoir magique ! Nerval, né Labrunie, est venu au monde là où Flaubert, quatorze ans plus tard, plantera le décor de L’Education sentimentale.Il a vécu une vie d’homme empreint à des rêveries exquises !Les filles du feu a été publié en 1854, un an avant sa mort, alors qu’il venait d’être interné à la clinique d’Émile Blanche à Passy, accompagné de la célèbre Préface :À Alexandre Dumas. Les Filles du feu saisit et transporte le lecteur par son charme dans un domaine inaccessible au commun des mortels, un univers si loin de cette terre ! Pour le décrire, il va falloir, conseille encore Barrès, inventer des mots nouveaux. Pour le décrire, Nerval, au sommet de sa sage folie, demande une chose simple : le guérir. Ainsi conseille-t-il Alexandre Dumas : « concédez-moi du moins le mérite de l’expression ;- la dernière folie qui me restera probablement, ce sera de me croire poète : c’est à la critique de m’en guérir. » Le guérir ! Non, plutôt voyager dans cet univers délicieux des Filles du feu. Le recueil est composé de six nouvelles où les sortilèges s’évanouissent à la lumière de la froide raison qui éclaire le monde réel. Nerval, heureusement pour nous, dévoile un peu de son secret, tout au long des six nouvelles, assez pour nous laisser entrevoir un peu de son mystérieux pouvoir. « Le rêve, écrit-il à Alexandre Dumas, est une seconde vie. Il ouvre pour nous le monde des esprits. » Il faut s’abandonner, sans hésitation, au rêve ; s’évader des contingences, des soucis, des laideurs. Est-ce pour atteindre le bonheur ? Possible. Mais, certainement pour trouver la mélancolie en revenant où il faut bien, fatalement, revenir parce qu’il y a un seul voyage sans revenir ! Dans Les Filles du feu, Nerval décrit ses réussites qui cachent ses échecs, mais aussi le cœur d’un homme et son esprit, comme sa chair, qui restent insatiables. Nerval est ce« veuf l’inconsolé » ; et l’ombre du bonheur ne suffit pas à apaiser le tourment de qui a besoin d’être heureux. C’est pourquoi, le refuge au rêve apparaît comme un abri trop incertain, pour qui a tari ses forces en poursuivant les chimères. Et Nerval en a poursuivies, l’illusion l’a épuisée et les fantômes qu’il a étreints sont toujours insatisfaits. Derrière le titre énigmatique et fulgurant des Filles du feu, Nerval s’est inspiré d’un drame réel, qui, après avoir été adopté définitivement en 1841, puis décidé de sa composition définitive en janvier 1854, il adopte une nouvelle personnalité littéraire : une sorte de royauté du songe. Le recueil fut préparé lors d’un séjour chez le docteur Blanche, au cours des semaines où il écrivait Aurélia, récit de sa descente aux enfers. Le feu que porte le titre est le feu infernal, symbole des passions humaines que transcende celui qui veut accéder à la pure lumière. Le recueil, les nouvelles, les filles nervaliennes : Angélique, Sylvie(à laquelle il faut joindre les Chansons et légendes du Valois),Octavie, Isis(traduite de l’allemand par Nicolas Popa et remaniée par Nerval qui en a fait son bien propre en y incorporant ses rêveries les plus intimes et les plus familières), alors que Jemmy (une traduction de Scalfield), Emilie (revendiquée par Maquet qui a affirmé l’avoir rédigée sur un plan fourni par Nerval), Corilla(qui ne paraît pas dans le volume, paraîtra en forme théâtrale dans Les Chimères), sont autant de chimères mirifiques sorties tout droit des rêveries d’un homme, du cerveau d’un homme où s’est installée, définitivement, cette « folle du logis ». Dans une correspondance à un ami, Nerval dira des Filles du feu : « l’introduction donnera la clé et la liaison de ces souvenirs. » C’est que l’unité subtile de ces nouvelles regroupées, assez disparates, réside dans la personnalité de l’auteur. Mais, le fil biographique qui relie les diverses nouvelles est ténu. Quant à la présence d’Isis, Nerval lui attribue une signification personnelle. Les six nouvelles font place au passage de la confidence au mythe. Il déclare à un ami : « Je suis du nombre des écrivains dont la vie tient intimement aux ouvrages qui les ont faits », qui, à rapprocher avec cette autre affirmation : « inventer c’est se ressouvenir », montre si bien que l’invention chez Nerval est si pauvre. Il procède par associations ou combinaisons qui sont liées à l’intensité de la vie psychique, jointes à une rare maîtrise de la forme lui permet d’accomplir les hautes transformations qui ont donné les meilleures pages