Dans l’épaisseur de la chair, roman de Jean-Marie Blas de Roblès ( Ed. Zulma, 2017)

Sidi Bel Abbès : Mémoire de naufragés

19 Fév 2018
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Dans une ville portuaire du sud de la France, la famille Cortès, le père Manuel, son épouse Flavie, nonagénaires, leurs enfants, Thomas et leurs deux filles y vivent depuis 1963, date à laquelle elle a quitté l’Algérie, sa terre natale, ayant fait souche, sur trois générations d’immigrés espagnols devenus « Français naturalisés », dans la ville de Sidi Bel-Abbès. Le père, Manuel Cortès a traversé près d’un siècle de guerres, celles des retombées de la première guerre mondiale, l’Occupation allemande, le débarquement des forces alliées à Alger, la campagne d’Italie, la grande bataille des Vosges, la libération de la France, l’armistice du 8 mai 1945, les massacres de Sétif, le 1er novembre 1954, la guerre d’indépendance de l’Algérie, le référendum de Gaulle, l’OAS et l’arrachement des pieds-noirs dont il est. Manuel Cortès n’est pourtant pas un soldat, il n’a jamais tiré une seule balle bien qu’il ait été au cœur de l’enfer des grandes batailles contre les armées d’Hitler et qu’il ait été un témoin aux premières lignes des massacres de populations à Sétif le 8 mai 1945. Durant toutes ses « campagnes », à défaut d’être « Français français », il a été incorporé dans l’armée, en 1942, dans la compagnie des Tabors ( unité de soldats marocains sous commandement français). Il rêvait d’être dans le corps des parachutistes, il rêvait d’études de philosophie à l’université d’Alger, il a bifurqué vers la médecine.  Il a été affecté dans ce corps des Tabors, chair à canon, comme médecin auxiliaire, sorte d’ urgentiste, chargé de soigner les blessés sur les lignes de front, avec ses muletiers marocains. Enfant de Sidi Bel-Abbès, Manuel Cortès y a vécu tous les bonheurs et malheurs de sa ville, s’y est marié,  a eu ses enfants, y a construit une carrière de chirurgien réputé, a ses amis et collègues parmi la communauté arabe musulmane, a été, parents et ses lui, victimes du régime de Vichy et bien antérieurement, par les colons métropolitains dits de « souche » racistes, attisant la haine des « Français 50% » et l’appel au meurtre  des Juifs par le parti fasciste et nazi, arborant la croix gammée avant l’heure de L’alliance latine  telle que subie par  l’écrivain Emmanuel Roblès dont le roman « Saison violente » ( 1974) en décrit le climat de terreur instauré par ce parti dans la ville d’Oran vers la fin des années 1920. Manuel qui a grandi dans ce climat de haine qui va embraser le monde et « son » monde, est ainsi ce vieillard échoué dans cette petite ville portuaire du Sud de la France où, après l’exode, il est  confronté cette fois à la haine contre les pieds-noirs, refusé par tous les hôpitaux et cliniques de cette métropole crue « Mère Patrie » ; il a, vieux baroudeur aguerri aux tempêtes de l’Histoire, conquis, pugnace, comme au temps de ses batailles sur les fronts de la Seconde guerre mondiales, ses galons, citations à l’ordre du mérite, sa place de haute lutte, par le soutien indéfectible de Flavie, son épouse, refusant de céder à toute nostalgie du pays perdu, pas tout à fait perdu, puisque, après l’indépendance de l’Algérie, on a sollicité ardemment son retour dans sa ville natale où un grand poste de chirurgien l’attend à bras ouverts. Après avoir frôlé la misère, ses enfants poussés à la mendicité pour manger, l’homme se relève, s’installe à son compte, achète un bateau de pêche, Le Galan, se joue parfois, avec son fils à bord, des garde-côtes, pour aller pêcher en zone interdite. Racontée ainsi, l’histoire mouvementée de Manuel Cortès, héroïque et épique ( malgré lui) serait banale et commune