Max et les ferrailleurs, roman de Claude Néron (Grasset, 1968, Poche, 1973)

Les braqueurs des djebels aurésiens et des banques des Saint Germain (suite et fin)

02 Avr 2018
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Ces ferrailleurs, tous des « ex », Abel le légionnaire  d’Indochine et d’Algérie, Tony le champion de boxe poids plume, Robert le braqueur pied-noir de la banque d’Oran, La Ferraille avec son camion chapardeur de rouleaux de cuivre et les autres petits malfrats des caniveaux de Nanterre, attendent dans le bistrot miteux de la mère Saïdani que Lili, la plus aguichante des filles,  revienne avec une adresse d’une grosse banque de Saint Germain d’un client appâté. Mais ils sont loin de se douter du traquenard que leur fourbit  un  officier de police principal de la voie publique surnommé par ses collègues « Max le Fou », « l’homme au visage de pierre ». Il a pris une bordée de « chevrotines » dans la mâchoire lors d’un braquage d’une banque que sa brigade, arrivée à peine dix minutes plus tard sur les lieux, n’a pu empêcher.  Depuis, il s’est juré de prendre les malfaiteurs en flagrant délit. Quitte à leur tendre une sourcière. Max n’est pas un policier comme les autres. Ancien juge d’instruction devenu inspecteur de police, nanti de mystérieux revenus, il est dans la police plutôt par goût que par nécessité. Il n’est pas entré dans cette institution  pour y gagner sa vie ni pour y devenir Sherlock Holmes et encore moins pour y perdre son temps dans des enquêtes dérisoires à l’ancienne. Ses collègues le considèrent comme un dangereux rêveur. Solitaire, Max n’a pas les mêmes idées de prévention et de répression du banditisme. C’est un homme de police comme les spadassins des Grandes Compagnies étaient hommes de guerre. Avec le même souci constant d’efficacité. Ainsi,  tandis que les ferrailleurs de Nanterre et de la Plaine affûtent leurs armes, rêvant d’un nouveau braquage aussi juteux que celui du pont de Charlebourgue, du moins tant que la police est aux trousses des « terroristes » du FL.N., Max, lui, rêve de piéger une équipe de gangsters professionnels en flagrant délit. Seul moyen de leur infliger le maximum de peines devant les Assises. Pour lui, il est inutile d’arrêter les « Professionnels » autrement qu’en flagrant délit, car, sinon, ils auront sûrement un alibi pour échapper aux poursuites. Max le sait.  Mais comment se trouver prêt, en embuscade, sur les lieux quand ils arrivent et qu’ils pillent, à moins d’avoir un indicateur ou d’être fakir. Les indics ont une double casquette et les fakirs ne courent pas les rues.  Pourtant, il faut empêcher que le banditisme fasse école. Max a une idée : appâter le poisson et le ferrer au moment voulu. Peu importe s’il s’agit d’ « Amateurs », le principal est que leur sort serve d’exemple. Ses collègues se montrent réticents à cause de sa réputation. Ils ont peur que l’affaire tourne court. Personne ne sait exactement ce que peut faire Max quand il a le doigt sur la détente de son 11, 43. Mais les gangsters hésitent-ils, eux ? On l’a vu dans l’affaire du pont de Charlebourg. La bande à Rico s’est volatilisée avec le magot au nez et à la barbe des fourgons de police dépêchés sur les lieux pour embarquer des Arabes du F.L.N. Max sait que les mœurs ont changé, les voleurs se conduisent comme des armées en guerre dans un pays ennemi et il considère que la fin justifie les moyens d’autant que, en  cette année de 1962, la guerre du F.L.N en métropole fait passer en second plan la lutte contre le grand banditisme qui fait siennes les méthodes expéditives des commandos O.A.S à Alger et à Paris. Max, n’étant pas un enquêteur de bureau, se lance alors dans un plan diabolique qui met ses collègues, surtout le vieux chef du commissariat de Nanterre, sur les dents. Ils ont peur des coups fourrés de leur collègue qui fait cavalier seul, un intellectuel désenchanté, rêvasseur, un  tantinet idéaliste mais dangereux quand il sort son 11, 43. Peu lui chaut  la guerre d’Algérie qui est à sa fin depuis peu, même s’il flaire qu’entre les commandos de l’O.A.S et la bande à Rico du pont de Charlebourg, il y a comme une connivence à ne pas négliger. Patiemment, il monte une opération toile d’araignée qui le mène à remuer les eaux bourbeuses et glauques de Nanterre et de la « Plaine » en établissant des fiches-portrait des loubards qui y vivent, et dont certains sont fichés par la police pour des larcins de vols de rouleaux