des Filles de feu, des Chimères ou d’Aurélia. Nerval, visiteur des régions de rêve, puise dans les souvenirs d’enfance, rafraichis, embellis. Ce pays de ses rêves, son cher Valois, pays de ses ancêtres, acquiert pour lui, une mythique ardeur. Il orchestre les thèmes fondamentaux ou mineurs de sa vie pour les faire passer dans ses œuvres. Il reprend avec un soin minutieux, d’un livre à l’autre, la même anecdote, le même souvenir de lecture pour l’améliorer jusqu’à satisfaction. Le thème principal des Filles du feu sont les rondes des jeunes filles, le bain forcé dans la Thève, la fille qui mord dans un citron ; les avatars du thème du déguisement ont donné naissance à une page célèbre de Sylvie. En somme, les tribulations des filles, de leur souvenir, constituent la matière du rêve nervalien ; rêve-refuge, abri trop incertain pour qui a tari ses forces en poursuivant les chimères. L’illusion épuise, et elle a épuisé Nerval. A chaque rencontre, à chaque souvenir, il exige un peu plus, il le paye en imaginaire, un furtif bonheur. Quelques inévitables rançons, puis, il est repris et remis à sa geôle !  Les fantômes qu’il invente sont insatiables, et il le paye lui-même avec d’incurables tourments. Il est difficile de s’évader du rêve que de fuir la réalité. Nerval a défié la vie par un monde idéal, par des routes où l’on se meurtrit, où l’on se déchire, pour retrouver le retour au pays glacé où l’attend la mort. Le pauvre Nerval, après chaque tentative, après tant de tribulations, après l’évasion suprême, ce fut au pied d’un réverbère, la pendaison, une nuit d’hiver, le 26 janvier 1855 ! Cet esprit charmant, que Dumas célébrait sa folie, chez lequel « de temps en temps, un certain phénomène se produit, qui, par bonheur, nous l’espérons, n’est sérieusement inquiétant ni pour lui ni pour ses amis », chez lequel aussi « l’imagination, cette folle du logis, en chasse momentanément la raison, qui n’en est que maîtresse, alors que, la première reste seule, toute puissante, dans ce cerveau nourri de rêves et d’hallucinations, ni plus ni moins qu’un fumeur d’opium du Caire, ou qu’un mangeur de haschich d’Alger, et alors, la vagabonde qu’elle est, le jette dans les théories impossibles, dans des livres infaisables. » (Le Mousquetaire, décembre 1853). Et Nerval de répondre dans la célèbre Préface : « Il y a quelques jours on m’a cru fou, et vous avez consacré quelques-unes de vos lignes les plus charmantes à l’épitaphe de mon esprit. Voilà bien de la gloire qui m’est échue en avancement d’hoirie. Comment oser, de mon vivant porter au front ces brillantes couronnes ? Je dois afficher un air modeste et prier le public de rabattre beaucoup de tant d’éloges accordés à mes cendres, ou au vague contenu de cette bouteille que je suis allé chercher dans la lune à l’initiation d’Astolfe, et que j’ai fait rentrer, j’espère, au siège habituelle de la pensée. Or, maintenant que je suis plus sûr d’hypogriffe et qu’aux yeux des mortels j’ai recouvré ce qu’on appelle vulgairement la raison, raisonnons… » C’est que la folie de Nerval a émeu des générations d’écrivains, de philosophes jusqu’à M. Foucault. Albert Camus, un jour, s’est écrié sur les pages de ses Essais : « Nerval s’est-il donné la mort pour nous ?! » Nerval, le veuf, l’inconsolé Nerval, l’amoureux d’un fantôme, celui de la femme idéale, qui sourit au poète errant sur la lisière des saintes demeures, était devenu El Desdichado, c’est-à-dire, ce déshérité, ce désespéré : « Je suis le ténébreux-le veuf,-l’inconsolé, Le prince d’Aquitaine à la tour abolie : Ma seule étoile est morte, - et mon luth constellé Porte le soleil noir de la mélancolie. »(Les Chimères, 1854). Jeanine Moulin, une fervente exégète belge, écrit en 1948 dans Les Chimères : « Chaque mot du sonne toffre un sens qui éclaire jusqu’aux tréfonds de l’âme du poète, fait pénétrer le mystère de ses rêves ! » Ce fol délicieux, cet enchanteur mirifique, n’écrit rien qui soit pur délire. Ses chimères, reflet d’images que ses yeux ont contemplées ; images douloureuses parce que le désir qu’elles ont fait naître, les circonstances, la pudeur, l’en ont empêchées de réaliser. Nerval, le veuf, l’inconsolé, le ténébreux, qui a perdu Adrienne, entrée au cloître, et qu’il croit retrouver en Jenny Colon morte à 34 ans, il les a réunies toutes deux dans un même souvenir composite. à suivre...

Messaoud Belhasseb

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