Hebdo Littéraire: Rétrospective 2017 PARUTIONS 2017

Des livres sur la guerre d’Algérie

31 Jan 2018
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Cette rentrée littéraire dans l’hexagone est un véritable festival du roman français sur la guerre d’Algérie : parmi ces nouvelles productions
romanesques sur ce thème, cette année 2017, citons Bigeard Boys. Sous la casquette, la démesure, un roman autobiographique de Jean-Pierre Hutin ; L’amour en guerre. Enquête sur une correspondance amoureuse pendant la guerre d’Algérie de Fabien Deshayes et Axel Pohn-Weindinger ; Mémoire en éveil de Sheherazad Grine. Durant ces dix dernières années, près de quatre vingt romans d’auteurs français sur le passé colonial de la France en Algérie ont vu le jour dans la diversité des genres romanesques : fiction, autobiographie romancée, roman noir, écrits épistolaires. Cette production romanesque prolifique  sur la mémoire de la dernière guerre coloniale de la France est soutenue par des essais, des biographies, des Mémoires, des livres pédagogiques destinés au milieu scolaire. Parmi les essais littéraires sur le traitement de la guerre d’Algérie dans les fictions françaises, la critique journalistique et universitaire a retenu celui de Charlotte Lacoste, agrégée de lettres modernes,  Séductions du bourreau. Négations des victimes   ( PUF, 2010) dans lequel elle consacre un chapitre sur l’image fictionnelle de la figure du parachutiste durant la guerre d’Algérie. L’essayiste, dans une analyse aussi pointue que véhémente, décortique le roman fleuve de Jonathan Littel Les Bienveillantes, prix Goncourt 2006 dont elle démantèle le « traquenard narratif » qui consiste à transformer par la fiction le bourreau, narrateur et narrataire, en une pitoyable victime. Cette entreprise fictionnelle  vise à séduire le lecteur par les complaintes victimaires du bourreau, transformant ainsi le roman qui porte sa voix en un plaidoyer d’innocentement par des manœuvres de séductions morbides qui apitoient le lecteur ainsi tombé sous le charme de son érudition supposée et de ses longues et pénibles épreuves qu’il a eu à subir dans ses entreprises de crimes de masse, bourreau malgré lui.
Pour Charlotte Lacoste, un nouveau courant littéraire occidental œuvre à magnifier la figure du bourreau ( de toutes les guerres, des génocides,  des massacres du terrorisme islamiste), à le présenter sous les attraits d’un être fragile, quémandant du lecteur, non le pardon, mais de l’affection et de la compréhension. Ce nouveau courant romanesque, par des effets spéciaux fictionnels, réhabilite les tortionnaires et, au nom de la liberté de l’imaginaire, culpabilise leurs victimes en neutralisant leurs témoignages.  Cette démarche fictionnelle d’humanisation des ordonnateurs de crimes de masse passe par des procédés littéraires qui travaillent, de manière subtile, à les magnifier, à les rendre, aux yeux du lecteur, sympathiques et fréquentables. Parmi ces procédés formels, le recours au « je » du bourreau, tel qu’il s’exprime, exemple édifiant, dans La mort est mon métier de Robert Merle qui donne la parole à l’un des plus grands criminels du régime nazi. Cette prise directe de la parole de bourreau,  incarnation humaine de l’horreur est d’autant plus impressionnante qu’elle permet l’exclusion totale de la  parole de ses victimes  de son récit exclusif. Quelles similarités avec le roman français sur la guerre d’Algérie ? Cette question est suscitée par le fait que le personnage emblématique des fictions françaises sur le passé colonial en Algérie est le soldat dans la diversité de ses profils : appelé du contingent, engagé, légionnaire, officier parachutiste ancien baroudeur en Indochine. Comment entre-il dans le récit et sous quels atours et attraits ? La construction formelle générique du roman français sur ce thème se fait en analepse, en flash-back, entre un va-et-vient entre le présent d’énonciation du personnage soldat un demi-siècle après la fin de la guerre qui, encore marqué par de profonds traumatismes, donne l’opportunité à l’auteur de plonger dans son passé d’Algérie à l’origine de ses traumatismes. Cette technique qui emprunte ses codes au cinéma, permet d’emblée d’inscrire le soldat entre un présent suscitant de la pitié et une plongée dans son passé vieux d’un demi-siècle dans une Algérie qui est la sienne, dans un pathos qui fait oublier aux lecteurs les réalités sordides de la guerre coloniale par le sort ingrat  d’un soldat qui devient dès lors une victime de sa propre guerre.
