Dans l’épaisseur de la chair, roman de Jean-Marie Blas de Roblès ( Ed. Zulma, 2017)

Sidi Bel Abbès : Mémoire de naufragés (Suite et fin)

05 Mar 2018
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…Engagé volontaire aux côtés des Alliés en 1942, Manuel Cortès, tel que peint par son fils, son  narrateur, ne semble pas prendre la mesure de l’horreur nazie qu’il gomme au profit du côté « cours » ou de « l’arrière-cours » des libérateurs. A la sauvagerie des tabors, unités marocaines dans lesquelles il a été affecté comme « médecin-auxiliaire »,  s’opposent ou semble s’opposer les termes gratifiant de « dignitaires nazis» et «d’aquarelles d’Adolphe Hitler» et «d’œuvres d’art» lors d’un épisode de la libération de la ville de Mulhouse en 1944 : «  … Des officiers réquisitionnèrent une sorte de château sur leur chemin, demeure cossue où une vieille alsacienne les accueillit avec raideur. Elle leur apprit qu’un dignitaire nazi y avait établi ses quartiers, mais qu’il venait de déguerpir avec toute son équipe. Dans son bureau, l’étage, il y avait encore ses effets personnels. Chacun s’y servit sans état d’âme, Manuel se contentant de deux aquarelles signées Adolph Hitler et d’un livre d’art somptueusement relié… » (p. 181) Prêter aux nazis le titre de « dignitaire », à Hitler des « aquarelles » et des œuvres d’art n’est pas sans rappeler ce que Charlotte Lacoste dans son essai Séductions du bourreau. Négation des victimes ( P.U.F, 2010) appelle la technique du « décentrement » et d’ « enjolivement du bourreau. » se basant sur une critique approfondie du roman  Les bienveillantes de Jonathan Littell (Prix Goncourt, 2006). Est-ce le regard de Manuel ou l’interprétation du fils, son narrateur qui se substitue à sa propre histoire ? A quelle fin ? L’auteur-narrateur ne se prive pas de commentaires côté cours des libérateurs qui obstruent la fluidité du récit. Procède-t-il à une mémoire sélective ? Pourquoi ne retient-il de la mémoire paternelle que ce qui, apparemment, la dessert ?  Est-ce que Manuel, lui-même, n’est qu’un prétexte à une lecture décalée de faits d’histoire sans doute mineurs et anecdotiques mais qui, aux yeux de l’auteur, permettent de saisir l’étrangeté et la complexité de l’engagement d’un Manuel embarqué par l’Histoire : « Alors les aquarelles d’Hitler, le livre d’art…Qu’il ait pris et ramené en Algérie ces choses-là plutôt que d’autres reste pour moi un mystère impénétrable. (…) De fait, il ne se souvenait de ces curieuses prises de guerre qu’en racontant son entrée dans Mulhouse, les décrivant comme de précieux trésors dont on l’avait spolié, mais que par grandeur d’âme il s’était toujours refusé à réclamer… » (p. 194)

Un témoin passif de l’horreur ?
Lorsque Manuel revient du front victorieux à Sidi Bel-Abbès, il n’a pas le temps de souffler que le revoilà mobilisé lors des massacres du 8 mai 1945. Il obtempère, il n’a pas d’avis à donner. Pour lui, cette date du 8 mai 45 c’est la victoire des Alliés, le retour à la paix en Métropole et surtout à Sidi Bel-Abbès. Il reprend son uniforme et répond aux ordres sans sourciller : « Au matin du 8 mai 1945, son père le réveilla sans crier gare : un colonel le réclamait. La célébration de la victoire ayant laissé quelques séquelles, il a un peu de mal à enfiler son uniforme et à se rendre présentable. Dans le bar, c’était Beulet en personne qui l’attendait. La façon dont il frappait ses guêtres avec sa badine ne présageait guère de bonnes nouvelles : - Les Arabes se sont révoltés à Sétif, la Légion et les spahis doivent intervenir, et nous n’avons pas de médecin. Je suis désolé, mais c’est un ordre : il faut qu’on vous emmène » (p. 224)
Manuel, sur les lieux du massacre, dans la jeep du commandant de la Légion, assiste, passif, à la répression sanglante de la manifestation pacifique des montagnards par ses compagnons d’armes dont il peint l’attitude de manière quelque peu amusante. De ces deux soldats debout, près de lui dans la jeep, il a l’image d’un safari quand bien même ils tirent sur tout ce qui bouge. Il est témoin d’une atroce scène d’un village arrosé d’essence puis embrasé et les habitants, tentant de fuir, sont tirés comme des lapins. Mais Manuel Cortès ne baisse pas les yeux, ne détourne pas le regard, il fixe la scène comme pour l’incruster dans sa mémoire :
