Max et les ferrailleurs, roman de Claude Néron (Grasset, 1968, Poche, 1973)

Braqueurs des djebels aurésiens et des banques des Champs-Elysées (I)

27 Mar 2018
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Les personnages, épaves de l’Histoire, incarnent cette époque du début des années 1960 à Paris et ses banlieues, avec froideur et violence mêlées entre le grand banditisme, gangsters, braqueurs de banques et les amateurs, petits voleurs, des ferrailleurs de la Plaine Saint-Denis, organisant des expéditions nocturnes, à bord d’un camion déglingué, à la recherche de rouleaux de cuivre dans les usines désaffectées pouvant rapporter ne serait-ce qu’un maigre pécule qui leur permettra de tenir la semaine dans le boui-boui de la mère Saïdani, une ancienne tenancière d’un bar à Oran. Elle a squatté une parcelle de terrain aux Bergères, à Nanterre,  où dans ses quelques baraques de fortune qui rappellent l’atmosphère délabrée des paysages humains de l’écrivain américain Erskine Caldweï,  cette bande de malfrats, de miteux, de traîne-savates,  lesquels attendent des jours meilleurs pour aller écumer quelques usines à la recherche de métaux précieux, la nuit, déjouant la vigilance des gardiens qu’ils n’hésitent pas à tuer pour un maigre butin de « fer ». Celle qui les materne, la « mère » Saïdani a échoué, ici, dans ce petit et miteux bistrot de banlieue parisienne et jamais les cartes ne lui ont prédit qu’elle finirait là dans ce no man’s land, la soixantaine sonnante et trébuchante et elle, qui dans sa jeunesse, à quinze ans, a connu les maisons closes pour légionnaires au Maroc avant de s’installer en Algérie, à Oran, dans l’une des plus belles demeures, sous Santa Cruz, fréquentée par une clientèle triée sur le volet, des messieurs «chic», sans bagarres, des gens comme il faut. Mais les « événements » d’Algérie de cet été 1962, l’ont contrainte à faire ses valises. Elle a ainsi chu dans ce bout de parcelle de Nanterre, derrière la comptoir miteux d’un semblant de bistrot- dortoir où une bande de filles, dont Lili, se font les ongles à longueur de journées et quelques toilettes sommaires avant de monter au mont Valérien pour le plus vieux métier du monde. Parmi cette clientèle de galériens, de « traîne – lattes à la noix » qui jouent aux cartes, se grattent les fesses, baillent d’ennui, il y a dans ce petit coin des Bergères,  Dromadaire, qui a toutes les faveurs de la mère Saïdani, un proxénète possédant plus de vingt femmes qui travaillent pour lui de Barbès à Batignolles, il a sa chaise, près de la cuisine, le premier à se servir. Riri ne cesse de cocher un vieux Paris-Turf, Robert, le pied-noir oranais qui, de temps à autre, bricole sa DS pour une virée de larcins et La Ferraille, avec son camion de malheur sans cesse rafistolé, qui leur joue des tours quand, la marchandise volée embarquée, il tombe en panne et qu’il faut pousser dans la boue des chantiers : « La Ferraille, ce gros con qui est toujours en dessous de son camion pourri et vous pouvez l’entendre brailler quand il se tape sur les doigts (…) et qu’il crève avec son camion de malheur, et de l’autre côté du passage, Mado étend le linge sur cette corde , entre la cabane à Louis et la roulotte de Charlot, et le ciel est cette plaque de fer-blanc et l’usine devient violette et sûrement qu’ils vont prendre de la flotte sur la gueule en rentrant du Tremblay… » (p. 62). De cette  « bande à Bonnot »  dépenaillée, qui se retrouve chaque soir, les jours de vache maigre, autour du zinc de la mère Saïdani, émerge Abel qui a derrière lui dix ans de Légion en  Indochine et en Algérie et qui sait manier les armes,  ayant crapahuter dans les rizières et les djebels, qui en a vu des torturés, des corvées de bois, des razzias, insensible aux cris des suppliciés, échoué, là, lui aussi, dans les jupons rances de la mère Saïdani, attendant son  heure, celle d’un vrai braquage d’une vraie banque, un jeu d’enfant pour lui, le baroudeur invétéré de la Légion étrangère dans les dernières guerres coloniales de la France humiliée à Dien  Bien Phu et dans la pierraille de la « Pacification » des Aurès où, que de fois, aux commandes d’un hélicoptère, il a, avec ses