tant son parcours et les périodes de guerre qui l’ont fait ont nourri nombre de récits historiques, de romans d’aventures, d’espionnage, de témoignages, de documentaires écrits et filmés. L’auteur, Jean-Marie-Blas de Roblès, lui-même né à Sidi Bel Abbès en 1954, résiste, non sans grande difficulté, à la tentation d’un récit autobiographique comme il s’en est produit beaucoup par les écrivains pieds-noirs dès la fin de la guerre, après la tragédie de l’exode. Bien que la part de fiction, de l’imaginaire occupe une proportion réduite dans le corps narratif, c’est elle pourtant qui l’enclenche, le contient, lui confère à la fois le souci du détail de l’histoire familiale et  de la Grande Histoire, avec en contrepoint à la voix du narrateur, celle d’un perroquet-philosophe Heidegger, qui chuchote, tantôt narquois, tantôt compatissant, à l’oreille du narrateur qui, au moment où s’enclenche le récit de la mémoire paternelle, est victime d’un naufrage, tombé du bateau, allant dangereusement à la dérive,  cherchant désespérément à se remettre à bord, accroché à une corde d’amarrage ; ce perroquet – philosophe intervient par ses conseils, ses questionnements, ses astuces et aide le naufragé, comme dans les histoires de corsaires, à résister à la dérive, à la noyade, au froid et à trouver des solutions pour regagner le bateau paternel et à nourrir des « projets ». Ainsi trois écritures se télescopent et confèrent une polyphonie au roman. Celle d’abord du présent d’énonciation du narrateur, Thomas, fils de Manuel, archéologue, la quarantaine accomplie qui en ces années 2000, vouant une admiration sans limite à son père, décide de lui arracher des bribes de mémoire sur la guerre d’Algérie sachant qu’à son âge, 96 ans, se livrer à une remontée dans la mémoire est une pénible épreuve qui rouvre des plaies ; puis celle du fils – Thomas – il ne donne cette identité que vers la fin du roman – qui se dédouble : celle de l’auteur qui plonge dans l’Histoire de l’Algérie vécue par le père et ses aïeux à Sidi Bel-Abbès et celle du narrateur ( son alter égo) filial qui évoque ses propres souvenirs d’enfance à Sidi Bel Abbès tandis qu’il lutte de toutes ses forces de naufragé aux courants marins depuis sa chute du Galan paternel. Ainsi, la complexité du tissu narratif du roman dans lequel le présent et le passé, le naufrage du monde paternel à hauteur de l’Histoire collective et celui du fils conséquent à une brouille familiale sont mis en contiguïté, reviennent en boucle, donnant ainsi au roman à la fois une circularité dans l’imaginaire et une chronologie des faits historiques. Comment le narrateur s’est-il retrouvé naufragé à quelques encablures du port, tombé du bateau paternel sur lequel il n’a jamais  navigué seul sans la permission de son père ?  Ce n’est pas la première fois qu’il prend le large mais cette fois comme  sur un coup de tête. Le narrateur semble expliquer cette soudaine sortie en mer par son insistance agaçante à questionner son père sur la guerre d’Algérie dont, apparemment, Manuel Cortès ne veut plus entendre parler : « Sans doute après l’une de mes questions trop insistantes sur la guerre d’Algérie ou un commentaire jugé partial (…) il a dégoupillé comme en passant une grenade à fragmentation : Toi, de toute façon, tu n’as jamais été un vrai pied-noir » (p.31) « Tu n’as jamais été un vrai pied-noir ». Qu’est-ce qu’être un « vrai pied-noir ? Le fils, comme par défi à cette identité qu’il ne revendique pas, par ailleurs, dont le père lui dénie non l’appartenance mais l’honneur de l’être, va entreprendre une plongée dans le récit familial, celui de ce père rétif à toute évocation du passé algérien, de ses aïeux espagnols, et cette évocation se veut une bouée de sauvetage de son