Hebdo Littéraire

Le Carnet noir d’une suppliciée de l’Histoire

22 Jan 2018
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Qui n’a pas lu La nuit des origines (2005) ne pourrait saisir la portée thématique et esthétique de ce dernier roman de Nourredine Saadi. En effet, Boulevard de l’abîme ne fait pas seulement écho à La nuit des origines, il s’y love en quelque sorte dans le même socle spatial dont les lieux marquent et déterminent l’identité des protagonistes, partagent la même instance féminine, voix principielle des deux récits, s’énonçant dans son être intime et se livrant dans une quête d’elle-même, une vive et douloureuse introspection dont elle ne sort pas indemne. Abla-Alba, prénom féminin qui gouverne l’épaisseur et la profondeur narrative de La nuit des origines, jeune constantinoise exilée à Paris, a pris le même chemin de l’exil que cette autre Alba de Boulevard de l’abîme, l’ancêtre, on aurait dit, de la première, ayant chu, toutes les deux à Paris, l’une, Abla, dans une petite chambre de l’Armée du Salut, l’autre Alba, dans un appartement luxueux rue de la Boétie, ayant toutes les deux laissé trace de leur passage au marché des Puces de Saint-Ouen, où elles sont nées à l’amour, aux fastes des lits d’or à baldaquins mais où aussi s’est tissée la trame de leur linceul. Toutes les deux sont nées et ont grandi à Constantine, leur socle identitaire malgré les tragédies qu’elles y ont vécues. Abla de La nuit des origines, divorcée, l’a fuie dans les années 1990, emportant avec elle le manuscrit de l’aïeul, saint tutélaire de la ville du Rocher, Sidi Belhamlaoui qu’elle a, par sa mort-suicide, sauvé du bradage des mains des commissaires priseurs de la B.N.F. Sa dépouille a été rapatriée, avec dans son cercueil le livre sacré. Alba, elle, du Boulevard de l’abîme a quitté la Babylone du Rhummel durant l’année 1958,  pour d’autres raisons qui constituent partiellement le suspens du récit polyphonique de ce dernier roman de Nourredine Saadi. Toutes les deux ont connu une fin tragique au-delà du contexte historique qui les sépare : elles se suicident. Si dans La nuit des origines, la voix de Abla gouverne le récit, le creuse et y enfonce son être  comme des piquets de tentes pour des haltes incertaines afin d’en extraire toutes les mémoires ensevelies, en revanche, celle de Alba, citée une fois dans Boulevard de l’abîme convoque d’autres voix qui, après sa mort,  la quêtent, l’interrogent, pénètrent sa vie intime traversée par les tragédies de son histoire intime, celle de sa ville et de son pays.

Mort suicide, rue de la Boétie…
Le récit de Boulevard de l’abîme commence par la découverte du corps d’Alba par la femme de ménage– on ne saura son prénom qu’au détour d’une répartie dans un commissariat de police – nu, sans vie, dans son appartement parisien rue de la Boétie ; un appartement luxueux qu’elle a acheté, meublé du plus pur style de ses goûts raffinés pour les arts et la musique en particulier.  Un inspecteur de police, chargé de l’enquête, fouille l’appartement en quête du moindre indice. Il  découvre,  dans les armoires si soigneusement rangées, une luxure sans pareille en robes, jupes, pantalons, soutiens-gorge, bas, étoffes, souliers, parfums de grande marque, toilettes, maquillages, qui contrastent avec cette mort absurde. La présence de boîtes de médicaments, somnifères et barbituriques, de bouteilles d’alcool, vin   de grand cru  et liqueurs rares dans la chambre où gît son corps, laisse conclure à un suicide. Mais quels en sont les mobiles ? Le commissaire veut boucler l’affaire au plus vite et engage son inspecteur à ne pas tergiverser sur la scène du « crime » qui est pour lui d’une évidence sans l’ombre d’un doute : le suicide. Mais les dépositions de la femme de ménage de la défunte et de la concierge de l’immeuble laissent planer le doute. Comment une si belle et charmante femme, Mme. A, allant sur  la quarantaine épanouie en cette année de 1981, de grande classe, élégante dans ses toilettes raffinées, si attentionnée à son paraître la veille encore, revenant d’une soirée, d’un spectacle, fréquentant les milieux intellectuels et artistiques du Tout Paris, peut-elle se donner la mort, comme ça ? Ce n’est pas une femme ordinaire. Pour l’inspecteur, cette mort-suicide, par overdose de médicaments et d’alcools, est une énigme. Il scrute le corps nu dans sa splendeur encore intacte et, étrangement, son regard se pose sur ses seins et son pubis épilé.