camarades, jeté par dessus bord  un sac dans lequel un maquisard s’étouffe. L’Aile du foutu camion de La Ferraille contre laquelle il est adossé, ses odeurs d’huile, de cambouis, de sueurs d’hommes, lui rappellent les pales de l’hélico dans lequel gigote le prisonnier F.L.N., la corvée de bois, celles des tirs qui claquent dans le dos du prisonnier à peine sa fuite ébauchée, des canettes de bière au goulot cassé dans les salles de torture du cantonnement : « Abel, la tête dans les bras le nez écrasé contre la tôle chaude de l’aile du camion et il sent les odeurs qui montent, qui montent du moteur calme et ce sont de bonnes odeurs d’huile chaude, de cambouis et de fer et d’homme (…), un type qui a dix ans de Légion, il résigne sans faire tout ce numéro de claquettes, et d’un seul coup on ne sait pas ce qui se passe, et  c’est un truc dans la tête comme ça, et on n’y avait jamais pensé, et c’est l’hélicoptère ou la corvée de bois, ou la canette de bière quand on en  casse le goulot, bien plus tranchant qu’un rasoir, et il faut voir les yeux du type, même un dur. Des fois, c’étaient des filles !... » (p. 64)
Pendant dix ans Abel a tué des hommes. En Indochine. En Algérie. Et il se tient prêt, maintenant, échoué dans ce miteux bistrot de la mère Saïdani parmi ces bouseux, à se servir de son expérience de braqueur dans les maquis indochinois et algériens, à se faire une place au soleil grâce à un hold-up, un vrai, un solide, qui ne serait pour lui qu’un exercice d’échauffement avant les sorties en opérations sur les pitons des djebels, mais là, à Paris, c’est plat, c’est la guerre des gangs, c’est facile, il suffit d’une bonne organisation, il n’a pas froid aux yeux, la mitraille ça le connaît. Abel se morfond, là, adossé au vieux camion de La Ferraille. Il se tient au courant des braquages de banques en plein Paris, aux Champs-Elysées  et il se dit que ce n’est certainement pas plus difficile que la longue marche des huit cent kilomètres, les mains attachés derrière le dos, dans la jungle, prisonnier des Viets parmi d’autres légionnaires après l’humiliante défaite de Dien Bien Phu, encore beaucoup moins difficile que les ratissages de sa patrouille aux aurores glaciales des villages aurésiens. Braquer une banque, c’est pour Abel  une autre guerre dont il serait cette fois aux commandes, avec les mêmes techniques qui ont fait leurs preuves au temps de ses dix années de Légion, et il compte bien les capitaliser cette fois pour son compte personnel, sans la honte de la torture des fellaghas, des corvées de bois  ou de jets de napalm sur les populations civiles, tout ça pour le déshonneur et une maigre solde de légionnaire ; « …Et maintenant les autos passent sur la route de Saint-Germain, et on entend plus rien à l’intérieur du bistrot, et sans doute qu’ils jouent aux boules  dans le petit terrain, et les filles sont parties dans la DS au pied-noir et sur la table de fer il y a ce France-Soir fripé et encore ce hold-up, à Gentilly, douze millions, pas le même coup que celui de Charlebourg, mais douze millions c’est toujours bon et c’est peut-être pas tellement compliqué un hold-up, et n’importe comment pas plus terrible que les huit cent kilomètres dans la jungle après Dien-Bien-Phu, les mains attachées derrière le dos (p. 89)
Abel, vacciné par tant d’horreurs, est un gangster de la guerre prêt à se reconvertir dans le grand  banditisme. Mais pour cela, il faut monter un coup qui vaille la peine, digne des méthodes du milieu des « Tontons flingueurs »  pour un magot de lingots d’or qui dort dans les grandes banques  de Paris. Il a le flair et il veut saisir l’opportunité. Celle qui, pense-t-il, en  ces heures de la guerre d’Algérie qui se déroule en Métropole occupe à plein temps la police qui a fort à faire avec « le terrorisme » de la guerre fratricide entre le M.N.A. et le F.L.N. pour s’occuper des braqueurs de banque, encore moins des voleurs à la petite semaine des rouleaux de cuivre dans les chantiers d’usines. Désormais,  pour Abel, à chacun « sa » guerre : celle du F.L.N., du M.N.A., des policiers de Papon, de l’O.A.S. ; la sienne, désormais, c’est celle du « fric », de « l’oseille ». Autant alors mettre à l’épreuve et à profit ses années de Légion. Les employés de banque lèvent plus vite les mains que les fellaghas pris dans une embuscade :
