Des films polémiques au Festival d’Oran

Quand le cinéma arabe s’attaque à des tabous

01 Aoû 2017
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Le 10e Festival international d’Oran du film arabe (FIOFA), qui s’est poursuivi jusqu’à hier 31 juillet, a retenu pour sa compétition officielle des longs métrages qui suscitent la controverse dans des pays arabes. Certains films sont interdits de projection comme « Mawlana » (Notre maître) de l’égyptien Magdi Ahmed Ali. Cette fiction n’a été projetée qu’en Egypte où elle a enregistré une audience appréciable pour un film non commercial. « Le film est resté dans les salles pendant quatorze semaines. Nous avons remarqué le grand intérêt montré par les jeunes habituellement attirés par les films d’action ou les comédies », a souligné le critique égyptien Magdi Tayeb. « Mawlana », qui est inspiré d’un roman à succès de Ibrahim Issa, raconte l’histoire de Hatem Chenaoui (Amr Saad), un jeune prédicateur, qui devient une véritable star grâce à une émission qu’il anime à la télévision. Il plaide pour un renouvellement du discours religieux, critique les positions extrémistes, combat les idées reçues et explique le message de l’islam en plaidant pour la modération et le dialogue. Pour lui, il n’y a pas de différence entre les chiites et les sunnites. « Il y a un seul islam », dit-il. Il défend aussi le soufisme et évoque l’existence de hadiths attribués au Prophète Mohamed mais dont l’origine n’est pas définie. La philosophie du film n’a pas plu à plusieurs autorités religieuses dans les pays du Golfe et au Moyen Orient. Au Liban, il a été demandé aux producteurs de censurer un passage du film. « Dans nos pays, on continue de mettre la poussière sous le tapis pour ne rien voir. On nous refuse toujours le débat sur l’Histoire de l’islam. Je suis contre la pensée salafiste qui est influencée par le wahabisme. Nous voulons tous se débarasser de ces idées qui enchaînent la volonté des peuples arabes et qui les empêchent de se développer », a déclaré Magdi Ahmed Ali à Oran. Les idées fanatiques empêchent, selon lui, le monde arabe de faire un pas « en avant ». « On nous tire toujours vers l’arrière par des fausses idées. L’histoire de l’islam doit être débattue ouvertement et librement », a-t-il plaidé. « Made in Iraq » « Made in Iraq »de Jasim Mohamed Jasim a été projeté à Oran en avant première arabe. Le long métrage n’a toujours pas été projeté en Irak et dans d’autres pays arabes. Le film aborde avec courage deux thématiques très délicates en terres irakiennes : la présence militaire américaine et la question de l’identitéLe film débute par la scène d’un homme endormi en plein désert, en face d’un champs de pétrole, sur une valise rouge. Il ne sait pas d’où il vient et où il va. En ouvrant la valise, il retrouve petit à petit des bribes de sa mémoire. Il se rappelle notamment les séances de torture dans une prison menée par des soldats américains dont un d’origine arabe. Les scènes filmées par Jasim Mohamed Jasim rappellent les fameuses images de la prison de Abou Ghrib où plusieurs détenus irakiens ont été soumis, en 2003 et 2004, à des séances de maltraitance d’une rare sauvagerie par des soldats US et des agents de la CIA. L’affaire a été vite étouffée par l’administration américaine. L’équipe du tournage de « Made in Iraq » n’a pas obtenu les autorisations officielles à Baghdad pour filmer. « En Irak, il est interdit d’aborder les sujets où l’on remet en cause la présence américaine. On nous a dit que l’Amérique était là pour apporter la démocratie. « Made in Iraq » est un film contre l’occupation américaine. Une occupation qui n’est pas uniquement militaire. Les USA utilisent des chaînes de télévision pour semer la division confessionnelle et ethnique en Irak. Plus de deux millions irakiens sont morts en raison de cette guerre. Quatre