propre naufrage. La narrateur avoue que son père est « hors fiction » et que, dès lors, c’est sa mission, en tant qu’archéologue, cette fois de la mémoire,  de faire du visage paternel marqué par les sillons de l’Histoire, une figure historique : « Le plus étonnant, de mon point de vue, ce n’est pas qu’il se rappelle si peu de sa guerre, mais qu’il n’éprouve aucun désir d’en raviver la mémoire, ni même de l’enjoliver un brin. Mon père est hors fiction… » (p. 166) Ce n’est donc pas celui qui a vécu l’histoire qui la raconte mais celui de la génération post-guerre qui tente de la rembobiner comme sur un Polaroïd, par le recours aux documents et aux souvenirs personnels des récits familiaux.  D’autant que Manuel Cortès, bien qu’au cœur des bouleversements, des tragédies de la deuxième moitié du 20ème siècle, plus acteur très actif sur les fronts de la seconde guerre mondiale qu’il ne l’est  durant la période de la guerre d’Algérie, semble, ainsi que le dépeint son fils, à la marge du sens de l’Histoire. Il a cru à la protection de la Légion, à l’Armée dont il est pétri ; sa ville natale Sidi Bel-Abbès, en est le reflet et semble même épouser, dans son architecture coloniale les tracés des camps de la conquête romaine dont les routes guideront, selon l’auteur, les généraux de la conquête, dans leur entreprise de razzias et de massacres de populations : « Manuel Cortès n’avait jamais rien su de ce terreau de haine dont s’était nourri son monde. Ni son père ni le père de son père. Conçue et bâtie par la Légion étrangère, protégée ensuite de toute révolte par la présence massive des militaires, la ville se développe  rapidement, à l’image des camps romains qu’elle imitait dans son tracé » (p. 67) A défaut de recueillir son témoignage sur le vécu de la guerre d’Algérie, son enfance, ses parents, son père Francisco, son grand-père maternel Juan dit « Juanito » débarqué en Algérie en 1882, le fils narrateur, sur la demande  de son plus jeune fils, accepte  de « mouler son visage avec du plâtre »  ( p. 190). Ce visage paternel ainsi sculpté est-il la métaphore d’une effigie d’une histoire sans mémoire, sans âme ou au contraire la fixité démiurgique d’une noblesse, d’une grandeur d’âme ? Mais le plâtre ne résiste pas au temps. Tandis que le père, dans le grand âge, terrain propice à laisser trace, refuse de céder aux questions dérangeantes de son fils sur la guerre d’Algérie, encore moins de s’y poser en héros, d’en magnifier bravoure, héroïsme, d’en livrer aussi le côté sombre d’une Histoire dont il a vécu l’envers et les revers sans doute restés dans « l’arrière-mémoire », le fils, lui,  se débat dans son double naufrage : celui de sa chute du bateau paternel, dérivant dangereusement loin de la côte, il sera sauvé grâce au perroquet-philosophe Heidegger, et celui des  abysses amères de la mémoire filiale dont il reconstitue la généalogie à partir de l’aïeul débarqué en Algérie en 1882, dans un pays considéré comme en friche, à l’abandon, image obsessionnelle du roman pied-noir  telle qu’elle se donne à lire dans la saga « Algérie française » de Jules Roy ou encore, plus récemment, dans la trilogie de Mathieu Belezi : « …des plaines à l’abandon qui ne demandaient qu’à être défrichées et irriguées pour se remettre à produire généreusement (…) On y côtoyait le typhus de fort près, le choléra, la dysenterie ; des nuages de criquets (…) tremblements de terre et crues ravageuses…(p. 37)