« Maintenant c’est la guerre à Paris. À Charonne ou à Charlebourg, et les macs nord-africains de Barbès à La Chapelle montent à l’assaut des rackets en or, de Pigalle ou des Champs-Elysées, et ils tuent ceux qui ne veulent pas leur donner de l’argent, et les tueurs du F.L.N. exécutent les macs nord-africains qui ne veulent pas payer leur dîme à l’organisation, et les hommes de main de Messali Hadj mitraillent les cafés-hôtels du F.L.N., à la Villette ou à Pantin, et les petits cinglés de l’O.A.S. appuient sur la détente quand ils voient un Arabe. Chacun fait sa guerre. (…) Les professionnels aussi, ils font la guerre. La vraie, celle-là. La Sérieuse. Celle du fric… Et sans humeur aucune, et il ne faut pas mettre trop longtemps à lever les mains quand ils entrent dans la banque… » (p.100).  
Les journées tournent dans le bistrot de la mère Saïdani à Nanterre, et Abel compte bien saisir sa chance pour un grand braquage comme celui de  Gentilly  et surtout le hold-up  de Charlebourg qui a défrayé la chronique en cette année 1962 ; les auteurs, de vrais pros, disparus depuis dans la nature avec le magot. Abel compte surtout sur Tony, un autre échoué parmi les petits malfrats de Nanterre qui vivent aux crochets des filles qui « travaillent » au mont Valérien, les protégées de la mère Saïdani  encore pleine de nostalgie de ses belles années oranaises stoppées nettes par la trahison de Gaulle, jetée là, telle une épave dans ce bout de terre des sans-logis des Bergères, tendant son linge au dessus des têtes de ces petits voleurs de cuivre qui rêvent d’un hold-up du siècle. Tony est également de ceux-là. Ancien champion de boxe poids plume, il a terrassé par K.O., il y a dix ans, Fortunéo au deuxième gong. Abandonné par les écuries rongées par des matchs vendus, il a atterri là, lui aussi, tel « le boxeur manchot » de Tennessee Wiliams,  nourrissant,  à défaut de gloire sur le ring  dont il a été un moment l’égérie,  celle  du hold-up d’une banque dans un quartier huppé de Paris. Il a encore la sveltesse et la force de l’uppercut comme Abel le  légionnaire, familier des massacres dans les rizières et les djebels. Et ce Jeanjean, un autre pauvre type de la mère Saïdani, se souvient bien de la victoire de Tony, salle Wagram : « Jeanjean a vu Tony boxer salle Wagram, et il s’en souvient très bien, et Tony avait gagné par K.O. ce soir-là, et c’était contre un type avec ce nom terriblement polonais, et Tony disait : - Kowak – et Jeanjean répondait : - oui – et Abel avait été à Oran, en 58, et la mère Saïdani avait encore son bordel, et ils se regardaient tous les deux avec Robert, et sacré nom de Dieu, comment ils avaient fait pour ne pas se rencontrer, et les légionnaires, ça passe leur vie dans les bordels, et chacun sait cela… » (p. 275)
Abel et Tony, près de la cuisine de l’ancienne reine des nuits oranaises, en attendant le retour de l’équipe partie en chasse d’un butin de cuivre aux alentours, discutent et sont tous les deux d’accord sur le fait qu’il n’y a pas de temps à perdre pour se payer une banque à la faveur de cette guerre d’Algérie en métropole, le massacre du 17 octobre 61 et la répression sanglante de la manifestation du métro Charonne qui occupent à temps plein les policiers, tandis que les grands ferrailleurs spécialisés dans les coffres forts des banques organisent des hold-up de mains de maître, comme protégés par les forces de l’ordre qui mènent une guerre contre les braqueurs du FLN. Pour Tony, les policiers de Paris traquent les « Arabes », et quiconque n’est pas « Arabe » quand bien même il serait recherché par toutes les polices du monde, il a la paix et il peut se la couler douce. C’est également l’avis d’Abel : « Tu parles si les guignols ils ont autre chose à penser qu’à nous. Regarde les canards. Tous ces trucs dans les banques. Et des vingt briques. Et des cent briques. Et à Charlebourg la semaine dernière, trois cent briquettes. Tu parles que la poulet, elle pense à autre chose qu’aux traîne-lattes de Nanterre. – Et il y a les autres. – Quels autres ?
