Hebdo Littéraire: «Saison violente», roman d’Emmanuel Roblès (Seuil, 1974)

Le Premier homme, après Camus

11 Fév 2018
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Œuvre  majeure d’Emmanuel Roblès, « Saison violente », publié en 1974 aux éditions du Seuil, se déroule de bout en bout en Algérie, à Oran, durant deux étés des années 1927 – 1928. Il révèle, par une écriture scrutatrice, des événements politiques de l’heure, la plupart des maux qui feront mourir la société coloniale dans ses effets de proximité avec la vie quotidienne du jeune narrateur, préadolescent tôt éveillé aux injustices du sinistre visage  de la colonisation. Le livre est également l’expression profonde d’un amour déchirant à sa ville natale cosmopolite, bassin d’une Méditerranée éclatante de lumières aux rivages ensorcelants qui, pour le narrateur, ne pouvaient cacher ou du mois atténuer, la misère nue de son quartier pauvre, mais si riche en voix de toutes les langues, arabe, juive, maltaise, espagnole, italienne  fondues dans un primat culturel qui, malgré la misère de ses taudis, la peine de ses petites mains, lingères, palefreniers, maçons, marchands ambulants de miel,  abbés, ou marabouts tambourinaires quêtant la pitance et l’obole pour les plus malheureux des douars avoisinants, et enfin d’anciens combattants de 14-18, juifs et arabes, italiens et espagnols,  est le cœur palpitant de la cité solaire de cette fin des années 1920, plus précisément en 1927, trois années avant le débarquement des troupes coloniales françaises.

