Hebdo Littéraire: Aimer Maria, roman de Nassira Belloula (Editions Chihab, 2018)

Soliloques d’une vie d’épouse brimée

25 Fév 2019
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Au bout de trente années d’un mariage muet, Maria, mère de six enfants, quatre filles, deux garçons, décide, à un âge plus que de raison, de quitter le « foyer », un mari qu’elle a supporté jusqu’ici, le temps peut-être d’avoir vu grandir le fruit de ses entrailles blessées, de repartir d’où elle est venue, chez sa mère, Rosa, dans cette grande maison marine où un citronnier de l’arrière-cour se souvient de l’éclat de son enfance, où la mer si proche garde encore, sur ses rivages, la fougue de son adolescence avec Ali, son amour, tassé, depuis, pilé, rangé, dans un repli de son cœur mort. Ce soir-là, la parenthèse d’une vie maritale enroulée dans une trentaine d’années va se refermer, inexorablement. Deux voix monologuent Le roman de Nassira Belloula s’ouvre sur cette soudaine fêlure d’une vie crue rangée. Deux voix se relayent, chacune dans son monologue fortement théâtralisé : la voix de la mère qui, au fil de ses confidences, s’amenuise, se perd, s’étouffe, s’étrangle et se meurt ; et celle de sa fille aînée qui quête, cette fois, non plus la mère, mais la femme en elle qu’elle a superbement ignorée, qu’elle n’a pas cherché à connaître. Entre les deux, se profile l’ombre du mari et du père, de l’homme ; image quelque peu surannée d’une société patriarcale dont l’auteur peine à rendre les comportements démoniaques tant celui-ci est effacé dans le texte. Cette nuit-là, à la veille de son départ, comme pour saisir une dernière fois le spectacle intime de ce qu’elle laisse derrière elle, Maria, embrasse d’un regard hésitant mais affectueux chacune de ses filles ébahie de la voir, ainsi, déballer quelques menues affaires et les enfouir dans un cabas et surtout, retirer cet anneau de mariage, le poser dans la paume de sa fille aînée, dans un geste furtif. C’est la voix de la fille aînée qui évoque cette soudaine tombée de nuit maternelle : « Sur le seuil de cette porte ouverte, la main accrochée à la poignée, elle arrive à nous sourire. Dieu merci, pensais-je, n’était-ce qu’une colère passagère ? Elle s’inquiète pour nous et son pas devient hésitant. Puis, ses yeux se posent sur chacune d’entre nous avec affection. Son regard va vers Nora détaillant sa chevelure cuivrée qui lui rappelle la sienne à son âge, passe sur Linda – une petite nature toujours agitée et nerveuse – mais m’évite délibérément avant de bifurquer vers la benjamine Zora et sa crinière bouclée… ». (p. 15) La voix de la mère, Maria, disséminée, éclatée, se veut fortement introspective d’elle-même. Elle se dit plus qu’elle ne dit. Maria, pour justifier en quelque sorte son départ de la maison maritale, l’abandon de ses enfants, explique ses enfermements, ses avilissements endurés durant quelque trente années vécues, survécues auprès d’un mari qui l’a réduite à une « poule pondeuse », à une « servante » aux ordres de son ventre de son bas ventre, devenue, à force, une sorte de « Madame Bovary ». Mais pourquoi Maria, ainsi avilie au plus profond de son être, n’a-t-elle pris conscience de cet avilissement, des comportements « sadiques » de son époux qu’à un âge avancé ? Pourquoi a-t-elle accepté d’épouser un homme qu’elle n’a pas aimé d’autant que, se confie-t-elle, Rosa, sa mère et son père, s’aimaient, la chérissaient et étaient l’exemple même de parents généreux et de tempérament ouvert. Maria, qui n’en est pas à une contradiction près dans son personnage qui se veut d’un « féminisme outrancier », n’aurait-t-elle pas pu s’imposer, dans sa jeunesse, auprès de son père : exprimer le désir de continuer ses études, épouser Ali, son amour de jeunesse qui semble, ainsi que paraissent d’ailleurs le suggérer les bribes du récit, être dans les faveurs de sa famille. Ce n’est qu’au bout d’une trentaine d’années de vie « commune », après avoir bu l’amertume jusqu’à la lie que Maria, les cheveux blancs, grand-mère elle-même, décide de rompre. Mais, ce qu’elle dit à l’aube de sa vieillesse est peut-être plus tragique que si elle l’avait dit dans la verdeur de la jeune épouse qu’elle fut. L’expérience accumulée ajoute au drame et sa plaidoirie de victime a toutes les pièces à charge pour condamner sans appel son bourreau. Au point qu’elle éprouve une jouissance morbide à vouloir tuer, assassiner, à trancher la voix de cet époux à coups de couteaux : « …Le pire ce sont ses mots, leur force, la manière dont il articule chaque syllabe pour leur donner toute