Entre témoignage et fiction

Le héros de 54 et l’« émir » de 94

10 Oct 2017
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Entre le récit de témoins réels et le roman d’acteurs de fiction, la littérature algérienne observe un phénomène surprenant par ses rapports très contrastés avec ce qu’il est convenu d’appeler « la matière historique », celle de la guerre d’indépendance et celle de la « décennie noire », qualifiée de « guerre civile » ou de « deuxième guerre d’Algérie » (Stora). Ces deux périodes de l’Histoire contemporaine de l’Algérie observent un contraste littéraire saisissant selon qu’elles occupent la sphère du témoignage des témoins réels ou l’espace romanesque des témoins de fiction. En effet, ces deux périodes semblent occuper chacune un genre littéraire spécifique : le témoignage pour les témoins réels acteurs, maquisards de la guerre d’indépendance et la fiction romanesque pour les témoins, acteurs, « maquisards » fictifs de la « guerre civile ». Il est aisé de constater en effet cette différence notable dans le traitement littéraire de ces deux manifestations de l’histoire contemporaine algérienne. En effet, contrairement aux apparences, le roman algérien, de ses auteurs fondateurs aux plus récents, n’accorde qu’une place infime à la guerre d’indépendance de 1954 et ses héros dans son déroulé chronologique et épique. Hormis quelques romans de guerre édités aux éditions étatiques (Sned, Enal, Enap), consacrés à quelques épisodes épiques des combattants de l’A.L.N., le roman algérien n’est pas à la gloire du héros tutélaire de la guerre de libération. Les premières sagas ou fresques desquelles est née la littérature algérienne des Algériens en langue française, celles de Mouloud Feraoun, Mohamed Dib et partiellement Mouloud Mammeri, accordent plus de place au contexte socio-historique pré-1954 qu’à la guerre elle-même, hormis le roman “L’Opium et le bâton” rendu à l’écran par les instances officielles du cinéma algérien  qui n’en a retenu que  ses héros sacrificiels qualifiés de « western », gommant ainsi la vision critique de l’intellectuel algérien dans la guerre et tous les espaces hors guerre du roman, notamment le séjour de Bachir Lazrak au Maroc, amoureux d’une jeune Marocaine, Itto.
Le roman algérien ne se saisit de la guerre d’indépendance  que plusieurs années après l’indépendance sur un ton critique et corrosif et ce, avant et après la manifestation du terrorisme islamiste.  La danse du roi, Qui se souvient de la mer de Mohamed Dib, Le muezzin de Mourad Bourboune, Yahia, pas de chance de Nabile Farès, Les impatients d’Assia Djebar, Le démantèlement de Rachid Boudjédra, La traversée de Mouloud Mammeri oscillent entre une vision héroïsante et pamphlétaire de cette période de la guerre d’indépendance soumise à critiques face aux réalités politiques de cette indépendance même. L’ironie et la satire s’amplifient et « désacralisent »  la guerre qualifiée de « pieuse et  sainte » avec la génération de jeunes écrivains algériens nés durant et après la guerre : La grotte éclatée de Yamina Mechakra, Les chercheurs d’os de Tahar Djaout et Le fleuve détourné de Rachid Mimouni, trois romans qui déplacent la matière historique dans le langage de la prosopopée, du conte fantastique que le lecteur retrouve dans quelques romans publiés dans les années 1990 et 2000, cette fois durant la période de la décennie noire, dans Si Diable veut de Mohamed Dib, Il était une fois, l’Algérie de Nabile Farès, et la trilogie « noire » de Rachid Boudjedra avec Timimoune, La vie à l’endroit et Funérailles  ainsi que Les vigiles de Tahar Djaout ; romans dans lesquels s’interpénètrent les deux guerres, toutes deux qualifiées de « saintes » par leurs protagonistes des deux périodes historiques. Le héros de Si Diable veut, Hadj Merzoug, est un ancien combattant de 1954 qui reprend les armes pour