Raviver le souvenir d’un père andalou
Cette année-là, le narrateur préadolescent vit avec sa mère veuve d’un maçon qui est allé mourir de typhus au Maroc où il espérait trouver du travail pour accueillir comme il se doit son premier enfant ( le narrateur), ayant grandi dans le mystère de cette figure paternelle ayant racine de la lointaine andalouse, dont il ne cesse de chercher les traces, les souvenirs auprès des maçons qui l’ont connu, aimé, pour sa droiture, la passion qu’il mettait dans son travail et surtout pour son sens aiguisé de la justice, son humanité à toute épreuve dont le fils, orphelin, ravive la mémoire. Sa mère, la trentaine, belle, attentionnée, est son seul repère. Elle est lingère dans une entreprise communale et assure, tant bien que mal, une vie décente à son fils qu’elle protège de tout son amour et de toutes ses forces, dans ce quartier où le souvenir de défunt époux est toujours  vivace dans les mémoires au point où le narrateur est toujours aux yeux des amis maçons de son père « Le fils de Manuel el Rojo », l’appelant ainsi avec une fierté dans l’exclamation. Mais cette quête paternelle, un soir à l’heure du dîner, sombre dans les abysses de la mémoire du narrateur. Sa mère, revenue de son travail éreintant, autour d’un maigre repas du soir, lui pose une question qui bouleverse ses certitudes, lui demandant ce qu’il pense si elle se remarie, d’un air détaché. Pour l’enfant, c’est le monde cru éternel qui s’écroule, c’est le rivage, sous Santa Cruz qui s’éteint, où, à la Pointe Blanche, un petit port de pêche, avec son ami Marco, ils font des plongées sous-marines dangereuses pour rechercher dans une épave médiévale, le buste d’une reine antique endormie depuis des siècles dans les gouffres amers baudelairiens. Depuis ce tête-à- tête avec sa mère, l’enfant sent en lui une fêlure, une échancrure au cœur au moment où, auprès de Pérez, un maçon ami de son père qui l’a pris sous ses ailes et lui a appris le métier, il cherche passionnément à recoudre le récit familial dans une Algérie bouleversée. Depuis, le jeune narrateur prend conscience prématurément d’une injustice à double tranchants aiguisés : celui qui a contraint son père à aller quêter du travail au Maroc, loin de sa famille et, l’autre, plus affilé, celui des maux, des injustices criardes  qui feront mourir à petits feux la société coloniale et qui, du même coup, forgent sa conscience d’appartenir à un monde rude, rempli d’humiliations mais aussi d’amours, de fraternités, de mers, de soleils camusiens, de clartés, d’illuminations enivrantes, carrefours de cultures, de langues, de religions qui se croisent dans les rues aveugles, de petites gens au grand cœur, parias de la ville coloniale  gagnée par un antisémitisme primaire, virulent avant l’heure. A cette annonce intime de sa mère à propos d’un remariage éventuel, le narrateur perd pied comme si, dans cette crique où gît la mystérieuse déesse dont il est  l’ Ulysse régnant sur les secrets abyssales, il prenait froid sous l’étuve du brasier céleste. Le buste de la reine endormie au fond des eaux séculaires est-il une épave  aussi mystérieuse que la figure protectrice du père dont il n’a cessé d’explorer les profondeurs de son héritage moral et spirituel ? Se peut-il que sa mère l’abandonne au fond des eaux, celle qui, malgré son veuvage, ses solitudes, les médisances des langues pendues de son quartier, a été, tout de même, l’amour enflammé d’un père parti trop tôt, trop loin, de lui… ? Le fils unique, le Premier Homme, grandit ainsi en deux saisons, en deux étés fugaces de ces années 1927- 1928 au seuil des signes avant-coureurs du fascisme à peine naissant, si tôt  annonciateur de l’une des plus grandes tragédies du 20ème  siècle, après la Grande Guerre de 14.  Le fils se sent trahi, renié par sa mère qui sourdement le prépare à partager sa vie avec un beau-père qui n’arriverait pas, quoi qu’il fasse, à la cheville d’un père d’origine andalouse d’Espagne, démiurge, qui fait la fierté de son quartier natal où le pré-adolescent, dans les pas paternels et conservant tout de même l’opiniâtreté de l’amour sans failles de sa mère, est tôt éveillé aux injustices, aux humiliations de l’administration et des répressions des agents de police pour lesquels ces Espagnols, ces Arabes, ces Juifs ne sont que des « cinquante pour cent » français.  Le récit  est composé de  trois parties dont les titres renvoient à des personnages qui, chacun, poussent le narrateur à  affûter les armes de la révolte contre les injustices sociale, politique et intime. Les événements des trois chapitres « Le marchand de miel », «  Madame Quinson » et « Véronique », se déroulent  ainsi sur un axe temporel chronologique des deux étés de l’année 1927 – 1928 au cours desquels le passage de l’enfance à l’adolescence du narrateur – il a quatorze ans à la fin du récit – ne se fait pas sans douleurs, d’autant que son quartier à la périphérie du cœur pulsionnel de la ville, Oran,  creuset  de la diversité, subit toutes les discriminations du pouvoir colonial répressif, abandonné à son sort, sans eau, sans hygiène, des taudis remplis de rats où survivent les habitants proscrits, arabes, espagnols, maltais, juifs, quotidiennement « contrôlés » par des agents de police racistes, acculant ces « cinquante pour cent » parqués dans les limites étroites de leur quartier composé d’anciens immeubles désaffectés, menaçant ruine, où, l’été venu, des maladies contagieuses se déclarent sans qu’aucun moyen sanitaire ne soit octroyé par l’administration, qui envisage de détruire les taudis infestés non pour des raisons d’hygiène, mais parce que la ville ne saurait tolérer ces  races hybrides qui la salissent et portent gravement  préjudice aux gens « comme il faut ». Le narrateur et sa mère y vivent chichement. Né trois mois après la mort de son père au Maroc, ayant succombé au typhus, le fils unique de la lingère est scolarisé dans un patronage du quartier où officie un curé estimé des habitants, de la population  musulmane. La mère, allant dans la trentenaire, s’échinant dans les grandes bassines savonneuses de l’aurore au crépuscule, couve du mieux qu’elle peut son fils andalou, débrouillard, ayant sa bande de garnements appelés Les Mousquetaires.  Elle ne le voit qu’au retour du travail, le soir, les mains striées par les eaux de javel et le dos cassé. Ainsi, l’enfant, dans une relative liberté de mouvement, se fait, au retour de l’école, tantôt puisatier et charbonnier dans son quartier, notamment chez son oncle, menuisier, un ancien de la guerre 14, arborant ses médailles et détestant les Arabes même si, lui aussi, vit comme eux, dans un  cave infestée de rats avec sa famille. Il déteste cet oncle  auprès duquel sa mère aurait aimé le voir travailler : « Je n’aime pas Antoine. Ce que je lui reproche ? D’être trop respectueux de l’autorité, trop soumis à tout ce qui commande, ordonne, représente  à ses yeux la sacro-sainte administration. D’origine espagnole, comme nous tous dans cette communauté, il en souffre, il en a presque honte. Il se désespère qu’on nous appelle par dérision les - cinquante pour cent-. Entendez cinquante pour cent de Français.  De 14 à 18, il a combattu pour la France. Dans les zouaves. Une blessure. Des médailles. Il fait partie des Anciens combattants. Il défile derrière le drapeau, avec ses décorations (…) Il n’aime pas les Arabes, il n’aime pas les Juifs et, le comble, c’est qu’il n’aime pas non plus les étrangers ! Il lit un quotidien du soir, le petit Oranais, organe de notre municipalité antisémite, et qui – Hitler à peine inventé – porte en exergue la croix gammée » (pp. 72 – 73)