leur capacité de nuisance. Que de fois j’ai eu envie de trancher sa voix, à coups de couteau rapides et sanglants, jusqu’à ce qu’elle puisse tomber en lambeaux autour de moi, que je puisse savourer mon crime. Assassiner sa voix ? Quelle idée farfelue ! (…) Ainsi mon quotidien se ponctue de crises, d’insultes et de comportements sadiques (…) Lorsque j’entrevois cette étincelle diabolique dans ses yeux, je comprends qu’il va encore sévir, le regard qu’il pose sur moi est triomphant. Méprisant, arrogant, narcissique, je découvre l’homme sous son jour le plus sombre… ». ( pp. 31-32) Une vie chez Maupassant ? À la voix mutilée de Maria qui, dans les replis de sa mémoire blessée, souillée, remonte le cours d’une enfance euphorique dans l’idyllique maison marine de Rosa, se confiant au citronnier, et, sous les embruns de la mer confidente, marchant, nonchalamment, sur la plage, avec Ali, son confident de ses seize ans, succèdent les monologues impétueux de sa fille aînée qui quête maintenant non plus la mère, mais la femme ignorée, brimée en elle. Sans elle, sans Maria, toutes les autres voix, y compris celle du père, se sont éteintes dans la maison qui se réveille sur le départ annoncé de Maria : « Ce matin précis, celui de son départ, c’est cette aube nouvelle, blanche, vacillante qui la réveille comme un apaisement. Sa seule pensée douloureuse est de quitter ses filles. Les yeux au plafond, elle regarde voltiger des granulés de poussière prise dans des rayons du soleil. Elle se demande si ce retour chez Rosa peut s’exaucer. Que lui reste-t-il dans cette maison ouverte aux quatre vents, aux bosquets odorants, aux couleurs pastel qui épousent le ciel, la mer, l’éternité ?... ». (p. 51) Alors que sa fille aînée, la narratrice des tourments maternels, la voix confidente par procuration filiale, pensait , jusque-là, que la vie quotidienne de la mère, entre les fourneaux à préparer sans relâche des mets, à astiquer le parterre, à remplir les bacs de la machine à laver, à repasser les chemises de « Monsieur », à servir et desservir, à ne pas sortir sans chaperon ( mâle) à attendre que vienne l’été pour un court séjour chez Rosa, tout cela, croyait-elle, naïvement, que c’était « Une vie » à la manière de Maupassant, « normale ». Mais ne voilà-t-il pas, que cette nuit-là, à la veille du départ de sa mère qui va laisser une immense solitude dans le couloir et les chambres de la maison, la fille aînée, prend conscience que cette vie-là de Maria était, en fait, une vie de femme encagée, saccagée. La voix de la fille aînée crie sa naïveté et sa rage d’avoir ignoré en sa mère la femme cachée, annihilée en elle. Elle la cherche alors maintenant qu’elle n’est plus là. Dans ses affaires, ses bibelots d’antan. Elle met la main sur une vieille photo d’elle enveloppée dans un mouchoir parfumé. Un sacrilège pour une fille de pénétrer ainsi par effraction dans l’intimité de sa mère ! Une photo d’elle de jeune fille contre le flanc d’un jeune homme. Va-t-elle jalouser sa mère par cette présence à ses côtés de ce beau et fringant jeune homme, Ali, son amour de jeunesse, personnage qui ne va déferler dans les dernières pages du roman pour mourir de maladie, dans un mélodrame qui va faire basculer l’épaisseur psychologique des deux voix monologues de la mère et de sa fille aînée en une sorte de feuilleton d’amour à l’eau de rose, malheureusement, d’autant que, l’époux honni, par qui le scandale arrive, se remarie, a le toupet de venir chez Rosa, avec sa nouvelle épouse tandis que Maria s’enfuit dans sa chambre, déjà en proie à ses démons. Obnubilée par cette photo comme surgie de la vie intime de sa mère, la fille aînée pénètre l’univers secret de Maria-femme, Maria-amante, adolescente, préadolescente, qui la nargue presque par sa beauté saisissante, son charme sensuel, elle, sa mère !: « Souvenir d’elle à quatorze ans. Une photographie découverte dissimulée, cachée dans ses affaires, représentant une fille filiforme au regard pénétrant, aux cheveux couleur miel flottants et ébouriffés par le vent qui pousse sur son front des mèches rebelles, se tient contre le flanc d’un jeune homme brun, grand et musclé, en arrière-plan une mer bleue, et une brise marine qu’on devine. Quelle bribe de secret dans ce cliché si soigneusement gardé dans un mouchoir parfumé ? Qu’est devenu cet adolescent ? Qui est-il ? ». ( 65) Une mère est-elle aussi une femme ? Déferlent alors dans la voix de la fille aînée de Maria qui peu à peu perd la raison, se jette en plein hiver dans les flots impétueux de la mer, sauvée in extremis par