faire face aux meutes ensauvagées de chiens, de « la sale race » qui infeste son village ; le personnage de Les Vigiles, Menouar Ziada est une ancienne gloire du combat libérateur devenu « indicateur » corrompu du règne des Vigiles de l’indépendance qui le poussent au suicide, tandis que Rachid Mimouni en fait soit un revenant des maquis de 54 cru mort qui vient perturber les mémoires et les stèles dans Le fleuve détourné, soit un alcoolique, Si Morris, qui déblatère dans une remorque assiégée par le nouveau règne des islamistes dans La Malédiction. Ainsi, tandis que l’ancienne gloire de la guerre de libération essuie bien des anathèmes et devient, dans l’évolution esthétique du roman algérien, une race en voie d’extinction dans l’espace fictionnel, le genre du témoignage de guerre, celle  des acteurs de la résistance armée de 1954, fait un raz-de-marée dans les catalogues des éditeurs nationaux, publics et privés depuis le début des années 1990 à ce jour. Ces témoignages écrits sous forme de récits chronologiques, embrassant différentes périodes de la guerre de libération. Illustrés de documents archivistiques et iconographiques, ils donnent à lire des mémoires de combat et « réhabilitent » l’image du combattant de la guerre d’indépendance au moment où elle subit sinon des tentatives « révisionnistes » du moins des brouillages prémédités à des fins de politiques politiciennes. Ainsi, à l’heure où l’image fictionnelle du résistant de la lutte armée de 54 s’éteint dans la fiction, il retrouve sa virginité en tant que témoin réel, dépositaire d’une mémoire active dans des autobiographies de guerre. Les grandes figures, militaires ou politiques, comme Abane Ramdane ou Amirouche, Larbi Ben Mhidi ou encore Hassi Ben Bouali n’ont pas inspiré des héros de roman et ce n’est que récemment qu’ils intéressent des cinéastes algériens.  Si, donc, la guerre de libération est plus narrée dans les témoignages mnémoniques qu’imaginée dans la fiction, il en va tout autrement de l’autre guerre, celle de la « décennie noire». Les acteurs des maquis terroristes, ses  « émirs » et ses chefs politiques n’ont écrit, à ce jour, aucun témoignage de leur « sale guerre » hormis un témoignage d’un ancien chef terroristes sur les premiers « maquis » de Bouali  à Blida vers la fin des années quatre-vingt avant l’interruption des élections législatives de 1992. Ce témoignage est passé inaperçu dans les médias et la presse écrite. Ce sont, cette fois, les écrivains algériens qui vont leur donner chair et sang dans de nombreuses fictions dans lesquelles les terroristes de l’A.I.S. et  du G.I.A., bras armés du F.I.S, font une entrée fracassante et héroïque  en occupant tout l’espace fictionnel, plus narrateur que narrataire et  ce, au moment même où la figure emblématique de la guerre de libération subit des camouflets dans le même univers fictionnel. Le romancier algérien traîne ainsi dans la boue le maquisard de 54 et se fait l’avocat du Diable, du maquisard de 94 auquel le fictionneur cherche des circonstances atténuantes à ses massacreurs par :
- l’explication politique qui consiste à accuser les différents régimes politiques qui se sont succédé dans l’Algérie de la postindépendance d’avoir fait le lit au terrorisme islamiste (Le glissement, roman  de Hamid Abdelkader).
- l’explication socioéconomique : c’est le chômage endémique et la corruption qui ont poussé les jeunes à prendre le maquis (Le labyrinthe, roman de Mohamed Sari).
- l’explication par la « hogra », l’humiliation  de jeunes talents artistiques poussés à renier les leurs et à devenir des « émirs » sanguinaires (A quoi rêvent les loups, roman de Yasmina Khadra et L’Etoile d’Alger, roman d’Aziz Chouaki.
- L’explication historique du Maghreb médiéval par les racines du mal en la figure d’Ibn Tourmert, fondateur des Almohades (Pluies d’or, roman de Mohamed Sari).
