La guerre d’Algérie dans le roman policier français

L’Histoire en faits-divers

15 Aoû 2017
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La littérature algérienne des Français connaît un rebond ces dix dernières années dans l’exploitation de la guerre d’Algérie qui, sur le plan éditorial, se décline en plusieurs genres : roman historique, autobiographie romancée, récits d’aventures, poésie, écrits épistolaires et, étrangement, le policier avec ses différentes déclinaisons : thriller, polar, fleuve noir qui construisent des énigmes riches en péripéties, en rebondissements dans lesquels, cinquante ans après la fin du conflit, les acteurs de la tragédie, soldats appelés du contingent, harkis et membres de l’O.A.S. refont surface dans une France des années 2000 et se livrent un combat « fratricide » pathétique. Ainsi, la matière historique est transformée en énigmes policières sur fond d’actions terroristes de l’O.A.S, déconnectées de leur assise historique et politique des dernières heures sanglantes de l’ « Algérie française ». Ces romans policiers  ont pour protagonistes d’anciens membres de commandos O.A.S., des pieds-noirs « rapatriés » organisés en associations commémoratives et des maffieux de la pègre lyonnaise et marseillaise ayant des liens diffus avec les milieux de l’extrême-droite. Ils deviennent dans l’espace de la fiction policière des acteurs de faits-divers, de crimes crapuleux  tout aussi surprenants les uns que les autres. Des inspecteurs de brigades criminelles tentent de les résoudre en se documentant sur l’histoire de la guerre d’Algérie. Sans autre forme de procès (André Caroff, 1979), Meurtres pour mémoire (Didier Daenincks, 1984), Alger, la noire (Maurice Attia,  2006)   Djebel  (Gilles Vincent ( 2008), Le mur, le Kabyle et le marin (Antonin Varenne, 2011), Kabylie Twist ( Lilian Bathelot, 2012),  Les violents de l’automne (Philippe Georget, 2012) ont été catalogués par leur éditeur dans le genre  « roman policier », même si leurs auteurs considèrent que ce n’est qu’une enveloppe formelle qui ne détourne ni n’altère la véracité des faits historiques et leur insertion contextuelle réelle du moment. Ils estiment que le choix du roman policier, facile à lire et ayant un jeune lectorat, contribue plus aisément, dans la distraction, à la connaissance de l’histoire de la guerre d’Algérie et joue un rôle pédagogique, malgré les apparences d’un genre littéraire qualifié de mineur ou de « littérature de gare » avec ses codes bien définis et cadrés. A propos de cette fonction pédagogique du roman noir qui construit ses intrigues sur la guerre d’Algérie,  Maurice Attia, psychanalyste de profession et auteur du roman  Alger, la noire  (Réed. Barzakh, Alger, 2012), soutient que ce que l’Histoire efface, le roman policier le lui redonne, essentiellement la part de l’intime : «  La plupart du temps, la Grande Histoire n’est racontée qu’à travers le destin de supposés héros ou de supposés martyrs. Les motivations des héros et des traîtres relèvent plus souvent de l’intime que simplement de la conscience politique ou du choix idéologique. Les querelles de chefs aussi bien côté français que côté algérien ont été souvent motivées par des conflits d’égo ou des contentieux indépendants de l’enjeu du moment.. ». La forme du thriller, dit-il, n’est qu’un prétexte pour mieux faire connaître aux lecteurs français comment découvrir la fin d’une guerre coloniale ». A la question de savoir si le roman thriller ne tronque pas les faits d’Histoire au profit d’intrigues policières, Maurice Attia explique : «Je n’ai jamais vraiment aimé les codes en littérature et encore moins dans le roman noir. La prévisibilité en ce domaine est l’antichambre de l’ennui. Pour ma part, plus que l’intrigue, ce qui m’intéresse c’est le mécanisme qui entraîne un individu à des dérapages qu’il n’imaginait pas possibles. Les fanatiques du polar m’ont reproché de m’intéresser plus au climat sociopolitique qu’à l’enquête. Les autres m’ont plutôt remercié d’avoir accédé à une histoire de France dont ils ne savaient rien… ». Précisant que : « Ecrire ce roman Alger, la noire a été pour moi une façon de revisiter mon enfance et de constater, qu’en plus des miasmes de souvenirs de guerre, sont remontés à la surface les délices des joies d’un enfant de Bab el Oued, ce quartier si attachant par ses mélanges ethniques de l’époque et sa générosité… ». Ces romans noirs construisent, pour la plupart, leur trame narrative sur deux périodes  qui s’alternent : la première se déroule en France : elle est construite sur un fait-divers de crimes crapuleux, liés de près ou de loin à la guerre d’Algérie dans une France des années 2000, déclenchant des enquêtes policières dans les milieux tout aussi divers de groupuscules d’anciens membres de l’O.A.S, d’ associations de pieds-noirs et de politiques de la mouvance de