Le narrateur et ses amis du quartier espagnol ont formé un groupe dont la spécialité est la confection de lance-pierres, et les Mousquetaires et les Tarzan se prennent pour des Ulysse des rivages où, à la Pointe Blanche, l’été cuisant, ils rivalisent d’ardeurs dans les plongeons et défient les flèches mordantes de Zeus. Ce groupe de Mousquetaires est immergé dans le quartier populaire, de riches brassages de langues, d’origines et de cultes dont la misère nue ne défait pas les liens de solidarité. Les garnements se veulent justiciers des affronts subis par les leurs, ceux de toutes les communautés brassées dans ces taudis. Dans le premier chapitre « Le marchand de miel », le narrateur et son ami Fred se préparent à une véritable vendetta pour venger Ibrahim, le marchand de miel  aimé et apprivoisé des habitants. Ils sont décidés à tendre un guet-apens au policier Ortéga qui, après avoir insulté  le vieil Ibrahim, a d’un coup de pied renversé son bidon de fer rempli de miel, sous le prétexte fallacieux qu’il ne payait pas ses redevances communales. Ibrahim, le marchand de miel,  est un hadj fort respecté des habitants du quartier, une « figure » parmi d’autres petites gens au grand cœur comme le rémouleur, le chevrier et le marchand de poissons aux avant-bras tatoués  : « Depuis des jours nous complotions à ce sujet, très exactement depuis que le vieil Ibrahim ne mettait plus les pieds dans notre quartier. Le  vieil  Ibrahim était marchand de miel. Nous avions l’habitude de le voir passer, grand, maigre, son bidon de fer à la main, escorté de trois ou quatre abeilles, très digne dans sa djellaba immaculée, avec sa belle barbe blanche de prophète et son turban vert, signe qu’il était Hadj et avait accompli le pèlerinage de La Mecque. Il faisait partie des figures  avec le rémouleur, le chevrier, le marchand de poissons aux avant-bras tatoués. Nous l’aimions. Quand il venait à la maison, nous échangions en arabe de belles formules de courtoisie qui me ravissaient, pleines de bénédictions et de louanges à Dieu… » (p.24). La vengeance a eu lieu, mais les tirs de lance-pierres de Fred n’ont fait qu’égratigner le visage du bourreau Ortéga. Les agents de police, instruits de l’affaire, envahissent le quartier et soupçonnent le narrateur d’être l’instigateur de cette agression contre un agent des forces de l’ordre. Ce jour-là du guet-apens programmé, le narrateur n’était pas au rendez-vous ni ne s’était rendu au patronage comme chaque matin.  Il a décidé d’aller flâner dans le quartier arabe où il a beaucoup d’amis, là où son père, apprécié pour ses talents de maçon, est dans toutes les mémoires. Du quartier arabe à la ville européenne, le garçon est saisi par un contraste criard :  « Je commençai par flâner dans le quartier arabe dont j’aimais les boutiques au parfum d’épices, les cafés et leur musique, violons et flûtes à l’unisson et surtout les brocanteurs et leurs trésors innombrables (…) Je redescendis vers la ville européenne qui semblait abandonnée, comme vidée après quelque épidémie, et les sonnailles des rares attelages qui défilaient paraissaient provenir du cœur même de l’incendie qui dévorait la terre… » (p. 32). Cette géographie des lieux  qui se côtoient sans jamais se rencontrer est vécue par le narrateur dans leurs frontières faites de haines, de racismes larvaires ou déclarés, desquels, témoin tôt éveillé aux injustices coloniales, l’enfant va payer le prix de son engagement « naturel » avec les pauvres, les proscrits de quelque origine fussent-ils.