Dans les différents récits qui l’ont pour figure centrale, l’appelé du contingent, l’officier para des S.A.S ou des services de renseignements ( de tortures), le passé d’avant leur incorporation ou leur affection en Algérie travaille déjà à les mettre en antagonisme avec les horreurs de la guerre dont ils portent pourtant l’uniforme. Pour l’appelé du contingent, ce fut un adolescent musicien du twist à Saint Tropez, un scénographe de théâtre, un parisien qui court les cinémas, féru de culture cinématographique, un peintre, un passionné d’arboriculture, un journaliste et quelquefois, rarement, un mécanicien, ouvrier d’usine ou un aventurier qui a rompu les liens avec sa famille. Ce passé artistique accentue le drame auquel sera confronté le conscrit jeté en pâture en pleine guerre. De plus, victime du mensonge officiel de son pays sur la nature du conflit, il vit ses deux années de service militaire obligatoire dans un camp, une S.A.S, une caserne dans l’attente de la quille et de la démobilisation. Il est témoin, malgré lui, à l’en croire, de scènes de tortures pratiquées par ses compagnons d’armes sur les prisonniers, résistants des maquis de  la  rébellion algérienne ou sur des civils suspects. Contraint à l’obéissance aux ordres, il se dit impuissant devant l’horreur et ne peut que compatir en silence au sort  des suppliciés tout en vivant, partageant la gamelle avec ses compagnons d’armes devenus tortionnaires par la force des choses et des événements. Cette image condescendante du bidasse qui se dit victime de sa propre armée est celle de la rétrospective, filtrée donc par le passage du temps et des défaillances de la mémoire. Le romancier, selon Charlotte Lacoste, va donc se faire le justicier du militaire-victime en fouillant son passé   en quête d’événements, de situations qui plaident à sa décharge. D’accusé par l’Histoire, il devient une victime expiatoire d’un passé dont il porte encore les stigmates  physiques et psychologiques.   Quelques-uns se donnent la mort d’un trop plein de silences, de hontes et d’abandons, beaucoup vivent encore dans la démence de leur baptême de feu dans les djebels. Ainsi, l’image candide du soldat appelé du contingent décentre le lecteur des horreurs de la guerre pour ne porter son regard que sur l’état psychodramatique du « soldat malgré lui » à la marge de la guerre qui s’offre parfois le luxe – pour oublier les affres du djebel et des  ratissages -, des histoires d’amour à faire chavirer les cœurs les plus endurcis. Tel écrit à son épouse, le soir, après les ratissages sanglants, des lettres enflammées, dans les locaux de la S.A.S. à proximité  des salles de torture dont il ne dit mot ; tel autre quitte sa caserne pour rejoindre sa bien-aimée en uniforme et en arme dans un hôtel où il oublie sa mitraillette ; tel autre enfin se plait à dessiner les visages de paysans autochtones à l’heure la plus cruciale de la guerre, celle dite de « la pacification ». Certes, c’est le propre de la fiction que d’imaginer ces situations romanesques dans un contexte de guerre et c’est la liberté de l’auteur d’en faire un décorum romantique. Mais à quelles fins ? Pourquoi,  parmi les nombreux romanciers français de l’après-guerre ( celle de l’Algérie) aucun n’a eu pour personnage les réfractaires à la conscription ou des déserteurs et, parmi eux, des officiers de haut rang ? C’est que, parmi ces derniers, il n’y a rien à raconter et un tel choix les mettrait hors de la littérature comme si la littérature est condamnée à fréquenter les bourreaux, leurs vassaux et le système qui les produit.  