Célébration du Centenaire de sa naissance

Mouloud Mammeri : La force tranquille de l’«amusnaw»

23 Juil 2017
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Mouloud Mammeri incarne  pour la génération des Algériens des années post-1980, le symbole de la revendication de l’identité berbère par son substrat intime et intellectuel tant l’homme, l’érudit, possède  cette force tranquille des grands aèdes maghrébins mais aussi du chercheur qui, pas à pas, a construit les repères essentiels d’une culture fondatrice de l’amazighité en renouvelant dans la diversité des disciplines (sociologie, anthropologie, linguistique, littérature, essais) les contenus et les approches dans un mouvement d’ensemble cohérent. Ce substrat intellectuel prend source de son premier essai publié en 1938, dans la revue marocaine Aguedal, consacré à la société berbère. Depuis, ses recherches ininterrompues sur le concept de l’identité en général, et de l’identité berbère, en particulier, naîtront des réalités historiques et sociologiques à travers sa trilogie romanesque La Colline oubliée, Le Sommeil du juste et L’Opium et le Bâton ; romans dans lesquels se profile une identité du terroir déjà en conflit avec l’inévitable acculturation des personnages principaux propulsés hors de la terre natale, mobilisés sur le front de la Seconde guerre mondiale tandis que leur univers coutumier, le village, perd progressivement sa puissance de l’oralité d’antan. Face à la misère, le rationnement, l’exil, les derniers espaces de vie, avec ses rites, ses fêtes agraires, ses visites aux sanctuaires, l’amour malicieux des jeunes filles, s’étiolent à mesure que la « guerre extérieure », la Seconde guerre mondiale s’y manifeste par un mal mystérieux, inconnu des villageois, vécu par les sages de l’assemblée comme une malédiction du siècle « lqarn rbaattach » qui a jeté sur les routes du déracinement Si Mohand ou M’hand. Mokrane, personnage attachant de La Colline oubliée est instruit, il a pu poursuivre ses études jusqu’au lycée. Il aime la belle Aazi, la gardienne de Taasast, lieu emblématique festif des jeunes, garçons et filles du village Tasga. Deux événements, aussi tragiques l’un que l’autre, le frappent de plein fouet. Une année ne s’est pas plus tôt écoulée que Mokrane subit les foudres de son père qui l’engage à répudier Aazi accusée de stérilité. De l’autre côté, il interrompt ses études suite à sa mobilisation pour la guerre de 39. Après avoir épuisé tous les rites censés guérir Aazi de sa stérilité supposée, dont la Hadra de Sidi Amar à l’insu de ses parents, il la répudie selon la tradition sévère et outrancière des us et coutumes et quitte le village avec d’autres jeunes de son âge, la nuit, en route vers la caserne de Fort National à bord d’une camionnette. En route vers cet étrange lieu appelé déjà « Kazerna », il reçoit une lettre de Aazi lui apprenant qu’elle attend enfin, de lui, l’enfant tant désiré. Il quitte la camionnette, symbole de son départ vers l’ « extérieur », le monde moderne, fut-il celui de la guerre, des armes, de la mort. Sans en informer ses camarades, il prend la route, au cœur de l’hiver, vers le giron fécond de Aazi, affrontant, tel un héros de la Tragédie grecque, genre théâtral dont s’est nourri Mouloud Mammeri, le dramaturge, vent, bourrasques de neige, brouillard à son arrivée au col de Tizi Kouilal d’où, il perçoit à peine, au loin, sur l’autre versant, au pied du Djurdjura, son village Tasga où l’attend Aazi, la promise de Taasast, sa « fiancée du soir » et maintenant future mère. « Echevelé, livide au milieu des tempêtes, la furie du ciel, les flocons noirs de colère l’enroulent dans son burnous, il tombe, se relève, glisse sur les arêtes enneigées des pierres et, dans un dernier sursaut de vie, il aperçoit, debout, Aazi, qui le rassure, panse ses plaies et l’invite à retrouver la chaleur d’antan, là où les cheminées fument, là où elle a préparé le berceau primitif des ancêtres qui berceront son enfant. Mokrane se dépêtre des pans de son burnous et serre Aazi de toutes ses forces et blessures, l’embrasse, mais c’est le vent qui rugit, la neige épaisse qui remplit sa bouche. Mokrane meurt sur les hauteurs assiégées, suspendu entre le village qu’il n’a pu atteindre et le monde extérieur, celui de la « kazerna », des promesses d’un nouveau monde, de la Cité. Arezki, le « héros » du roman Le sommeil du juste  a poussé ses études jusqu’à l’Ecole normale de Bouzaréah, abreuvé des idéaux républicains de 1789. Mais il voit