de cuivre des chantiers florissant dans les banlieues  parisiennes. Il met ainsi la main sur la fourmilière des ferrailleurs qui trouvent gîte et couvert dans ce bistrot mal famé de la mère Saïdani, parmi eux un ancien copain du service militaire, Abel qu’il n’a plus revu depuis plus d’une dizaine d’années, fiché par les services de police pour proxénétisme et vols à main armée. Il apprend que ce dernier a derrière lui dix années de Légion en Indochine et en Algérie et qu’il doit être sur ses gardes, le sachant rompu aux descentes musclées des R.E.P ( Régiment Etranger de Parachutistes) célèbres pour leur sinistre besogne en liquidations sommaires de prisonniers Viets et du F.L.N et dans les ratissages sanglants des villages de rizières et des djebels. Il relit chaque fiche de renseignements établie sur ses ordres par ses collègues et retient également le nom de Lili, la prostituée galante de la mère Saïdani, très demandée au mont Valérien où sa présence est fort remarquée par une clientèle fortunée du milieu de la pègre et des politicards.  Il ne lui reste qu’à piéger Abel et sa bande de ferrailleurs avec la complicité inconsciente de Lili.  Et c’est dans un style prenant, plein de verve, délirant, proche de celui de William Faulkner, qu’est raconté ce coup astucieux monté par Max Le Fou, l’Homme au Visage de Pierre.  Ce coup fûté, contraire à toute règle de déontologie du métier de policier, consiste pour Max à infiltrer cette bande de ferrailleurs en se faisant passer pour un riche financier ripoux, directeur d’une petite banque, prêt à vendre son âme au diable pour dévaliser sa propre banque pour l’amour d’une Lili. Ce n’est donc plus le policier qui agit mais un riche homme d’affaire qui monte au mont Valérien et faire fait miroiter à Lili la fortune assurée. Le grand moment fort du roman où se télescopent les fantômes et les « événements » de la guerre d’Algérie et ceux des gangsters de la trempe du pont de Charlebourg, est la rencontre entre Max, le désormais directeur de banque tiré à quatre épingles, et son ancien camarade perdu de vue Abel, qu’il invite à monter dans sa voiture chromée mettant en évidence le luxe tapageur de sa fortune, oubliant tout de même le renflement suspect de son arme sous sa veste d’alpaga. Max invite son ancien pote Abel à prendre un pot dans un bistrot parisien, face au métro Charonne. Les retrouvailles après tant d’années sont propices, pour chacun, aux évocations, aux itinéraires de vie mutuels. Max raconte ses années universitaires, ses désillusions, son apathie pour l’armée, sa réussite dans les affaires, n’ayant pour preuves que ses nippes, cette voiture de luxe et les liasses de billets de banques qu’il a mis en  évidence, débordants, négligemment de ses poches et des casiers  ouverts de son tableau de bord, sous le regard ébahi d’Abel assis sur le siège arrière, scrutant le visage de cet ancien camarade des temps anciens qui refait surface, se méfiant tout de même de tout ce luxe et de cette arme négligemment débordant du pan de la veste de son costume rutilant.  Le récit de Max sur sa fortune, les détails qu’il en donne, sa franche bonhomie et surtout sa disponibilité à l’aider à s’en sortir du pétrin, en lui offrant sans hésitation une grosse liasse de billets de banque,  mettent en confiance Abel et lui font baisser sa garde. Assis tous les deux sur cette terrasse d’un bistrot, Abel raconte à Max ses années de Légion en Indochine et en Algérie pour rien, pour finir presque en S.D.F à Paris où, impuissant, il a été témoin de la répression de la manifestation pacifique contre la guerre d’Algérie  dans cette station du métro Charonne, cette année 1962, face à laquelle ils sont attablés dans ce bistrot. Abel, avec une certaine faconde dans le propos, déroule ses souvenirs de ses années de Légion ; Max  feint de le prendre en pitié non sans une certaine appréhension de laisser cet ancien camarade se perdre dans un passé trouble dans lequel, pourtant, Max tente de saisir le moindre indice lexical qui le mettrait sur la piste des gangs de Nanterre qu’il s’est juré de prendre la main dans le sac. Abel, mis en confiance par Max qui s’est présenté à lui comme un homme d’affaires qui a réussi dans une France des Trente Glorieuses, prêt à l’aider en cas de besoin,  se met à parler des flics, à exprimer son admiration pour leur professionnalisme. Face à la terrasse où ils sont attablés, Abel désigne à Max  la station du métro Charonne