Les Imaginations du sable, roman d’André Brink (Ed. Stock, 1996, 1997, pour la traduction française)

Littérature sud-africaine : L’exil, le retour, les histoires et les ancêtres

10 Avr 2018
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Les imaginations du sable est l’une des œuvres maîtresses d’André Brink ; il y  fait se dérouler la mémoire d’une longue et mystérieuse lignée de femmes dans l’histoire réelle et légendaire de l’Afrique du sud ; des femmes d’Eau, de Frontières, de Terres sans cesse conquises et reconquises,blanches, métisses, noires, des grandes migrations celle, notamment  du Grand Trek (Grote Trek en néerlandais) lors de laquelle plusieurs milliers de fermiers Boers, ancêtres des Afrikaners, sud africains d’origine néerlandaise, française et allemande de la colonie du Cap, entament une longue et pénible marche vers l’intérieur des terres au 19ème siècle, avec le désir de fonder un territoire indépendant en réaction aux premières conquêtes  néerlandaises et anglaises appelant à la modernité des villes et à l’abolition de l’esclavage. Par ce roman des origines d’un pays mouvementé, l’auteur, lui-même afrikaner, a choisi de raconter ces grandes migrations des tribus autochtones dont les zoulous, leurs résistances aux différentes conquêtes coloniales, le brassages des races, des langues et des cultures, par des histoires intimes de femmes ancestrales, souvent anonymes dont les noms, oubliées par l’histoire officielle de l’Afrique du sud, vivent dans les nombreux mythes de la culture orale sud africaine.

La Maison aux Oiseaux

Ce roman – conte  Les imaginations du sable n’est pas, ainsi que l’indique le titre,  un livre d’histoire construit sur une chronologie ; il est au cœur des mythes fondateurs d’un pays au féminin pluriel dont les récits de vie aussi étranges que fabuleux, font revivre, dans les mémoires, des destins de femmes hors du commun, guerrières, insoumises, révoltées, indomptables, aux incalculables progénitures, chefs de tribus volatiles, parcourant des terres inhospitalières, emmenant avec elles bêtes et gens, aux pouvoirs démiurgiques et magiques, fées, divinatrices, prêtresses et conquérantes. Elles entrent par leurs épopées et leurs tragédies  dans une Afrique du sud de l’ère moderne et contemporaine. Dans un district proche de la ville du Cap, centre historique des afrikaners, une ferme, appelée La Maison aux oiseaux est incendiée et sa propriétaire, plus que centenaire, Ouma Kristina, a été brûlée au premier degré et n’a dû la vie sauve qu’à l’intervention rapide des pompiers qui l’ont évacuée à l’hôpital sans grand espoir de la sauver, vu son âge avancé et les graves brûlures qui ont cramoisi son corps déjà  chétif et squelettique. Sa grande maison aussi vaste qu’ensorcelante est composée de plusieurs étages, d’un immense jardin et de dépendances où de nombreuses familles d’ouvriers noirs chargés du commerce encore quelque peu florissant des plumes d’autruches, vivent dans la crainte d’être attaqués par des bandes de jeunes vivotant dans les township  alentours. Ouma Kristina  est blanche, instruite, elle a traversé le siècle et toute sa mémoire, ses secrets, ses amours, sa progéniture opulente, ses joies, ses drames, sont enfouis dans cette maison gravement endommagée par l’incendie d’origine criminelle, mais ayant encore ses chambres secrètes aux portes bleues, rouges, dérobées, des réduits, une cave qui cache bien des mystères. Une famille de domestiques noirs, Jeremiah, son épouse Tui et leurs enfants, nés sur les lieux, adoptés, couvés, protégés par la maîtresse des lieux, a donné l’alerte lors de cette nuit d’épouvante, de flammes rugissantes qui, malgré les ravages d’une partie de la forteresse, n’ont pas eu raison de l’aïeule sauvée sans doute par les oiseaux qui l’accompagnent où qu’elle aille, veillent sur elle depuis la nuit des temps. A l’hôpital où elle est admise en urgence, entre la vie et la mort, elle a eu la présence d’esprit de demander à l’infirmière d’ouvrir la fenêtre de la chambre car des paquets d’oiseaux viennent se cogner contre la vitre. Sur le tuyau la reliant à la poche de sérum, ils se sont massés, ailes repliées, comme veillant, vigiles célestes, sur leur protégée presque réduite en un menu tas d’ossements sur son lit presque de mort.