Pacifiste ou pacifique, le personnage du soldat appelé du contingent, contraint par le devoir rendu à la patrie et à son drapeau,  apparaît doublement victime : il n’a pas choisi de faire la guerre et s’il l’a faite, c’est avec un haut-le-cœur en devenant lui-même, à son corps défendant, un tortionnaire. Il s’en plaint, rarement au moment des faits, mais quarante ou cinquante après les « méfaits ». Le va et  vient entre sa vie de paria dans une société française qui l’ignore, ne veut pas entendre ses complaintes et son passé qui ne l’ignore pas, ne l’oublie pas, cet aller-retour met en dichotomie deux espaces : la France des années 2000 dans laquelle est saisi sur le vif l’ancien soldat du contingent abandonné à ses démons et l’Algérie qui est, invariablement, celle figée dans la période de la guerre, comme si l’image de l’Algérie était restée immuable dans la période de 1954 à 1962,  devenant presque un synonyme stéréotypé de « La guerre d’Algérie ». Certes, des romans paru durant ces dernières années, entre 2010 et 2013, transportent le ou les narrateurs dans une Algérie des années 2000, rencontrent une autre génération d’Algériens, leur donnent la parole quelquefois, mais force est  de se rendre à cette évidence : ces voyages réels, retravaillés par la fiction dans l’Algérie au seuil du 21ème siècle sont motivés et déclenchés par la recherche d’un passé colonial perdu, ce qui est légitime, par ailleurs. De plus, au passé colonial devenu une quête sans nostalgie, sans complaintes victimaires, s’ajoute l’incursion des auteurs dans un récit de la décennie noire du terrorisme islamiste mis en contigüité avec le passé de la guerre de 1954. Les auteurs se défendent de tout parallèle entre les deux tragédies mais toutes les deux sont qualifiées de « guerres civiles » tant par les historiens que par des critiques universitaires spécialisés dans les littératures coloniales et  postcoloniales. La thèse de Charlotte Lacoste soutient mordicus qu’un nouveau courant littéraire occidental, français en particulier, s’emploie, par des ingrédients esthétiques, à réhabiliter la figure des bourreaux de l’histoire des grandes tragédies humaines du 20ème siècle ( Les deux guerres mondiales, les guerres coloniales en Indochine et en Algérie, les massacres qualifiés d’inter ethniques au Rwanda en 1994, les massacres aussi du terrorisme islamiste). Cette thèse trouve son illustration aussi convaincante qu’imparable, avec les mêmes outils littéraires  de Jonathan Littel, l’auteur  de « Les bienveillantes » (Prix Goncourt, 2006) dans plusieurs romans d’auteurs français sur la guerre d’Algérie. Ceux-ci peignent des portraits circonstanciels et saisissants d’officiers de l’armée française, des premières années de la conquête coloniale, du débarquement de Sidi Ferruch de 1830 à la période de la bataille d’Alger de 1957. Sur cette période d’un siècle passé de vingt sept ans, le regard des romanciers issus de la communauté pied-noir ou métropolitains n’a pas évolué. Précisons que  la période de la conquête et  de la colonisation ( 1830 – 1930) est  très peu, voire pas du tout exploitée dans les fictions françaises ayant trait au passé colonial de la France en Algérie. Hormis la trilogie de Mathieu Belezi qui campe ses personnages dans le cadre spatiotemporel de cette période inaugurale de la conquête qui alimente présentement une « guerre des mémoires » et  des tentatives « révisionnistes » tendant à en nier le caractère génocidaire ( la prétendue colonisation positive), le roman français de Jules Roy à Jérôme Ferrari, au-delà des différences esthétiques de leurs écritures respectives, n’a pas évolué dans le traitement fictionnel du soldat littéraire. Jules Roy se lance, dès après l’indépendance de l’Algérie, son pays, dans un projet titanesque, celui de reconstituer  ses origines, dans une saga  de l’Algérie française, Les chevaux du soleil, de