l’extrême-droite qui refont surface pour les besoins de l’enquête. Les inspecteurs de police chargés des investigations et des auditions sont jeunes et ne connaissent pas l’histoire de la guerre d’Algérie en tant que mobiles des crimes dont ils ont la charge d’élucider. Ils se retrouvent en quelque sorte enquêteurs de l’histoire en en fouillant les archives départementales. La seconde période se déroulant en Algérie durant la guerre, raconte les « événements » qui viennent expliciter l’énigme policière. C’est dans cette tranche d’histoire vieille d’un demi-siècle que le mobile du crime s’éclaircit. La matière historique de la guerre d’Algérie devient le lieu et les motivations d’enquêtes policières et est, ce faisant, isolée de son assise politique pour servir d’ingrédients de faits-divers mettant en scène, graduellement, des scènes de violences extrêmes opposant des protagonistes français et d’anciens membres de l’O.A.S qui, un demi-siècle après les faits, devenus octogénaires se lancent dans des règlements de compte pour une histoire de « butins de guerre », un magot mal distribué au moment des faits.  Les mobiles du crime sont contrastés d’un auteur à un autre même s’ils tirent leur  origine d’une période précise de la guerre, celle notamment des deux dernières années du conflit, la terreur de l’O.A.S. et l’exode des pieds noirs qui sont les plus féconds en scénarii  de thrillers à fort suspens. Un ancien membre du commando Delta de l’O.A.S, cinquante après les événements, parce que trahi par ses sbires qui ne lui ont pas remis sa part du pactole suite à l’attaque d’une banque à Oran, se lance à leur poursuite, se venge de leur traitrise  sans état d’âme et les tue un à un dans des circonstances rocambolesques, certaines rappelant quelques scènes de duels de films western spaghetti. Deux inspecteurs de police pieds-noirs de Bab El Oued mènent à Alger une enquête sur un crime crapuleux d’un jeune couple mixte sur une plage tandis que les assassinats et les plasticages de l’O.A.S. sont monnaies courantes à Alger et que les commissariats de police sont gangrénés par les  agents doubles des partisans de Salan et de De Gaulle. En France, un père de famille professeur d’Histoire dans un lycée et son fils, doctorant dans la même discipline,  sont mystérieusement assassinés, le premier lors de la manifestation des émigrés algériens du 17 octobre 1961, le second quelque vingt ans plus tard. Les investigations menées par un jeune inspecteur de police révèlent graduellement   l’accointance  entre les anciens vichystes de la France sous l’Occupation nazie et les membres encore actifs de l’O.A.S, chargés d’éliminer les historiens qui fouillent dans les archives Top secret qui compromettent des personnalités influentes au sommet de l’Etat français. Autant de situations qui pervertissent la matière historique réduite à des faits de criminalité de « faits-divers », dont les acteurs ne sont pas poursuivis par la justice pour leur passé fantoche en Algérie, mais pour  des crimes crapuleux à titre individuel, sans jamais condamner l’idéologie dont ils sont pourtant les représentants. D’acteurs de l’Histoire, ils deviennent des personnages de romans  noirs, pathétiques, rendus sympathiques aux yeux du lecteur dont ils nourrissent, comme dans tous les romans policiers dignes de ce genre, l’appétit des aventures rocambolesques surtout quand celles-ci renvoient à un passé d’une guerre longtemps qualifiée sous des euphémismes  « Evénements », « rétablissement de l’ordre » à fortes connotations policières. Le roman noir français met rarement en scène le soldat appelé du contingent ; quand il l’est, il devient  un témoin encombrant, voire gênant lors de son service militaire aux yeux de ses supérieurs car il ne se montre pas particulièrement « engagé » à accomplir les sales besognes. Il est également, quelque quarante ans après la fin de la guerre, « embarqué »  dans une autre histoire policière  dans laquelle les contentieux du passé se transforment avec les mêmes  acteurs, certes vieillis, en  revanches de justiciers de l’Histoire.  Deux récits  s’emboîtent et sont mis en contiguïté. Ils mettent en scène deux périodes de la vie du soldat appelé du contingent : celle de ses deux années de guerre quelque part en Algérie dans les années 1957 – 1958, sa vie dans un cantonnement, une ferme où il est le témoin souvent passif d’horreurs commises par son armée sur les prisonniers maquisards et civils, arrêtés et torturés ou « liquidés » sous les euphémismes « envoyer au Caire » ou « corvée de bois », et celle qui s’appuie sur la première, lui servant de justifications, se déroule en France dans les années 2000 où le même personnage, l’ex soldat du contingent, ayant tourné définitivement la page, est soudainement rattrapé par son passé de soldat. Parce que lui-même humilié par ses chefs lors de son  