ses illusions s’effondrer lorsque, dans les rangs de l’armée française, ses camarades français, ne lui manifestent que racisme primitif, humiliations, injure à l’indigène dont il porte désormais les sigles : IMANN – Indigène musulman algérien non naturalisé. Démobilisé, il tente de vivre à Paris avec Elfried, sa compagne française qui s’éloigne progressivement de lui. Il rentre à Ighzer, son village où rien n’est plus comme avant. Le désordre colonial a détruit tous les fondements culturels, poussé les jeunes à l’exil ou au travail d’esclave dans les fermes coloniales de la plaine. Désillusionné, il ne croit plus au prestige de ses diplômes, aux enseignements de son ancien professeur de philosophie à l’école normale de Bouzareah auquel il écrit une lettre-manifeste de tous les reniements des érudits sur l’humanisme, la citoyenneté, les valeurs ineffables de la République, de la « Mère-Patrie ». Avec son camarade Slimane, ils tendent une souricière à l’un des leurs, devenu valet des représentants locaux du pouvoir colonial. Arezki est arrêté par les gendarmes et subit une parodie de justice en cour d’assises. Le juge lui reproche de n’avoir pas su tirer profit de tous les sacrifices consentis par le pouvoir colonial qui l’a instruit et promu par ses institutions des Lumières. Il comprend alors que la vraie guerre, ce n’est pas celle des Français contre l’occupation nazie, mais celle des Algériens contre le colonialisme français. C’est Arezki qui ouvre la porte à l’insurrection armée du peuple algérien du 1er Novembre 1954, la « guerre intérieure » que vit le personnage, Bachir, médecin, du roman  L’opium et le bâton - adapté par Abderrahmane Bouguermouh et dont la générale a été donnée en 1996 à Tizi-Ouzou - . Bachir quitte son confort, bien installé sur les hauteurs d’Alger et décide de retourner au village natal, Tala, où il rencontre le capitaine de la S.A.S. à l’heure de la « pacification ». Après des hésitations, il rejoint le maquis, lui aussi, comme Mokrane, Arezki, désillusionné par toutes les promesses poudre aux yeux du conquérant. Cette trilogie de la souffrance intérieure du peuple algérien aux prises avec l’Histoire, n’est pas fermée dans un cadre historique. Mouloud Mammeri publie son quatrième roman La Traversée en 1982, deux années après le Printemps berbère. Son ancrage spatiotemporel est celui des premières années de l’indépendance de l’Algérie. Ses protagonistes, Kamel, directeur du journal Alger-Révolution, Mourad, journaliste, responsable de la page culturel du Quotidien, Amalia, grand reporter de l’équipe rédactionnelle, portent en eux une autre désillusion, celle, cette fois, des promesses de l’indépendance arrachée pour laquelle Kamel et Mourad se sont battus, en France, dans les rangs de la Fédération de France du F.L.N. Mourad peine à alimenter la page culturelle du journal. Il décide, pour remplir le vide – un vide sidéral et surprenant pour une Algérie neuve et bouillonnante - d’écrire un article intitulé « La traversée du désert » que le parti unique de l’époque soupçonne d’allégorie subversive. Le roman est construit sur deux « traversées du désert » : celle de l’article de Mourad qui, sous la forme d’un conte, décrit l’avancée d’une mystérieuse caravane dans le désert avec, devant, éclaireurs intrépides des routes et des pistes, des Héros qui bravent les dangers et, derrière, le troupeau des caravaniers qui, tels les moutons de Panurge, se serrant les flancs et la laine, tentent tant bien que mal de suivre la cadence imposée par le groupe des Héros. Entre la masse et le « zaim », le désert ne choisit pas. Soif, maladies, vipères, scorpions, hyènes, fièvres retardent la marche. Même le groupe des Héros chancelle tandis que , parmi le troupeau des caravaniers, des femmes accouchent, des enfants naissent que les mères attachent à leur dos au moyen des chiffons. Il ne tètent pas, sevrés, car les mères veulent leur apprendre à éviter les chemins des Héros qui, à mesure de l’avancée épique vers l’Oasis promise, se neutralisent car l’entrée dans l’oasis, contrôlée par des guetteurs aux cornemuses avec lesquelles ils donnent l’alerte, éveillent de féroces appétits. La seconde « traversée du désert » est le voyage qu’entreprend Amalia accompagnée par Mourad et d’autres journalistes. Initialement engagée pour une enquête sur le pétrole, la caravane des journalistes se transforme en quête - enquête sur le patrimoine oral berbère des Touaregs qui s’en va à vau-l’eau, représenté par le dernier