Un tramway nommé haine
Il se rappelle, à chaque fois que des hauteurs de la ville, observant le passage du tramway numéro 9, une scène  qui l’a blessé au plus profond de son être, éveillant en lui toutes les colères entassées, trop dures pour son cœur d’enfant. Un passager du tramway, un Européen bien mis, l’a vertement insulté pour avoir cédé sa place à une femme arabe voilée. Ce jour-là, il n’avait pas  son lance-pierres durant le trajet. Longtemps il vivra avec cette douleur d’un affront impuni. Le narrateur comprend l’origine de ces actes racistes, rappelant dans leurs expressions scandaleuses, la ségrégation raciale aux Etats-Unis contre laquelle Martin Luter King a opposé  sa célèbre phrase-programme « I have a dream… » pour son peuple opprimé, et la politique de l’apartheid qu’il endure au quotidien dans son quartier des « cinquante pour cent », ainsi désigné par l’administration coloniale et les colons pieds-noirs nantis, propriétaires de vastes domaines viticoles ayant pignon sur rue à Oran. L’enfant, depuis cet « incident »,  associe l’image physique du tramway à cette insulte raciste dont il a fait les frais pour un geste d’humanité et de savoir-vivre : céder sa place à une femme arabe voilée : « …Ce tramway numéro neuf qui descendait vers la Marine. Chaque fois que je l’apercevais, il me rappelait le souvenir de cet Européen qui m’avait copieusement injurié pour avoir cédé ma place à une femme arabe (une femme voilée à la mode des musulmanes d’Oranie, et dont le regard énigmatique ne m’avait plus quitté durant tout le trajet.) Depuis cet incident, je ne me séparais plus de mon lance-pierres. Si je l’avais eu avec moi, en cette occasion, j’aurais pu me venger de l’inconnu, descendre en même temps que lui, le suivre, le surprendre, le fusiller proprement dans quelque rue déserte ! En grinçant au virage, le tramway numéro 9 disparaissait, jaune et noir, emportant le regret de cet affront impuni… » ( p. 35). A cette humiliation qu’il a essuyée dans ce tramway numéro 9 devenu symbole malheureux de la dégénérescence d’un ordre colonial abjecte, s’ajoute le spectacle désolant et poignant de la misère nue des populations des bidonvilles avoisinants, qui déferlent dans les rues marchandes de la ville aux aurores pour mendier, femmes, enfants, vieillards, malades, assis ou allongés sur les trottoirs, les yeux ravagés par la conjonctivite : « Avec la retombée des chaleurs, la ville s’animait, revivait dans une lumière moins crue. Et quand peu après j’atteignis les rues marchandes, je croisai les premiers mendiants descendus des bidonvilles  dans leurs djellabas en haillons. Les uns allaient de porte en porte, d’autres s’accroupissaient  et psalmodiaient au bord des trottoirs. Beaucoup de ces malheureux avaient les yeux rongés par la conjonctivite ou le glaucome… ». (p. 37)
A suivre…

Rachid Mokhtari

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