millions irakiens ont été forcés au départ. Une situation ignorée par les médias et par le cinéma. Vous avez de la chance en Algérie de voir ce qui se passe réellement en Irak », a expliqué Hamoudi Jasim, universitaire irakien et ancien président de l’Union des cinéastes irakiens, présent à Oran. « Les derniers jours de la ville » de l’égyptien Tamer Al Said est un autre film qui suscite la polémique. Le long métrage est interdit de salles en Egypte même si aucune décision de censure n’a été prise officiellement. « Nous pensons que les autorités reprochent au réalisateur ses positions critiques vis-à-vis du président Abdelfatah Al Sissi », a expliqué un journaliste égyptien. « Les derniers jours de la ville » L’histoire de ce film, à la tonalité très contemporaine, débute en décembre 2009, à plus d’une année du début de la révolte des égyptiens contre le régime de Hosni Moubarek. Les manifestations du mouvement Kifaya sont montrées dans ce film où le documentaire se mélange parfois avec la fiction. Khaled (Khaled Abdallah) est un jeune cinéaste qui veut prendre le pouls de sa ville natale, Le Caire. Sa caméra sillonne les rues, les boulevards et les ruelles pour montrer la pauvreté de la population, l’état d’abandon de certains quartiers, la surchage urbaine et l’anarchie. Triste, Khaled s’occupe de sa mère hospitalisée après avoir perdu son père. Son amie va quitter le pays et lui peine à trouver un appartement à louer dans une ville surpeuplée. Le film écrit avant la Révolte du 25 janvier 2011 et monté après dévoile la colère qui montait des profondeurs du Caire. Le cinéma égyptien tente de revenir péniblement sur les années Moubarek, sur la révolte des égyptiens et sur le nouvel ère sous Al Sissi. A sa sortie au Liban, « Nuts » de Henri Bargès a provoqué beaucoup de critiques. Les dialogues et la thématique complexe du film n’a pas plu aux médias et à une partie des critiques. Des appels ont été lancés pour retirer la fiction des salles. Ressemblant fortement aux films de Tarantino, « Nuts » ou « Warqa beida », qui puise dans le registre de la comédie noire à chapitres, raconte l’histoire de deux femmes qui veulent se « libérer » à leur manière des pésanteurs sociales. Lana (Darine Hamzé) s’adonne au jeu de Poker et Jenny (Alexandra Kahwagi) au jeu de séduction. Les deux femmes vont rencontrer des hommes mêlés au trafic de drogue et à des crimes. Elles doivent en bout de course payer le prix. Le film se moque quelque peu de « la virilité » de l’homme oriental en concentrant parfois les dialogues, avec une certaine exagération, sur les testicules d’un tueur. La fiction est surchargée d’émotions, de violences et de propos crus. « Nous sommes provocateurs un peu. Nous n’avons pas fait de film politique. Le film reflète une certaine réalité mais qui est mondiale. On lâche tout partout. Il n’y a plus de règles et de morale. Nous ne voulions pas revenir à la guerre civile libanaise, mais ses souvenirs sont toujours là. La génération de Darine Hamzé ne veut plus entendre parler de la guerre. Notre souci avec le scénariste était de faire un film d’amusement moderne. Dire qu’il n’y a pas de méchants, de drogues ou de violence au Liban, c’est un mensonge. Je peux dire autant de la France », a souligné Henri Bargès, lors d’un débat après la projection du film à Oran. « Nuts » Selon lui, le public, s’attendait à « une carte postale » du Liban dans ce film. Une partie de la presse libanaise a qualifié le film de « superficiel », « d’insultant » et de « vulgaire ». Les longs métrages « Mawlana », « Made in Iraq », « Les derniers jours de la ville » et « Nuts » soulignent toute la vitalité et l’audace du cinéma arabe actuel qui tente de faire bouger les lignes au milieu d’un climat d’immobilisme et d’absence de perspectives au Moyen-Orient.

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