Ces différents motifs par lesquels le romancier justifie l’apparition du terrorisme islamiste ne s’exluent pas dans les fictions ; ils constituent des arguments à la décharge  des protagonistes  sanguinaires bénéficiant  ainsi, par la grâce du romancier, de circonstances atténuantes qui les transforment en victimes et ces victimes, à leur retour, font de l’espace fictionnel qui leur est offert en plaidoiries d’ « innocentement » car, disent-ils, avec la complicité agissante de leurs fictionneurs,  ils n’ont pas décidé de tuer, violer, égorger mais ils ont été poussés à le faire ! Ainsi, si les romanciers sonnent l’hallali contre les massacreurs F.L.N. de Melouza, accusent le Colonel Amirouche de bourreau ( Le Rapt, roman d’Anouar Benmalek), ils sont, en revanche compatissants envers les massacreurs de Bentelha dont ils motivent la traversée du désert ( A quoi rêvent les loups, roman de Yasmina Khadra et Le labyrinthe, roman de Mohamed Sari). Dépourvue de témoins, tortionnaire et victime, cette « deuxième guerre » d’Algérie, contrairement à la première qui en abondent, constitue un « filon » de l’esthétisme de l’horreur selon l’expression de Charlotte Lacoste dans son essai Séductions du bourreau. Négation des victimes, PUF, 2010). Dans leurs romans respectifs, Yasmina Khadra et Mohamed Sari inondent le lecteur de scènes de mises à mort d’épouvantes que le lecteur lit sans frissonner, éveillant ses pulsions sadiques qui s’en délectent. Ce déferlement de scènes macabres, loin d’en condamner les auteurs, participe par cette orgie d’images à en neutraliser l’abjection, à l’enrober, par des procédés esthétisant, dans un imaginaire hyperbolique. C’est en cela que le fictionneur trahit la parole du témoin, de la victime, car la victime ne peut être spectateur de l’horreur ; le romancier l’est à volonté. Mais cette « arnaque fictionnelle » ne s’arrête pas là. Elle trouve sa supercherie dans le fait que le terroriste du G.I.A. à l’opposé du combattant de 54, bénéficie du statut de narrateur et son « je » est souverain. Il n’a que des adjuvants et aucune force opposante ne vient lui couper la parole et, lorsque son narrataire, l’auteur, l’interrompt, c’est pour venir à son secours, amplifier son « je » de séducteur dans son horreur même. Il bénéficie même de sobriquets sympathiques, mythiques  et poétiques qui le rendent familiers et instaurent une certaine familiarité jouissive avec le lecteur : il s’appelle, au pluriel, « F.V » et « Œil Omniscient » dans Le Dernier Eté de la Raison, roman posthume de Tahar Djaout ; « tangos » dans Le serment des barbares, de Boualem Sansal ; « ogres » dans  Il était une fois, l’Algérie, roman-conte fantastique de Nabile Farès, « meutes de chiens » dans Si Diable veut de Mohamed Dib et « Emirs », terme employé sans guillemets dans A quoi rêvent les loups de Yasmina Khadra. Un recensement plus poussé de termes sobriquets désignant les terroristes du G.I.A. montrerait sans doute le capital de sympathie dont la figure du terroriste algérien bénéficie dans les fictions. Le contraste dans le traitement littéraire de  la guerre de libération de 1954 et  de la décennie noire du terrorisme est saisissant. Si les témoignages écrits dominent largement sur les fictions pour la période de la Révolution armée, en revanche, la décennie noire, dépourvue de témoignages, occupe depuis le milieu des années 1990 une place privilégiée dans les fictions, tandis que l’ancien héros de la guerre de Libération apparaît comme une « race » en voie d’extinction.   C’est en ce sens que ces fictions ne dénoncent pas la barbarie du terrorisme  - et ce n’est pas son rôle – mais elles tentent de la « comprendre » au double sens du terme. À défaut de la parole du témoin.

Rachid Mokhtari

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