aède, Ba-Salem qui meurt « exilé sur le sol au milieu des huées » tel l’albatros de Baudelaire, dans un dépotoir, aux portes d’un hôpital. Mammeri a écrit ce roman dès son retour du pays des Zénètes, complétement désillusionné par sa propre « traversée du désert ». Rachid Bellil, sociologue auteur de Textes Zénètes du Gourara, disciple de Mouloud Mammeri, fait remarquer que « L’Ahellil du Gourara » de Mouloud Mammeri, à l’état de recherche, a nourri le roman La traversée. Plusieurs scènes décrivant les déplacements de la caravane des journalistes d’Alger-Révolution, sont accompagnées d’instants de plénitudes poético-musicales de leurs hôtes . Mais, inscrits dans la notion de « niyya », de droiture morale, les poésies scandées de l’ahellil, sont perverties par le pétrole. Les écoliers n’ont plus de rêves des grands espaces absents dans leurs manuels scolaires ; ils veulent tous devenir « camionneurs ». De cette enquête d’Amilia, Mourad en est revenu malade à Alger. Il tombe dans une espèce de délire, en proies aux fortes fièvres. Dans son agonie, il émet le vœu de retourner à Tasga, mourir à Taasast dans le souvenir de Mokrane et Aazi, dans la voix du Coryphée ancestral, le chant perdu des ancêtres qu’il n’a eu de cesse d’en extraire le tuf des racines. La parution en 1969, aux éditions François Maspero de Les Isefra, poèmes de Si Mohand ou Mhand, participe de ce retour aux sources fécondes de la poésie kabyle dans laquelle il a été élevé et nourri, ainsi que Yenna yas Cheikh Mohand dont le Verbe sentencieux, fait coexister le profane et le religieux tandis que le recueil Poèmes kabyles anciens achève la quête poétique par un florilège des poèmes de la longue résistance des montagnes aux agressions multiséculaires des plaines expropriées. Cette interpénétration entre le roman nourri d’éléments autobiographiques et les recueils de poésies kabyles principalement d’auteurs dont fut son père, sauvées de l’oralité dans la lignée des transmetteurs, révèle la cohérence des différents genres littéraires qui composent l’œuvre de Mouloud Mammeri qui, alors adolescent, s’est fait remarquer par une étude sur la société berbère, preuve d’une prise de conscience aiguisée sur l’identité algérienne berbère. Au sortir de l’adolescence, à Alger, alors professeur de lettres classiques au lycée de Ben Aknoun, il esquisse une peinture à la fois Tragique et épique avec  La colline oubliée  sur le monde finissant des derniers aèdes sous les coups de butoir de l’Histoire dévastatrice qui l’a mobilisé à deux reprises sur les fronts de la Seconde guerre mondiale. De sa vision à la fois intime et critique sur la culture et la langue berbère, Mouloud Mammeri en relève avec pertinence, le caractère figé que la science coloniale avait sur l’identité autochtone, « réduisant les poèmes à des feuilles mortes ». Dans ses entretiens avec Pierre Bourdieu, Du bon usage de l’ethnologie, Mouloud Mammeri considère que seul le regard de l’autochtone sur soi est pertinent dans cette science – l’ethnologie - qui a longtemps servi d’alibi colonial, considérant la société algérienne dans son état de « soumission » jusque dans le Verrbe, Awal. L’esprit Mammeri est dans cette rencontre des disciplines littéraire, linguistique et anthropologique qui s’interpénètrent dans une même sphère identitaire hors des étroitesses et des « encagements » idéologiques. Ainsi l’originalité et la modernité de l’œuvre littéraire de Mouloud Mammeri s’expriment hors d’une science froide et descriptive ; elle s’énonce dans un univers fictionnel senti dans sa plus profonde intimité dans laquelle les personnages Mokrane, Arezki, Bachir, Mourad mais aussi Aazi, Davda, Sekoura, Elfried, Amalia, Souad frappent aux portes du 21ème siècle avec leur beauté, leur tragédie et leurs espaces littéraires gorgés de tendresse, de rythmes, de passions. C’est le monde féérique que convoque Mourad qui veut mourir à Taasast de son enfance aux cotés de Mokrane et Aazi, comme Si Mohand ou Mhand qui, lors de sa rencontre avec le saint Cheikh Mohand, a émis le vœu d’être inhumé à Asqif n Tmana, La Porte protectrice… Le caractère scientifique de ses études sur la linguistique berbère, l’analyse poétique des Isefra sont nourris de cette dimension affective et implicative sans cesse affirmée par Mouloud Mammeri qui s’est toujours projeté vers l’universalité répétant que « Si les ghettos sécurrisent, ils stérilisent surement »… Suite et fin

Mouloud Mammeri

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