Le testament de Mme A.
Cette scène, étrangement,  le transporte à une autre époque, celle de la guerre d’Algérie durant laquelle il était appelé du contingent à Philippeville, affecté dans l’administration militaire avant de s’engager, sur les conseils d’un autre soldat du contingent, rencontré dans un bar, pour des opérations de terrain, ce qui le délivrerait, lui avait-il dit, de l’ennui et de la paperasse. Cette remontée, par le cadavre de Mme A, dans les souvenirs de la guerre d’Algérie à Philippeville puis dans la ville de Constantine dans une des nombreuses  S.A.S, est dans la voix de l’inspecteur qui se signale dans des passages graphiquement distingués des autres. Cette voix  de l’inspecteur de police est alimentée, dans son récit mnémonique sur la guerre d’Algérie durant l’année 1958, par la découverte qu’il a faite en fouillant l’appartement, d’un Carnet noir  de la défunte qui constitue pour l’inspecteur une pièce importante du dossier  de l’enquête.  Il ne cesse de le lire, le relire et  ses traumatismes d’ancien appelé du contingent puis d’engagé dans une S.A.S. dans la même ville que celle dont est originaire la « suicidée », refluent à chaque ligne du Carnet noir de l’introspection. Mme A et l’inspecteur  partagent ainsi la même intimité du lieu, le même ancrage historique de la mémoire, celui non seulement de la ville du Rocher, mais aussi et surtout, ce lieudit de la Ferme des Supplices en cette année de la politique de la Pacification Jacques Soustelle ;  une ferme qui fut, avant cette date de 1958, le havre de paix de l’enfance d’Alba devenu un centre de torture. Ainsi, les deux voix, celle de Alba dans les fragments de son Carnet noir, et celle de l’inspecteur de police qui se remémore son passé de soldat malgré lui dans une SAS au cœur de la ville du Rocher, s’alternent, dans leur nette opposition, tout au long du récit. Les fragments signalés par le titre mis entre parenthèses  (Carnet noir)  est le journal intime et introspectif d’Alba  dans lequel elle se livre entière à sa psychothérapeute.  L’inspecteur  y quête le moindre indice pouvant attester le suicide. Que de fois acculé par son commissaire pour boucler l’ « affaire », a-t-il été tenté de le ranger et de classer le dossier sous la mention « Affaire Mme A. Suicide. Rue de la Boétie.Paris, 1981 ». Mais le Carnet noir de celle qui est nommée Mme A. le hante, l’obsède au point où il transfère l’introspection de la défunte à la sienne propre, tant les éléments informatifs qu’il y note se recoupent, si intimement et si étrangement, à tout ce qu’il a enfoui, caché, au plus profond de soi :  cette honte d’avoir été soldat, témoin de tortures, de « gégène », de corvée de bois, de mensonges, dont il a, depuis, tu l’horreur ; il en  a été un acteur passif, un lâche complice de tant d’ignominies avec lesquelles il a continué de vivre à Paris, nommé inspecteur de police dans l’arrondissement huppé de ce commissariat où Mme A. s’est suicidée sûrement, selon les premiers éléments de l’enquête. Les deux voix, celle de Mme A. qui a consigné dans son Carnet noir adressé à son médecin psychiatre, la tragédie de son parcours de vie sujette à des comportements bipolaires, passant d’un désir euphorique de croquer la vie, l’amour, ses rencontres, à pleines dents, à un état de profonde déprime, et celle de l’inspecteur qui replonge dans l’horreur de La Ferme des Supplices qui fut le havre de paix de l’enfance de Mme A, se télescopent, l’une attestant les souvenirs « abîmés » de l’autre. Une autre voix, qui se signale en de brefs fragments denses et élégiaques, signalés par leur mise en relief  en italique, semble s’adresser à Mme A, en la vouvoyant par respect, admiration ou par marque d’insuffisance d’intimités partagées avec elle. Cette voix est-elle celle de son ex-amant, un architecte, un coup de foudre d’un soir, de ce soir-là, dans un restaurant du quartier cosmopolite des Puces de Saint-Ouen, d’où, déroutant le taxi,  ils prennent enfin la direction de la rue de la Boétie, chez elle, où, dans la nuit avancée, elle s’abandonne au creux des vagues indolentes de l’amour comme jamais elle ne s’y est livrée, corps et âme ?  Entre ces fragments de fragrances et ceux, plus longs, froids et pestilentiels d’horreurs de la guerre, il y a dans leur proximité, une collision syntaxique. Entre les deux, ce Carnet noir que ne cesse de fouiller l’inspecteur, dont les fragments reviennent en boucle dans l’architecture du roman, a une valeur testamentaire de Mme A., qui, vraisemblablement, contient tous les éléments pouvant expliquer son geste fatal, le suicide.