Les premières élections multiraciales

Tandis que l’ancêtre de la Maison aux oiseaux du domaine étrangement baptisé Sinaï  - d’un prétendu ou vrai voyage de la centenaire en Egypte -  est entourée d’infirmières étonnées de voir tant d’oiseaux dans la chambre de la miraculée, au Cap et dans tout le pays, une ère nouvelle s’annonce :  la constitution d’un nouveau gouvernement  et les premières élections libres, celles du 27 avril 1994, premières élections multiraciales du pays, remportées par l’ANC ; Nelson Mandela dont le nom n’est cité qu’une fois dans la saga, devient alors le premier président noir du pays. A une semaine du vote, le pays est encore la proie de violences, d’attentats de commandos armés, des blancs racistes  qui n’entendent pas voir le régime de l’apartheid, mourir sous leurs yeux et voir triompher leurs anciens esclaves. Ouma Kristina  qui a traversé toutes les époques sait que l’Histoire est comme ses oiseaux : elle ne s’oublie pas et elle n’oublie personne. Artiste peintre, elle a sillonné le monde et vécu les grandes tragédies du vingtième siècle, dont celles de son pays, l’Afrique du Sud, avec une ténacité fors du commun. De ses amours volatiles, elle a donné naissance à neuf enfants dont Louisa, musicienne, est la mère de ses deux petites-filles, Anna, l’aînée et Kristien, la benjamine. Anna, quinquagénaire vit tout près du district de la Maison aux oiseaux ; elle est mariée à Caspel, un afrikaner violent qui, en cette veille des premières élections libres multiraciales, multiplient avec son commando, des descentes musclées dans les townships  du Cap, surtout depuis l’incendie de la Maison aux oiseaux du Sinaï de son auguste belle-mère, recherchant de prétendus suspects parmi les noirs laissés pour compte dans les bidonvilles. Pour lui, les élections annoncées ne feront que précipiter le pays dans le chaos et il n’a de cesse, du lever du jour au crépuscule, à bord de son bakkie, armé jusqu’aux dents, parmi les hommes de son commando, de semer la terreur parmi les populations noires des townships. Son épouse Anna et leurs trois enfants subissent sans rechigner ses violences physiques et verbales pour des peccadilles domestiques. Anna, ayant appris la terrible nouvelle de l’incendie de la Maison aux oiseaux où elle est née parmi les piaillements des oiseaux, court à l’hôpital au chevet de sa grand-mère, petit amas d’os, dans un lit couvert de volatiles. Ouma Kristina a la force d’ouvrir les yeux et, dans un filet de voix à peine audible, elle demande à avoir auprès d’elle son autre petite-fille, sa préférée, plus indépendante et rebelle qu’Anna, Kristien qui a quitté le pays depuis bientôt une dizaine d’années, la vingtaine à peine entamée, révulsée par le régime raciste et fasciste de l’apartheid.