la conquête à la veille de la fin de la guerre ; un récit fleuve, épique du passé colonial, dans lequel l’armée de conquête, ses généraux, ses officiers, magnifiés, font oublier aux lecteurs leurs sinistres  figures de bourreaux. Cette « fresque » du passé colonial, combinant une histoire intime et un destin collectif, a donc pour « héros » des militaires de la conquête, peints dans leur fragilité, leur intimité, leurs amours, leurs bravoures à tel point qu’ils apparaissent, aux yeux du lecteur, hors du champ historique qui est celui d’une conquête sanguinaire, replacés qu’ils sont, dans d’autres conquêtes autrement plus attractives et succulentes, celles des femmes : les fantasmes des harems de femmes arabes lascives, la misère sexuelle des troupiers et les intrigues amoureuses palpitantes qui font et défont les grades et les postes des officiers à l’heure où, en ces premières années de la conquête, sont perpétrés des expéditions meurtrières, des razzias et des « enfumades » dont l’auteur prend soin de camoufler, voire nier les horreurs endurées par les populations autochtones. L’image du soldat en grandes pompes, fier dans son apparat, émule de Saint Arnaud, ayant pour livre de chevet Grandeurs et servitudes militaires  du poète Alfred de Vigny, est ainsi décalée des tristes et tragiques réalités de la conquête. Ainsi, les enfumades de Saint Arnaud dans le Dahra donnent lieu, dans cette saga de Jules Roy, à des conciliabules d’officiers de hauts rangs sur les intrigues amoureuses de palais. De même, lors de la reconquête de la Kabylie pour écraser l’insurrection de 1871, l’auteur décrit le déchainement de la violence des troupiers qui coupent les cerisiers et les têtes dans une ambiance « bon enfant » des officiers qui, pataugeant dans des mares de sang, s’échangent des courtoisies, se plaisent à imaginer les cadeaux qu’ils feraient à leurs épouses, leurs amantes, « les femmes d’en-bas » - celles de la paline - opposées à celles « d’en haut » - celles de la montagne -, les femmes des insurgés victimes de viols collectifs des troupiers et des turcos et virtuellement condamnés par les officiers. Ainsi, les soldats de la conquête militaire du 19ème siècle dans la saga Les chevaux du soleil de Jules Roy vivent davantage des guerres sentimentales que celle des armes. Mythifiés, peints dans une aura à la gloire de l’Empire, les officiers de la conquête, saisis dans leur profonde humanité, leurs immenses sacrifices et leurs passionnantes vies intimes sont aux antipodes des bourreaux qu’ils furent en cette période de la conquête. Dans son essai La guerre d’Algérie, Jules Roy, arrivé sur la ligne Morice, sur la frontière tunisienne, ne cache pas son admiration au commandant qui le reçoit sur le génie technologique de la structure défensive dont il visite les structures avec ébahissement. A aucun moment, cette ligne électrifiée n’est décrite comme un appareil répressif et mortel. Nombre de romanciers, des plus anciens, Jules Roy, Cecil Saint Laurent, Jean Lartéguy, Gilbert Cesbron aux plus récents, Jérôme Ferrari, Alexis Jenni tentent de   présenter au lecteur le tortionnaire de l’armée française en Algérie comme un « surhomme » fragile, un tortionnaire « béhavioriste » ou moralisateur empêtré dans la morale chrétienne ou encore un « bourreau gentilhomme », érudit, intellectuel avisé, symbole de son vivant de l’honneur et de la tradition de l’armée française.  Compatissant à leur sort ingrat, contraints qu’ils sont à des « tâches » indignes mais nécessaires, leur concepteur tombent sous leur charme sordide et les plaignent de devoir  « fouiller » les corps de leurs victimes suppliciées. (A suivre)

Rachid Mokhtari

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