Hebdo Littéraire: « Censure » ou « Sensure »

L’événementiel et le politique en littérature

27 Fév 2019
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Lors du S.I.L.A. dernier (Salon international du livre d’Alger), d’octobre 2018, un stand d’un pays arabe a été fermé pour propagande de « l’islamisme intégriste, d’obédience chiite » tandis qu’un autre éditeur intimidé, en vain, pour retirer de ses présentoirs, un livre jugé blasphématoire sur la mort du Prophète. Ces deux événements ont eu la particularité d’être « spectaculaires », en ce sens qu’ils se sont déroulés au vu et au su des badauds et sous les yeux des journalistes. Bien que ce ne soit pas la première fois que de telles incursions d’interdictions « en direct » sur les stands du SILA sont menées manu militari, alors qu’en amont les services douaniers et les contrôles des organisateurs sont censés passer au peigne fin « la marchandise », les réactions d’indignation furent nombreuses sur la toile, vouant aux gémonies ces pratiques absolutistes d’une « censure musclée, qui ne dit pas son nom » ; ce terme de « censure » évoquant, dans l’esprit de celles et ceux qui s’en offusquent, de grandes ciseaux entre les mains velues d’un vigile aguerri. Or, ce n’est là qu’une « censure de spectacle », de la diversion, celle qui consiste à donner du grain à moudre aux saltimbanques des marchés aux puces qui crient au scandale, à l’ignominie, invoquant, comme s’ils en étaient les dépositaires légataires, la liberté d’expression et d’opinion. Cette « censure de spectacle », menée tambour battant sur la place publique est donnée à voir par ses promoteurs à des fins calculées et sans doute réfléchies, n’étant pas sans savoir que ces pratiques de « censures » sont, aujourd’hui, solubles dans la démocratie car elles ne sont pas « systémiques » comme la corruption qui, elle, ne se donne pas en spectacle ; elle agit dans l’ombre, dans les labyrinthes du pouvoir et aucune pratique d’ « interdiction » officielle ou officieuse ne peut en venir à bout. Par ailleurs, les initiateurs de cette virée de barbouzes aux stands incriminés du SILA savent pertinemment que leur « censure » menée sans autre forme de procès est épisodique et locale, qu’un tel livre saisi à telle heure sur tel stand se vend à la même heure, ailleurs, dans telle librairie ou tel marché informel sans anicroche. Que cherchent-ils alors par leurs gesticulations ? Là est la vraie question. Chez les bouquinistes du jardin de la Grande poste, au cœur d’Alger, le citoyen a le loisir d’acheter le brûlot d’Adolph Hitler Mein Kampf et bien de livres religieux sunnites ou chiites échappant à l’expertise, autrement dit la « censure », de la commission spécialisée du ministère des Affaires religieuses et des Wakfs. Alors, pourquoi s’offusquer de cette « censure » de polichinelle dans un pays où, à vrai dire, il ne reste plus rien à « censurer », tant la désertification de la « vie intellectuelle » s’est faite avec la complicité silencieuse ou impuissante de celles et ceux qui crient béatement, indignés par cette même « censure » ! Au lieu de fructifier des idées, des écrivains, de différentes générations se chamaillent, étalent leur linge sale en public ou par des pamphlets ou de semblants pamphlets interposés, des salons du livre pour la jeunesse sont décrétés in fine budgétivores, des librairies ferment les unes après les autres, des éditeurs deviennent des rééditeurs ou des imprimeurs déguisés, et, dans cette déshérence, ces initiateurs zélés de cette « censure » veulent faire croire qu’ils sont les messies d’une « culture » à « sauvegarder », à « promouvoir », qu’ils veillent au grain, n’en déplaisent à leurs détracteurs, démocrates impénitents qui n’y voient que du feu, dénonçant à cor et à cri leurs pratiques iniques alors même que les promoteurs de telles pratiques exultent face à ce genre de réactions car, ils le savent, ces répliques de courroux, d’acrimonie, de colère ou même d’indignation virulente ne sont qu’à la surface des choses, dans leur superficialité ou leur artificialité. Elles servent par leur gesticulation, de paravent, aux uns ( les censeurs épisodiques) et aux autres ( les dénonciateurs intermittents) à la vraie nature du problème : la Sensure ( avec un « s »), c’est-à-dire, la castration du Sens. La censure est événementielle, elle participe du fait-divers ; la « Sensure » est politique. Le « sens » et le « slogan » Nombre d’écrivains, de romanciers plus précisément, se partagent des personnages, certes, horribles, démoniaques, destructeurs, monstrueux mais ils ne nous les donnent pas à voir «à la surface ». Ils ont, tous, choisi de les représenter par la satire et la dérision, le délire et le sarcasme. Ils opèrent, donc, sur un autre registre d’écriture : celui de l’imaginaire et du délire et leurs personnages, extirpés des