où, en cette année de 1962, une manifestation contre la guerre d’Algérie a été réprimée dans le sang. Le propos d’Abel sur cet événement n’est pas politique. L’ancien légionnaire relève avec une certaine admiration  le professionnalisme des « flics » qui agissent en professionnels tels des gangsters professionnels aguerris dans les combats de rues. Max comprend les non-dits du récit d’Abel : « Regarde cette station de métro. De l’autre côté du boulevard. Regarde cet escalier étroit et regarde ce carrefour. Les flics étaient déjà là, en face du cinéma, à cent mètres, et les autres étaient là, ici, partout, à écouter un vague type qui se prenait pour Jaurès (…) Les flics ont chargé. C’est des professionnels, eux. Ils savent qu’une manifestation est un combat de rues, et ils savent que dans un combat de rues il n’y a ni de trêve, ni rien, et simplement le dernier qui occupe la rue a gagné. Alors ils ont chargé avec leurs casques de tankistes  et leurs manches de pioche (….) Ils se sont tous engouffrés dans ce piège, dans cet escalier ridiculement étroit, fermé en bas par une grille en fer ; ce qu’ils auraient dû voir puisqu’ils étaient à ce carrefour depuis dix minutes à palabrer avec les flics… » (p. 300) Adroitement, sans éveiller le moindre soupçon chez son interlocuteur, Max affûte ses questions sur les dix années de Légion d’Abel qui ne se doute pas  un seul instant du traquenard dans lequel il se piège à mesure qu’il évoque son passé de légionnaire en Indochine et surtout en Algérie qui l’ont traumatisé à vie. Etrangement, Abel établit presque instinctivement un parallèle entre le métier de « flic » en interrogatoire et le soldat tortionnaire qu’il a été dans les maquis aurésiens. La dureté de ses propos, les images avec lesquelles il évoque le retour des embuscades dans les djebels avec la rage d’être de moins en moins soldat et de plus en plus « flic », qui ne se contente plus de tirer comme les flics de Charonne. Quelle différence entre les « flics » de Papon et les soldats tortionnaires d’Algérie dont il fut ? Pourquoi Abel se laisse-t-il aller à une telle comparaison ? Sent-il en Max l’odeur d’un « flic » avec ses manières de poser des questions, d’amadouer son interlocuteur et l’écouter ensuite comme en un interrogatoire qui ne dit pas son nom ?: « Tirer dans un type, c’est pas terrible, et n’importe qui peut le faire, mais il existe d’autres choses à faire, et une canette de bière avec le goulot brisé est très efficace pour faire parler un type qui ne veut rien dire, et je vois ce que vous pensez, mais il faut voir ce qu’il reste de copains  quand on arrive après l’embuscade et simplement pas grand-chose, et tant pis pour les types qui vous tombent sous la main quand on descend du command-car, et  un goulot brisé coupe un rasoir, et c’est rond, et il y a toujours des facétieux, et aux copains aussi, on leur a fait certaines choses, alors, on descend la pente, et c’est comme un entraînement, et on devient de plus en plus flic, et on croit toujours être soldat, mais un soldat ne devrait pas se servir d’une magnéto… » (pp. 128-129) Et Abel, comme grisé par cette remontée dans l’horreur de la guerre d’Algérie, parle comme si lui-même subissait l’épreuve du « magnéto » dont il décrit l’affinement  de son utilisation sur les prisonniers du F.L.N. comme le firent les S.S dans les méthodes d’extermination, passant des tuyaux branchés aux fumées toxiques des moteurs de camion à la sophistication des chambres à gaz. Comment alors tourner la manivelle et ne pas laisser trace sur les corps des suppliciés, comme torturer « proprement », poser délicatement les électrodes, en vrai professionnel pour en faire un art du « métier ». Abel ne cherche pas à émouvoir son interlocuteur, encore moins à condamner cette pratique de mise à mort devenue une pratique de mise à l’épreuve à la fois du tortionnaire et du bourreau. Il en décrit la technicité « artistique » du mécanisme avec ses outils ( goulot de canette, le magnéto, la manivelle, la toile cirée mouillée, le courant électrique, l’électrochoc ), et ses effets recherchés et obtenus sur les suppliciés qui décuplent le sadisme des tortionnaires qui, l’expérience aidant, font de la torture un art délicat et précieux : « C’est bien une magnéto, quand le type ne veut rien dire, mais ça laisse toutes ces marques de brûlures, très noires et très visibles, et les officiers S.A.S. n’aiment pas les prisonniers avec ces saletés de