service militaire, il cherche à rendre justice à l’Histoire en quelque sorte, en pourchassant d’anciens tortionnaires qui se sont reconvertis dans les affaires « maffieuses ». Dans d’autres récits « polar » ou « thriller », ce sont des inspecteurs de police n’ayant aucune relation avec la guerre d’Algérie qui mènent des enquêtes sur des crimes  dont le mobile se trouve dans le passé algérien des protagonistes français. Le passé historique de la guerre est ainsi déclenché, non comme un retour de mémoire, mais comme des indices d’une enquête policière des plus banales, routinières pour les brigades de police. La juxtaposition des deux récits, parfois sans liens évidents, maintiennent le lecteur dans un suspens opaque et déroutant, menant les enquêteurs sur diverses pistes toutes liées à l’Histoire de la guerre d’Algérie, impliquant la communauté pied-noire, l’O.A.S, à une échelle de règlements de compte. Le roman policier français sur la guerre d’Algérie cultive le paradoxe entre sa structure formelle, qui s’appuie sur des faits-divers et le maintien du suspens tout au long du récit à fort rebondissements, et sa matière puisée de l’Histoire d’un épisode de la guerre d’Algérie dont il ne se sert que de faits isolés de leur contexte des drames humains à une échelle collective, faisant des protagonistes des tueurs à gages menant des courses poursuites dans le genre 007, à la James Bond. Comment la guerre d’Algérie a-t-elle pu nourrir en ingrédients, en faits, le roman policier français ? Quels rapports entretiennent-ils ? Dans la réalité historique, la guerre oppose une armée coloniale au F.L.N. et à son bras armé, l’AL.N qui mène une guerre de libération. Dans la fiction policière, cette même guerre devient franco-française un demi-siècle après la fin du conflit : des ex-membres de l’organisation  fantoche O.A.S.  se livrent un combat « fratricide » au soir de leur vie, teinté d’humour. Une famille d’un appelé du contingent, qui s’est donné la mort sur le bateau du retour de « sa » guerre, suicide maquillé sous les honneurs « mort pour la patrie », apprend la vérité des faits un demi-siècle après le drame et engage un inspecteur de police privé pour en faire éclater la vérité. Un tueur à gages, antigaulliste et officier français, est chargé d’éliminer des intellectuels français qui fouinent dans les archives non encore déclassifiées pour révéler les complicités sournoises et secrètes, entre la déportation des juifs de Drancy sous le régime de Vichy vers les camps d’extermination nazis et les responsables de la préfecture de police du massacre des Algériens du 17 octobre 1961 à Paris. Un groupe de l’ancien réseau du commando Delta de l’OAS,  lors des premières années de la fin de la guerre, allant de bar en bar dans le vieux quartier de Lyon, nourrit encore un racisme primaire et primitif. Il veut « se faire » une « arabe » qu’il trouve dans un restaurant éloigné du centre urbain dont elle est propriétaire, son époux, ancien soldat du contingent, étant parti pour des achats à Paris. Il la tue après l’avoir violée et elle devient enceinte. Son époux ferme l’établissement, reprend son arme et diligente lui-même l’enquête dans les milieux de la pègre lyonnaise dans laquelle se sont reconvertis les anciens ultras de l’ « Algérie française ». Menant la guerre d’Algérie dans les commissariats de police dans différentes régions de France des années 2000, le roman policier français l’extirpe ainsi de ses « devoirs de mémoire », de ses traumatismes ayant nourri abondamment le roman français, la délivre en quelque sorte de ses pesanteurs idéologiques et, dans l’énergie narrative du thriller, les anciens héros, traîtres, bourreaux et martyrs se révèlent, entiers, dans leur intimité, leur sort individuel tragique. Les intrigues dont ils nourrissent le thriller ou le polar n’appartiennent pas à la Grande Histoire, à ses mythes ; elles relèvent des destins personnels même si, de fil en aiguille, cette Grande Histoire se dessine en filigrane. Cette étrange relation  entre un genre littéraire propice à la détente et au goût des aventures policières d’une part et, de l’autre, le poids du sérieux de la guerre d’Algérie, n’est pas récente dans l’histoire de la littérature algérienne des Français. Dès les premières années de la conquête coloniale, un feuilleton illustré intitulé  Les aventures de Cagayou  publié dans la presse de l’époque et ayant eu un grande audience auprès des lecteurs, raconte les enquêtes menées par ce personnage, Cagayou à la fois naïf et drôle, du moins apparaissant comme tel, à travers Alger, ses quartiers populaires, dont Bab El Oued, où il découvre les langues fleuries du « pataouète », les différents corps de métier, se faisant ainsi le découvreur infatigable d’un pays nouvellement conquis… A suivre

Rachid Mokhtari

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