De Londres au Cap : retrouver les senteurs de l’enfance

Kristien s’est établie à Londres, a connu ses premiers amours avec Sandile, une figure parmi d’autres de l’ANC en exil, tout en le sachant marié et père de deux enfants. Elle reprend ses études de lettres entamées au Cap et fait partie des mouvements de résistance de l’A.N.C traqués jusque dans leur exil. Elle se sépare en bonne intelligence avec Sandile dont elle a connu l’épouse et leurs enfants avant de goûter  enfin à  une certaine stabilité avec Michael, enseignant universitaire auprès duquel elle espère fonder une famille. Kristien  a tiré, pensait-elle, un trait définitif avec son pays, l’Afrique du Sud, son coin natal, la Maison aux oiseaux, sa chère grand-mère qui, se souvient-elle, alors entrant dans la puberté, l’a emmenée en ville à bord de sa voiture, un corbillard noir, conduite par son fidèle « domestique » Jeremiah,  où elle lui a appris à devenir femme. Elle lui a acheté des serviettes hygiéniques et, dans un luxueux magasin de lingerie, elle l’a fait rentrer dans une cabine d’essayage avec un lot de soutien-gorge qu’elle n’a pu mettre sans l’aide de sa grand-mère. De retour à la Maison aux oiseaux, Kristien est devenue une « grande fille maintenant ». Tandis qu’elle a juré  de ne plus retourner au pays ravagé par la violence de l’apartheid, Kristien reçoit l’appel téléphonique fatidique de sa sœur aînée, Anna, lui annonçant le drame, l’incendie de la Maison aux oiseaux du Sinaï, l’hospitalisation de sa grand-mère qui la demande à son chevet. C’est par ce retour précipité de Kristien au pays, au district de la Maison – fantôme que commence le récit picaresque. L’exilée de Londres revenue précipitamment au pays se rend à l’hôpital au chevet de son aïeule plus que centenaire, le corps à peine visible et, n’était ce la présence des oiseaux agglutinés le long du tuyau de la poche de sérum, on l’eût crue morte. Kristien lui caresse le front creusé de rides, s’approche de son visage léché par les flammes et Ouma Kristina trouve la force d’émerger de son coma pour dire à sa petite-fille, sa préférée « Je savais que tu reviendrais. Tu es une grande fille maintenant » pour ensuite replonger dans les abysses de l’antichambre de la mort. Kristien sait que la doyenne de la Maison aux oiseaux ne pourrait  mourir hors de son Royaume où elle a aligné toutes les tombes de ses ancêtres, de ses époux, de ses amants, de ses enfants, de sa fille Louisa, son dernier enfant – mère d’Anna et de Kristien - et de sa propre tombe  préparée de longue date sous le regard terne d’une rangée  de corbeaux prostrés sur le muret du jardin. Hébergée par sa sœur Anna, l’exilée de Londres est frappée par le climat de torpeur de la famille qui craint les retours d’expédition nocturne du mari et du père qui ne vivent plus que dans la recherche de supposés suspects auteurs de l’incendie parmi les jeunes garçons noirs paumés vivotant à la périphérie de la ville qui leur est toujours interdite d’accès à une semaine à peine du grand rendez-vous électoral historique. Elle est aussi saisie de tristesse  par la vieillesse prématurée de sa sœur ainée qui vit dans la peur de son mari Caspel auquel elle obéit au doigt et à l’œil et dont l’existence se limite aux achats en ville, au ménage et aux petits soins d’un époux despote. La ville du Cap qu’elle retrouve après onze années d’absence, n’a pas beaucoup changé ; l’annonce de l’élection d’un nouveau gouvernement qui mettra fin au régime de l’apartheid y accroît les tensions entre les communautés ; la ville du Cap à une semaine du scrutin retient son souffle. Kristien, malgré les protestations énergiques de sa sœur Anna, l’avis défavorable des médecins de  l’hôpital, veut ramener sa grand-mère mourante dans sa demeure immémoriale, la Maison aux oiseaux, hors de laquelle elle mourrait non pas de ces flammes assassines mais de chagrin, de vide, de béances existentielles. Au demeurant, les oiseaux qui la veillent dans cette chambre aseptisée  ne sauraient attendre plus longtemps, ils se chargeraient de l’emmener à tire-d’ailes, vers son château  aux souvenirs amoncelés dans une chambre tenue secrète depuis près d’un siècle où elle a caché son cercueil parmi d’autres reliques.  L’Oiseau-Soleil veille sur le fortin ancestral qui a résisté aux flammes. Têtue, ne se laissant nullement intimidée par la froideur des médecins ni par les autorités policières du Cap qui l’accusent de vouloir précipiter la mort de sa grand-mère qui ne supporterait pas l’air pollué de la maison incendiée, Kristien, passant outre les supplications d’Anna et les menaces de Caspel qui fait des rondes expéditives autour de la ferme, délivre Ouma Kristina de la solitude de l’hôpital pour enfin  la « rapatrier »  dans son Royaume, accueillie par ses oiseaux faisant une escorte ailée agitée à l’ambulance, aux voitures jaunes des policiers et au bolide de Casper qui fulmine de rage à l’idée que cette vieille ratatinée compatisse au sort des supposés incendiaires de sa propre maison.  Kristien retrouve le Palais des senteurs enivrantes de son enfance insouciante malgré les drames familiaux dans la lignée féminine : « Alors que je m’approchais entre les arbres, en me baissant entre les branches qui n’ont pas été taillées depuis des années, j’aperçois la silhouette du palais. Dans ma joie, il m’apparaît intact. Et même si, d’une certaine façon, ses proportions me semblent moins extravagantes que dans mon souvenir, la redécouverte de cette splendide façade avec ses tours, ses tourelles et ses excès architecturaux, me fait battre le cœur. En fin de compte, il est réel. Ce n’est ni un rêve ni un souvenir, mais quelque chose de tout- à- fait vrai. Aussi vrai que les dommages qu’il a subis (…) Ce qu’il y a d’étrange, c’est que devant ce spectacle je me sens coupable, comme si, de façon inexplicable, c’était ma faute ; comme si j’étais une intruse dans le seul endroit qui me servait de refuge contre un monde avec lequel j’étais trop souvent en lutte… ». Mais si les choses semblent s’apaiser autour de l’aïeule qui reprend sa place parmi ses oiseaux, d’autres drames s’annoncent  à mesure que l’échéance électorale d’un nouveau gouvernement multiracial s’approche…

Rachid Mokhtari

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