« Cautionnés par le gouvernement d’Alger, les militaires se mirent à canarder tout ce qui bougeait, hommes, femmes, enfants, vieillards, ils ne choisissaient pas leur cible, ils arrosaient, ils descendaient. Manuel était dans la jeep du commandant de la Légion (…)  Le 10 mai, Manuel vit les légionnaires arroser une mechta d’essence, mettre le feu, puis dégommer à la mitrailleuse tous ceux qui tentaient de fuir. Des vieillards, des fillettes, des femmes avec bébés aux bras. Nul n’en avait échappé. Cela, il l’avait vu de ses propres yeux, sans éprouver autre chose qu’un vague sentiment d’incohérence et de dégout… » (pp. 225- 226) Blessé par une « petite bande d’Arabes jaillissant des fourrés »,  Manuel fut rapatrié à l’hôpital de Sétif avec un bras cassé et l’épaule déboîtée, fait anodin dans le contexte génocidaire, si ce n’est dans l’horreur que relève le narrateur qui s’interdit de juger son père car sur l’instant les faits aussi tragiques soient-ils, argumente l’auteur, nécessitent « beaucoup d’efforts de concentration ». Manuel, au moment du massacre des populations, c’est, pour tout dire, un « militaire béhavioriste » comme ses compagnons d’armes qui tuent pour tuer « l’Arabe ». Pour autant n’est-il qu’un « objet de l’Histoire », sans conscience, une victime malgré lui ? Certes, il a un haut-le cœur, ressent du dégoût devant tant d’horreurs, mais ses capacités intellectuelles – il lit les journaux, s’intéresse à la philosophie, c’est un médecin spécialiste en chirurgie, il comprend les nouveaux enjeux de cette révolte – lui permettent tout de même une attitude réflexive sur la situation qu’il vit.  Le fils narrateur ne porte aucun jugement et va même jusqu’à reconnaître que son père « n’a rien ressenti » : «  Mon père a assisté aux massacres de Sétif, il n’a rien fait, rien dit, rien ressenti, et je ne parviens ni à l’excuser ni à l’en blâmer. Il n’est pas si facile de percevoir ce que l’on voit ; il faut beaucoup d’efforts, de concentration sur l’instant présent, sur ce qu’il offre à notre regard, pour ne pas limiter nos yeux à leur simple fonction de chambre noire… » (p. 241) Mieux : l’auteur-narrateur met dos-à-dos l’armée française et l’historiographie officielle algérienne sur leur bilan de cette hécatombe, considérant que le décompte des morts, victimes de la répression, avancé par les auteurs de la répression est faible et celui retenu par les historiens algériens est exagéré, arguant du fait que le nombre importe peu dans ces « deux excès de la dissimulation » : « Entre le - moins de deux mille Arabes - du colonel Goutard et les - quarante-cinq mille morts - de l’historiographie officielle algérienne, la réalité se dérobe dans le flou qui sépare ces deux excès de la dissimulation. Plusieurs milliers de victimes, à coup sûr, mais dont le nombre importe peu au regard de ce que son caractère flottant suppose de ratonnades, de mitraillages à vue, d’exécutions sommaires, de fosses communes camouflées, de désintérêt total pour la personne humaine… » (p. 243) Si, dans le déroulé des campagnes paternelles sur les fronts de la Seconde guerre, notamment l’année de 1944, Manuel Cortès est, dans le feu de l’action, « un objet de l’histoire » selon la formule sartrienne dans la préface du roman d’Olivier Todd « Les paumés », en revanche, durant toutes les années de la guerre d’Algérie, de la période 1954 – 1962, il est absent, comme en retrait total des « événements » qui installent un climat de terreur dans la ville de Sidi Bel-Abbès et dans le pays tout entier. Manuel a la prescience d’un malheur qui va définitivement et irrémédiablement tuer l’utopie camusienne sur une fusion heureuse des deux  communautés. Ce n’est donc pas au moment de la tragédie du 8 mai 45, pourtant grande dans son ampleur à faire secouer son homme que Manuel Cortès a cette prescience de l’écroulement de « son » monde, de ses certitudes et de ses illusions. «  Au lendemain de la Toussaint, (…) on apprit qu’une vague d’attentats   meurtriers venait de frapper en une seule nuit différents points de l’Algérie. Le Front de libération nationale, un mouvement inconnu jusque-là, les revendiquait haut et fort, promettant de nouvelles actions et appelant les – Algériens – à se soulever contre la France coloniale. Cette fois Manuel fit part à Flavie de ses pressentiments. En Algérie, quoi qu’on fît désormais, la greffe ne prendrait plus. Il voulait quitter Bel-Abbès, construire leur avenir ailleurs… » (p. 253) Pourtant, selon son fils narrateur, ces années de guerre intérieure ( par rapport à celle « extérieure » de la Seconde guerre mondiale) ne semblent pas avoir affecté la famille Cortès comme si cette guerre ne la concernait pas, ne pouvait la concerner, se fiant à la protection de la Légion et sans doute, que cette guerre n’en est pas une ;   le terme « Guerre »   officiellement non reconnu, rendu par des euphémismes de faits divers « maintien de l’ordre ». Manuel Cortès donne le meilleur de lui-même dans sa mission de chirurgien, achète une grande maison, s’offre des vacances en famille. Mais ce retrait, voire indifférence ou sous-estimation du 1er novembre vu par son côté événementiel, n’est pas, pour Cortès, une attitude politique réfléchie. La quasi-totalité des romans écrits par des écrivains-pieds noirs ou qui en sont issus ne prennent conscience de la portée politique de la guerre d’indépendance qu’à la veille du cessez-le feu.