Cédant à ces stéréotypes abondons notamment dans les romans pieds-noirs sur le paradis perdu, ceux de Marie Cardinal ou de Alain Vircondelet, l’auteur-narrateur justifie de manière implicite la conquête. Et, par ses recherches documentaires sur les premières années de cette période des grands massacres et des violentes dépossessions, l’auteur ne cache pas, à postériori certes, « son respect pour ces soldats d’un âge révolu ». Comment comprendre ce sentiment de « respect » pour des généraux sanguinaires tels que les donne à lire dans leur réalité historique François Maspéro dans son roman « L’Honneur de Saint Arnaud », « honneur » employé ici dans son acception ironique ?  L’auteur introduit ce commentaire par ce « contre toute attente », suggérant soit qu’il se surprend lui-même à nourrir  ce sentiment d’admiration pour ces bourreaux, soit voulant  en atténuer l’effet :   «  Pour une étude sur le patrimoine archéologique de l’Algérie (…) j’ai lu nombre de récits, de rapports, de carnets de route rédigés par les militaires français qui ont mené la conquête du pays. Contre toute attente, j’en ai tiré une sorte de respect pour ces soldats d’un âge révolu. Ils sont racistes, certes, mais comme la grande majorité de leurs contemporains ; cruels, bien sûr, mais autant que n’importe qui lorsque le fiel de la guerre nous dévore, imbéciles, parfois, imbus d’eux-mêmes, presque toujours, mais jamais ou très rarement déloyaux… » (p. 85) De plus,  cet étrange commentaire  révisionniste sur ces  généraux picrocholins de la conquête dont est relevée une sorte d’éthique,  donne une filiation romaine au désastre colonial  qui, selon les termes de l’auteur, s’est fait dans une « nébulosité romaine », thèse si chère à Louis Bertrand vantant les racines latino-romaines comme substrat « civilisationnel » de la France en Algérie. Ainsi, la brochette des généraux de la conquête doit une fière chandelle aux Romains qui leur ont déblayé les routes dans ce pays mis à feu et à sang : « Bugeaud, Saint Arnaud s’avancent en terre inconnue et retrouvent un à un, par une logique imparable les campements de la IIIè Légion d’Auguste qui les a devancés dix huit siècles plus tôt. » (p. 86)  Ces commentaires  du narrateur qui parsèment le récit historique de la vie de son père puisés et interprétés plus du document que de la mémoire de Manuel qui ne parle pas, prennent le contre-courant  des vérités établies sur cette période inaugurale de la conquête, ayant peut-être un lien ténu avec le regard que porte le fils narrateur sur l’expérience de Manuel Cortès sur les fronts de la seconde guerre mondiale, notamment durant l’année 1944, racontée presque au jour le jour, de la campagne d’Italie à la grande bataille des Vosges durant laquelle les armées nazies ont farouchement résisté, tels que les décrit Curzio Malaparte dans son roman-reportage de guerre Le soleil est aveugle. Ainsi, alors même que l’idéologie nazie s’acharne sur les déportations de Juifs toujours actives en cette année de 1944, l’auteur porte son regard sur les pillages et les viols des goumiers des armées libératrices, prenant ainsi le contre-pied de leur image historiée et sacrificielle du film « Indigène » de Rachid Bouchareb cité par l’auteur :  « Les goumiers étaient déchaînés. Ils pénétraient dans les maisons  pour vérifier si l’on n’y cachait pas quelque soldat allemand, fouillaient, pillaient, volaient jusqu’aux alliances, quitte à couper le doigt boudiné qui ne permettait plus de la faire glisser, puis ils violentaient les femmes enceintes, parfois même les garçons ou les hommes, ils faisaient ça en groupe, passant dix fois, quinze fois, vingt fois sur la même victime, mordant les chairs jusqu’au sang, frappant, tabassant jusqu’à l’abandonner à moitié morte ; celles qui résistaient ou tentaient de s’enfuir, on leur tirait dans les guiboles avant de les violer, c’était plus facile pour leur écarter les cuisses…Les autres tabors n’étaient pas en reste… » (pp. 150 – 151) A suivre

Rachid Mokhtari

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