les marins d’une mort certaine, des crues de souvenirs d’enfance. Ceux des départs estivaux, rares libertés de la mère qui sort de l’étouffoir des griffes maritales pour quelques jours chez sa mère Rosa ; Maria qui retrouve de l’embonpoint la veille du départ, à l’idée de retrouver son citronnier confident, le sable chaud de la grève où l’ombre d’Ali n’est jamais loin, où tout n’est qu’univers baudelairien « luxe, calme et volupté » mais aussi fleurs du mal d’Ali emporté par la maladie, elle aussi, emportée par une « autre maladie », celle de son mariage dont elle n’a pas voulu, ses parents ayant insisté qu’on couse dans l’ourlet de sa robe de mariée son certificat de virginité, n’ayant pas confiance en leur belle-famille. C’est aussi avec euphorie que la narratrice, la fille aînée de Maria, évoque ces départs salvateurs de leur mère, l’été, dans sa « maison de repos » maternelle au bord de la mer : « A quoi ressemble-t-elle à cet instant de fulgurant bonheur ? Ses yeux si différents, grisés par l’émotion, dans lesquels s’éveillent toutes les couleurs possibles, s’étirent et s’ouvrent à l’infini lorsque nous arrivons face à l’immense bleu où Rosa l’accueille à bras ouverts. Puis, notre mère légère et aérienne court dans ce jardin. Elle retrouve toute sa liberté dès le départ de notre père et nous entraîne dans l’eau en poussant de petits cris, méconnaissable dans les vagues fraîches qui se fendent sur la plage avec ses éclats… ». (p. 71) Dans les abysses de la folie Les premiers signes de la maladie mentale de Maria, sa fille aînée les perçoit d’abord par le fait qu’elle a perdu l’usage de la parole. Elle ne fait que murmurer quelques bribes de mots. À qui ? Elle se réfugie dans l’arrière-cour de la maison, échappant ainsi à la surveillance de l’aïeule, Rosa, elle semble parler, parle-t-elle seulement, à voir ses lèvres bouger, au citronnier ? : « Je la revois, assise sous le citronnier dans l’arrière-cour de la maison, murmurant quelques mots. Je remarque que ses fines lèvres bougent. Longtemps, j’ai cru qu’elle divaguait avant de comprendre que son auditeur était le citronnier… » (p. 76) Dans un suprême effort d’une dernière parole retenue avant de s’éteindre définitivement, la voix de Maria semble échapper au temps, une dernière fuite, ligne de fuite, une ultime fugue pour dire, crier le manque d’Ali, le vertige du temps proustien, l’illusion sournoise de la guérison à mesure qu’il passe. Elle plonge alors dans la nuit de son éternité, de ses béances. Elle clôt sa vie brûlée, son roman inachevé, sa romance amère par un testament d’amour gangréné : « Que de fois, j’ai fermé les yeux à son approche, désirant me détacher de mon corps, d’imaginer Ali auprès de moi. Mais la tromperie ne marche pas. Son souffle, son odeur, me rappelle à la réalité (. ;.) Ali me manque tellement. Le temps guérit tout dit-on, mais il amplifie les manques et les absences deviennent horribles. Le temps ment, triche avec nous, nous traîne sur les faux sentiers de la guérison. Sournois, il transforme nos plaies en gangrène interne, invisible, mais purulente… » (p. 89) Dans ce village marin, les habitants se souviennent désormais d’une étrange vieille femme, une sorte de « tawkilt » (une femme invisible) qui passe son temps à jouer dans l’eau et que, disent-ils, une ombre accompagne, celle d’un jeune homme qui lui ouvre ses bras dans les flots et vers lequel elle court sans pouvoir l’atteindre : « Maintenant, les villageois parlent de celle qui joue dans l’eau à longueur de journée. Ils sont intrigués devant les gesticulations de notre mère, devant ses rires et ses chants à tue-tête. Ils jurent par tous les diables qu’elle n’est jamais seule, qu’il y a une présence avec elle. Ils voient bien de loin une grande silhouette se mouvoir dans les flots, briller sous les gouttes d’eau étincelantes, mais dès qu’ils se rapprochent, l’ombre s’évapore… ». (p. 152) Avec ce roman Aimer Maria, Nassira Belloula renoue avec son engagement de féministe tant à travers ses précédents récits et romans mais aussi ses essais consacrés à la littérature féminine algérienne. Son roman Terre de femmes publié aux éditions Chihab en 2014 a été couronné du prix Kateb Yacine en 2016. Ce roman Aimer Maria, en dépit d’une bonne facture poétique et énonciative, dans la distribution des deux voix narratrices, révèle, toutefois, des contradictions dans l’approche thématique de la société patriarcale qui est schématisée…

Rachid Mokhtari

Dernière modification le dimanche, 24 février 2019 20:43
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