marques, et il y en a qui font des rapports, et il y en a qui détestent vraiment ces saletés de marques noires, alors il faut savoir placer les électrodes dans des endroits où on ne voit pas tellement les marques noires, et c’est comme un métier, une partie de cache-cache sur le corps d’un type, Et c’est comme le goulot de la canette, et il y a des types plus facétieux, plus inventifs, plus amoureux de leur travail, plus artistes , et c’est comme la manivelle et il ne faut pas la tourner n’importe comment en pensant à autre chose, surtout si le type est sur cette toile cirée mouillée et alors il faut voir comme il peut se tendre comme un vieil arc, et il n’y a plus que la tête et les talons sur la toile cirée, mais cela suffit pour que le courant passe, et il y avait des types qui tournaient la manivelle jusqu’à cet instant, et vous ne savez pas comme il y a des sacrés foutus de sadiques, mais n’importe comment, cela ne servait plus à rien, et quand un type se casse toutes les dents à serrer ces saletés de mâchoires, cela ne sert plus à rien de tourner la manivelle, et souvent il y avait ce tibia ou ce fémur qui se cassait avec ce bruit de bois très sec, et les nerfs deviennent de terribles élastiques dans ce genre d’électrochoc, et il était triste de faire cette chose, et bien des mecs n’étaient pas de sacrés foutus salauds de sadiques…. » (pp. 128-129) Lorsque Abel s’en va, il a comme un pressentiment de s’être trop livré à ce Max qui a toutes les allures d’un flic avec cette gueule amochée telle celle d’un professionnel du milieu du grand banditisme. De retour aux Bergères, il raconte à la bande de ferrailleurs sa rencontre avec cet ancien camarade, homme d’affaire fortuné douteux. Mais la bande de la mère Saïdani attend toujours la fameuse adresse d’une vraie banque à braquer qui serait obtenue par les charmes indétrônables de la belle Lili au mont Valérien. C’est Max qui va la lui fournir après l’avoir aguichée des jours durant. Un coup monté de main de maître. Il a inventé une petite banque dont il prétend être le directeur, une « vraie-fausse » adresse avec son enseigne, son siège, ses horaires creux, un plan détaillé des coffres-forts et les rues les plus sûres pour organiser la fuite après le braquage. Max Le fou, le flic rêveur, et ses co-équipiers sont déjà sur les lieux avant les braqueurs.  Il n’a plus qu’à attendre que les malfrats Abel, Tony, Robert avec sa DS du commando Delta de l’O.A.S, La Ferraille avec son camion, Riri et les autres  mordent à l’hameçon. Ils sont pris en flagrant délit. Dans la mêlée, les ferrailleurs sont abattus et seul Abel, en légionnaire aguerri, sait qu’il ne peut s’en sortir vivant.  Les flics sont là, à sa traque et en tentant une vaine riposte, il se revoit dans le feu de l’action lors d’une patrouille de routine en Algérie confondue avec ce braquage avorté, organisé par ce redoutable flic, Max le fou : « C’est comme ça les embuscades, et de temps en temps on voit un type sauter d’un rocher à l’autre ou bien une tête qui émerge au bout d’un tuyau noir et luisant qui cherche à vous tuer, et vous êtes à plat ventre derrière la roue d’un camion et contre vous il y a la main bronzée du pote qui tire la culasse chaque fois qu’il tire son coup et c’est les seules choses que vous vous souvenez après, si vous êtes encore là pour raconter l’histoire. Et je me souviens de cette affaire dans une gorge des Aurès et bon Dieu, ça tournait salement mal, et l’hélicoptère de protection n’était pas là, et les fellagas  avaient de très bonnes 12,7 et ils savaient s’en servir et les autres en profitaient salement, et c’est là que j’ai vu que Barrato avait cette bague avec ce rubis remplaçant l’œil du serpent, et c’est comme ça, et à la place de Barrato à plat ventre, les jambes écartées derrière cette guimbarde, il y a Louis, et de temps en temps, il épaule son fusil à canon scié, et il y a cette flamme orange au bout du canon, et Riri et Jeanjean ont disparu, et toujours ce haut-parleur qui raconte ses salades, et on a été balancés… » (p. 301) Ce roman  de Claude Néron est un polar de lumières et d’ombres où se télescopent,  dans le style faulknérien, les braqueurs de banques du grand banditisme et des légionnaires tortionnaires en Indochine et en Algérie. En 1971, ce triller inspira à Claude Sautet un film mémorable, avec, en tête d’affiche, Michel Piccoli et Romy Schneider.

Rachid Mokhtari

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