La Ferme des Supplices
Dès lors, l’inspecteur qui se refuse à « bâcler »  l’affaire, reconstitue la biographie de la défunte qui croise en temps, en lieux et en événements son propre parcours à l’époque où, soldat aspirant à Constantine, après Philippeville, en tant qu’engagé cette fois, dans une S.A.S en 1958, il a été chargé par un colonel ultra « Algérie française » de promouvoir, avec ses soldats, la politique dite de « Pacification ». Tandis que d’un côté, le plan de Constantine est lancé par la construction de cités, transformant la ville en un immense chantier, de l’autre, la répression, les arrestations, les tortures, les exécutions sommaires s’amplifient. Durant cette période, Mme A était une adolescente, née d’une mère juive convertie à la religion musulmane par amour pour son époux musulman, père  de Hamid, le demi-frère de Mme A. né d’un premier lit. De ce père, elle garde des images floues, contrastées. Dans son Carnet noir, elle relate son enfance dans la ferme familiale joyeuse, entourée de parents attentionnés cédant à tous ses caprices, vivant dans l’opulence dans un immense jardin, avec des balançoires rien que pour elle et une jument blanche. Mais, de ses souvenirs d’enfance radieuse, insouciante, elle note que ce père qui ne cesse de l’appeler « Ma petite panthère » était toujours sur le départ pour de longs voyages restés mystérieux. Adolescente, elle a su qu’il était un bachagha réputé dans la ville de Constantine, aussi à l’aise avec Ferhat Abbas qu’auprès de Maurice Papon, jouant ainsi sur les deux tableaux. Fille de Bachagha, de mère juive, jouissant d’une immense fortune et vivant dans une luxueuse ferme aux portes de la ville, Mme A, avec le recul trente années après les événements, porte cet héritage familial,  secrète blessure, fêlure de l’âme, traumatisme lancinant tel un Boulevard de l’abîme, de son propre abîme. Tandis que les événements de la guerre prennent un cours tragique dans la multiplication des attentats F.L.N. en ville auxquels l’armée française répond par des arrestations massives de suspects et l’installation de centres de tortures improvisés dans des fermes dont La Ferme des Supplices, le père ne revient pas de son voyage et le demi-frère, Hamid, militant F.L.N. est activement recherché par les forces coloniales. Deux faits dont se souvient l’inspecteur pour en avoir été témoin et acteur, scellent définitivement le sort de la famille de  Mme A. qu’elle-même  a consignes dans son Carnet noir. Le premier est la venue à Constantine de Jacques Soustelle, attendu en grandes pompes  pour une visite sur le terrain afin de constater de visu les fruits  de la politique de « Pacification », ses effets « bénéfiques » sur les populations indigènes. C’est devant une foule en délire rassemblée par l’armée au théâtre de la ville, que d’une estrade encadrée par des notables et paras, une jeune fille enlève, d’un geste emphatique, sa mlaya, découvre son visage, signe symbolique probant  que la République française a gagné les cœurs et les esprits des indigènes ;   les femmes emprisonnées par la tradition et le voile noir se découvrent enfin le visage grâce à cette politique hardie de la « Pacification ». Mais qui est cette jeune fille qui enlève sa mlaya ?  L’armée, à sa tête le colonel  zélé,  a eu du mal à trouver parmi les jeunes filles indigènes, celle qui aurait le courage de se prêter à cette mise en scène publique. L’inspecteur n’a pas oublié cette journée  de fausses liesses populaires, durant laquelle les autorités militaires se sont échinées à effacer la moindre trace des attentats F.L.N., ayant pris soin aussi d’établir à la délégation officielle de Jacques Soustelle un itinéraire éloigné des S.A.S. et des centres secrets de la gégène. L’inspecteur reprend patiemment la lecture du Carnet noir et, arrivé à un passage, il n’a pu contenir des tremblements subits qui l’agitent, et il sent une sueur froide dégouliner de sa nuque sur son dos.  