- Les ratons
- Tu as raison, mon pote. Maintenant la nuit, si t’es pas arabe, les poulets te regardent même pas.
-Tu as vu l’autre nuit ? À la Fole. Le car des flics qui brûlait. Quand ils ont su qu’on était pas arabes, ils ont même pas regardé à l’intérieur du camion, ni rien (…) tu parles s’ils avaient autre chose à faire que nous embarquer pour vol de cuivre, avec leur car complètement flingué, et ils badinent pas avec les mecs du F.L.N.
- On ne badine pas avec eux, répondit Abel, en pensant à l’hélicoptère et à d’autres choses. (…) et pendant que les poulets s’occupent des ratons, on est salement peinards… » (pp. 159- 161)
Pour Abel, il est grand temps d’agir, de planifier un braquage avec toutes les compétences réunies, dans un contexte sécuritaire, guerre d’Algérie oblige, favorable aux gangsters d’Al Capone. Mais, tout de même, il estime qu’avec toutes ces rondes de flis dans ce Nanterre des « Arabes », ils ne peuvent même plus monter sur la benne du vieux camion de La Ferraille le rouleau de cuivre. Autant alors saisir l’occasion pour avoir un bon tuyau, une bonne adresse d’une  grande banque et se mettre au travail pendant que les flics s’occupent du F.L.N. et du M.N.A, et que l’O.A.S. jalouse les braqueurs de Charlebourg. Abel et Tony pensent à Lili, la reine  des nuits du mont Valérien, qui a pris en quelque sorte la relève de la mère Saïdani aux temps fastes de sa jeunesse oranaise, la préférée des colonels en goguette ; Lili a tous les atouts pour aguicher un banquier, une bonne source de coffres-forts pour un sérieux hold-up, un gros braquage pour lequel Tony le boxeur, Abel le légionnaire, et les autres ferrailleurs de la bande à la mère Saïdani ont toutes les compétences pour éviter que l’entreprise ne tourne au fiasco, à la débandade comme ce braquage de la banque d’Oran par le commando Delta de l’O.A.S.  dont se souvient Robert, le pied-noir. Mais il leur faut un pigeon, une adresse. Lili peut-elle les avoir ? En attendant, ils passent en revue leur passé d’Algérie. Dans La peste de Camus, y-a-t-il des braqueurs de banques ? :  « Cela devenait une vraie obsession cette adresse, comme les petits sachets pour le violoniste, et alors ils parlaient pour cacher leur peur mais ne parlaient plus du hold-up ni rien, mais tout était dit sur le coup, et alors ils en parlaient d’eux, de leur vie, des trucs de leur existence, et c’était la première fois qu’ils parlaient, et Robert leur racontait comment les choses avaient mal tourné à Oran avec le F.L.N., et l’O.A.S. et les C.R.S. et les barbouzes, et tout le monde tirant sur tout le monde, et Camus devait être un sacré voyant quand il a écrit La Peste, mais Robert ne parlait pas de La Peste car il ne connaissait pas Albert Camus, et chacun racontait une histoire en attendant Lili, mais quand elle arrivait elle n’avait pas l’adresse… » (p. 209)
 À suivre

Rachid Mokhtari

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