« Malgré les attentats qui  ne cessèrent d’augmenter en nombre et en violence, malgré la stupeur qu’ils provoquaient, les représailles de plus en plus dures, l’exaspération identitaire, l’anxiété latente des deux camps, ces années-là furent heureuses pour les Cortès… » (p. 258) Durant cette la période allant de 1958 à 1963, le narrateur n’est plus auteur, car il devient acteur dans la tragédie familiale. Entrant dans l’adolescence, il relate un certain nombre d’événements qu’il a vécus et dont il se souvient. Cette distorsion entre l’auteur qui reconstitue la chronologie - commentée - des faits d’Histoire et le narrateur qui tente de les insérer dans un imaginaire partagé entre l’épisode fragmenté dans le texte de son naufrage et l’étrange intervention salutaire du perroquet-philosophe Heidegger, ce décalage s’amenuise donc pour laisser place au «je » impliqué du narrateur adolescent qui prend le relais de la narration. Il évoque la première dispute de ses parents conséquente au référendum de De Gaulle. Alors que Flavie qui ne s’est jamais mêlée de politique soutient implicitement le Général, Manuel, lui, y voit une manœuvre politicienne à des fins personnelles. Cela est conséquent dans l’attitude d’un « vrai pied-noir » trahi par « la grande Zohra ». N’a-t-il pas lui aussi tapé sur les casseroles à Sidi Bel Abbès ? « En 1958 (…) mon père et ma mère s’étaient disputés pour la première fois. A cause du référendum ! Manuel suivait avec passion le cours politique des événements (…) il voyait d’un mauvais œil le retour programmé du général de Gaulle. Le conflit algérien, disait-il, ne servait à cet homme que de marchepied pour se remettre en selle… » (p. 270) Thomas évoque également un événement qui l’a profondément marqué en cette fin des années 1950, certes avec le recul nécessaire pour en saisir à postériori la dimension politique. Un des collègues musulmans de son père, le docteur Hassani, est venu demander à Manuel de veiller sur sa famille, l’informant de sa volonté de rejoindre le maquis du F.L.N. Manuel Cortès ne l’en dissuade pas. Ne sont-ils pas tous les deux des enfants de Sidi Bel Abbès ? Les liens  subjectifs de voisinage et professionnels  sont-ils plus forts que les bourrasques de l’Histoire qui s’abattent sur les deux communautés, entre le « Français musulman » qui ne veut plus l’être, s’en allant libérer le pays et le « Français naturalisé » qui a souffert de cette identité de « 50% » qui, après l’exode, est livré à la vindicte des « Français français » de la métropole qui lui crient à la face :  « Retournez chez vous sales pieds-noirs » « Le Docteur Hassani vint sonner chez nous, tard dans la soirée. Sa voix tremblait d’émotion : il rejoignait le FLN, et demandait à Manuel de veiller sur sa famille (..) Mon père avait donné sa parole sans chercher à le raisonner (…) Lorsqu’il revint à Bel-Abbès, après l’indépendance, il retrouva sa femme et ses enfants là où il les avait laissés… » (p. 271) 

L’adieu aux utopies
L’adolescent narrateur transborde dans son propre imaginaire toutes ces scènes préludant au déchirement de son univers qui s’émiette d’un seul tenant. Hébété, il s’isole et c’est son livre-album d’aventures extraordinaires, L’Etoile mystérieuse  qui lui apprend  l’heure de l’apocalypse, cette fin de monde annoncée, telle qu’il la ressent sous le toit familial, dans l’angoisse, l’effarement de ses parents qui avaient déjà préparé les valises cachées dans les placards. Toute une vie, tant de rêves tassés dans ces valises d’un départ sans retour, d’une mort symbolique sans sépulture. Nombre de romans pieds-noirs ont consacré des pages émouvantes et poignantes sur ce que Jean X. Brager dans son essai  Le minaret des souvenirs: représentations littéraires, visuelles et cinématographiques de l’identité pied-noir  (2011) qualifie le pied-noir arraché à sa terre d’ « Eternel Exilé ».   «  En fait, les valises sont bouclées depuis longtemps, il n’y a plus qu’à les sortir du placard où elles sont dissimulées. Les parents nous réunissent dans le salon, il va falloir être courageux, c’est un voyage sans retour qui nous attend  (…) Et puis c’est le départ à cinq heures du matin, les légionnaires au regard noir, la longue file de camions et de blindés qui s’étire sur la route, d’autres familles hagardes, d’autres enfants à moitié endormis, une seule et même stupeur douloureuse, bouleversante, à constater que l’inimaginable advient… » (p. 283) La famille quitte Sidi Bel Abbès, terre et ville natale, et les routes de l’exode achèvent les derniers espoirs de l’adolescent. Le père lui confie la famille en « vrai pied-noir ». De tout le passé de Manuel Cortès, ses aïeux, son combat contre le fascisme, ses atermoiements durant la guerre de 54, son utopie de la fraternité des deux communautés, sa souffrance identitaire, mais aussi ses fidélités à toute épreuve, homme de parole, à sa famille, à ses amis arabes musulmans, ses frasques de jeune homme dans les cafés de la place Carnot, sa haine déclarée contre l’antisémitisme, le racisme, tout cela chute sur le seul mot qu’il prononce, tel un tocsin un jour de deuil, à sa descente du bateau, dans les bras de Flavie venue à sa rencontre : « Et voilà » : « Lorsque mon père débarqua du Ville d’Oran, elle était là, au plus près de la passerelle, pour l’accueillir et le rependre dans ses bras. – Et Alors ? – Et voilà… Dans le « alors », il y avait toute l’expectative, tout l’espoir que peuvent mettre les hommes dans leur avenir. Et dans « voilà », le résultat, le piètre récépissé de la malchance, de l’échec, de la scoumoune. Cela devait être autrement, cela aurait dû à coup sûr être autrement, et pourtant, c’est ainsi que ça se termine, par la souffrance, l’incompréhension, les rêves éventrés. » (p. 291) Mais le narrateur reprend son rôle d’auteur commentateur de cette tragédie dans laquelle il confond toutes les victimes du désastre colonial : indigènes, Juifs, fellaghas, appelés du contingent, harkis, tous emportés, après coup, dans le tourbillon de l’Histoire, neutralisant le rapport  fondamental sans lequel cette tragédie apparaîtrait absurde : colonisés- colonisateurs.  L’auteur accuse les « lettrés » qui ont trahi « l’esprit des Lumières » au nom duquel, pourtant, le débarquement et les embarquements ont été motivés et justifiés :  « C’est aux commanditaires directs de la guerre qu’il faut imputer les massacres d’indigènes, de Juifs, de fermiers européens assassinés, de fellaghas torturés, d’appelés français jetés dans la terreur des Aurès, de harkis abandonnés de Dieu et de leurs maîtres ; à Victor Hugo, à Tocqueville, à Renan, au cardinal Lavigerie, à Frédéric Martens, à Paul Leory- Beaulieu…La liste est longue des lettrés qui ont trahi l’esprit des Lumières du fond de leurs hôtels particuliers. Comment leur pardonner d’avoir choisi la caste, l’empire, la gloriole, plutôt qu’une approche fine et empathique des différences humaines ? » (p. 358)  Dans l’épaisseur de la chair, nonobstant sa beauté esthétique faisant se croiser  l’Histoire et l’imaginaire, la mémoire du père et le miroir du fils, est un roman à risques. D’abord par le fait que le portrait historique de Manuel Cortès est un stéréotype littéraire, biographique ou autobiographique. Ensuite, le plus grand péril de cette fresque est d’historier, par ses horreurs même, par petites doses, le passé colonial de la France en Algérie. Enfin, et non des moindres, l’autre risque est d’avoir injecté dans l’espace fictionnel des commentaires idéologiques qui déparent les ressources par ailleurs riches et fécondes de l’imaginaire…

Rachid Mokhtari

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