De ses mains agitées et moites, il encoche la page. Mme A. relate cet événement et atteste que, encouragée par sa mère, c’est elle qui est montée sur l’estrade, a enlevé sa mlaya jetée sur la foule, alors qu’elle ne l’a jamais portée, c’est elle qui, encouragée par sa mère,  s’est prêtée à cette comédie bien malgré elle. Menacée par le F.L.N., la jeune fille fuit la ferme et gagne clandestinement Alger puis Paris. Le deuxième fait, l’inspecteur le découvre dans les photos retrouvées dans l’appartement de la rue de la Boétie, rangées dans le dossier de l’affaire sur le suicide de Mme A. Sur l’une d’elles, en l’observant attentivement, il reconnaît La Ferme des Supplices, centre actif, à plein rendement de la « gégène » et des « corvées de bois », où des soldats « puceaux » se font la main en tirant à vue, presque en plaisantant, sur des prisonniers qui tentent de franchir la ceinture des fils de barbelés délimitant l’espace de la ferme. Il y reconnaît les mêmes lieux, ceux d’avant l’horreur, un beau jardin, des balançoires, des allées, une fille souriante dans les bras de son père rayonnant. Ce maudit Carnet noir ne cesse de remuer en lui son propre passé de la honte. Il se rappelle alors le scandale provoqué par un « groupe libre »  de soldats appelés du contingent qui, refusant d’être des tortionnaires dans cette ferme, en révèle la pratique systématique de la torture par les paras du colonel qui, dans le même temps, se fait le champion de la politique de Pacification. La presse métropolitaine s’en saisit et une délégation de la Croix rouge est attendue à Constantine pour une enquête. Ce jour-là de l’été 1958, le colonel, fulminant, veut retrouver les auteurs des fuites sur les « prétendues » actes de torture, pour lui, inévitables et même nécessaires pour maintenir l’ordre et regagner la confiance des populations victimes des attentats aveugles du F.L.N. L’inspecteur se revoit officier avec sa section devant le colonel fou de rage, jurant par ses grands dieux de retrouver les traîtres. Il est chargé de nettoyer la Ferme des Supplices, de n’y laisser aucune trace pouvant conduire la délégation de la Croix rouge à soupçonner le moindre fait de torture. Toutes les pièces sont lavées, les gégènes enlevées, les inscriptions sur les murs effacées, tables et chaises débarrassées, d’autres effets y ont été mis, pouvant faire croire à une S.A.S. tranquille, propre et avenante, digne de la politique de Pacification dont elle s’est voulue l’emblème. Mais, alors que les membres de la Croix rouge s’apprêtent à quitter les lieux bredouilles, l’un d’eux  ouvre une porte donnant sur une petite pièce où trône le matériel de la gégène, des flaques de sang et de vomissures sont encore visibles sur le parterre, près d’une baignoire souillée. Les enquêteurs  tiennent enfin la preuve tant recherchée malgré les protestations du colonel qui invoque la raison d’Etat. C’est alors que parmi les soldats présents sur les lieux, surgit un appelé du contingent, dit « le puceau », assène la vérité, criant que lui et ses camarades n’ont cessé d’alerter l’opinion publique  sur cette horreur et qu’ils n’ont pas été entendus. Il sera retrouvé, après le départ des enquêteurs de la Croix rouge, démembré, le dos mitraillé. L’inspecteur sent ses forces l’abandonner. Il referme le Carnet noir de la défunte Mme A, mentionnant sur le dossier « Affaire classée. Mme A. Suicide. Rue de la Boétie. 1981 ». Mais l’affaire connaît, dans le langage policier, un rebondissement inattendu. La fille de Mme A, née de son premier mariage avec un banquier fortuné avec lequel elle a visité nombre de pays, descendue dans des hôtels luxueux et fréquenté les meilleurs restaurant étoilés, l’ayant couverte de fines lingeries et de bijoux sertis, cette fille, pour laquelle la mère s’est sacrifiée pour assurer sa formation de musicienne renommée, exhorte le commissaire à ne pas conclure sur la mort de sa mère par un « suicide » qui jetterait l’opprobre sur toute sa famille musulmane. Elle lui révèle l’identité de sa mère, ses origines, son histoire. Le commissaire, informé en haut lieu de l’immense notoriété de la jeune musicienne, n’a rien à perdre ni à gagner. Il trouve la parade. Il informe son inspecteur que son rapport établi sur la mort de Mme A. par suicide est une interprétation des faits, contraire aux conclusions de l’autopsie. L’inspecteur ne rouvre pas le dossier, reprend la rédaction du rapport et conclut à une mort par un accident cardio-vasculaire. Dans ce roman, comme en écho à une émotion fondatrice, celle qui creuse les lignes directrices du texte, l’auteur, Nourredine Saadi,  laisse s’élever des voix, de cet inspecteur de police, ancien soldat du contingent durant la guerre d’Algérie à Constantine, de cet ex-amant d’un soir comme d’une éternité suspendue et, surtout de cette femme que l’Histoire a traversée, à son insu, de part et d’autre de la Méditerranée, obstinément et silencieusement, jusqu’à une mort dans la solitude… ...Fin

Rachid Mokhtari

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