réalités tragiques du pays, ne sont pas des êtres idéologiques, des représentants d’une idéologie, mais des pantins à la merci de l’écriture qui les jette, sordides, dans un monde surnaturel où ils deviennent des êtres du burlesque. Le lecteur a alors tout le loisir d’en rire, de les donner en spectacle. Ils ne témoignent pas de la tragédie terroriste ni ne condamnent l’islamisme politique et le système. Est – ce le rôle d’un romancier de déployer un discours pseudo – littéraire qui ne serait qu’un métalangage du réel ? Cette écriture à la marge du réel force à revoir le sens de l’engagement en littérature. Qu’est – ce qu’une littérature engagée ? Celle qui se revendique, hors de ses propres instruments, d’un combat, d’un idéal de vie, d’option de société, de la justice comme des croyances assermentées ou, au contraire, celle qui affûte ses propres armes, c’est à dire sa syntaxe, son lexique, son autonomie dans les mises en forme du sens originales, pures, pour ne pas succomber à la tentation du discours référentiel. Dans ses nombreuses conférences sur l’engagement en littérature, Tahar Djaout expliquait cette notion en ce qu’elle est « le renouvellement du sens ». À défaut, disait-il, le sens cesse et la littérature devient « slogan » et participe, elle-même, à la « Sensure ». Les romans qui dérangent, agressent le lecteur sont ceux là mêmes qui rompent avec une familiarité d’écriture, qui cassent l’unanimisme, osent un nouveau langage, un nouveau ton, d’autres images qui ne sont pas celles qui rassurent, protègent ou confortent les convictions du lecteur, en somme fructifient un « sens irrédent ». L’écriture romanesque n’est-elle qu’une dénonciation de l’injustice, du sordide, de la guerre, des massacres ? Dans ce cas, elle ne jouerait qu’un rôle de substitution ; elle n’interviendrait, ainsi, qu’en aval d’un « fait » qu’elle pose dans son entité pour le dénoncer ensuite, oubliant qu’elle n’est pas un simple réceptacle passif, un tambourin qui attend que la fête commence ou qu’un massacre se commette pour se mettre à battre à tout rompre. Le prix Nobel chinois, Gao Xingjan, dans Le livre d’un homme seul (Ed. L’Aube, 2001), roman corrosif sur les réalités dramatiques de son pays, n’a pourtant pas fait usage de discours de la dénonciation politique. Il décrit et raconte, par des gestes quotidiens, qu’aucune réalité n’aurait pu fixer, la vie recluse de son pays sous le régime communiste de Mao. Mais, à aucun moment du récit, il ne fait usage du lexique politique désignant explicitement l’objet qui constitue le « sens » de son œuvre. Il apporte, dans ce roman, une profonde réflexion sur le rôle de la littérature et la notion d’engagement à laquelle elle est soumise. Il met l’écrivain dans une situation d’inconfort. Il ne peut pas faire de la littérature pure pour se cacher ou ignorer les soubresauts du monde mais il n’est pas un combattant, un justicier. Comment résoudre l’équation ? Rester neutre ? Ce n’est pas possible ? Faire œuvre militante ? Ce n’est plus de la littérature. Ce dilemme est posé également dans le flamboyant roman de Curzio Malaparte Kaputt (1944). Alors, il faut faire appel à la vie telle qu’elle est tout simplement et faire comme le photographe, fixer des scènes insolites sans les moraliser ou les expliquer comme le ferait un enseignant. Se cacher derrière une apparente neutralité, derrière son objectif et choisir la scène qui touche, vers laquelle le sentiment s’éveille. Alors, le cliché sera développé en des milliers d’exemplaires car il ne ressemble à aucun autre, étant pris sur le vif du sentiment. Il est neutre, le photographe touché par l’événement, ne peut que le photographier selon sa sensibilité en ayant l’œil sur la vie. C’est ce qu’explique l’auteur de Le livre d’un homme seul. L’écriture photographique, notion chère à William Faulkner, trouve ici la plénitude de sa signification : Tout le roman de Gao Xingjan, dans Le livre d’un homme seul (Ed. L’Aube, 2001) est écrit à la deuxième personne du singulier « tu » qui équivaut au « je » autobiographique : « La littérature et les formes littéraires dites pures, les jeux de style, de langage et d’écriture, les diverses formules et structures linguistiques, se réalisent de manière autonome, sans avoir recours à ton expérience, à ta vie, à ses difficultés, au bourbier du réel et à ce « tu » tout aussi répugnant ; ce genre de littérature vaut-il encore la peine d’être écrit ? Même si la littérature pure n’est pas seulement une échappatoire ou un bouclier, elle représente quand même une certaine contrainte, tu ne veux plus t’enfermer dans une cage que les autres ou toi-même aurez construite. Tu n’écris pas dans le but de faire de la littérature pure, mais tu n’es pas non plus un combattant, tu n’utilises pas ta plume comme une arme pour réclamer la justice – de toute façon, tu ne sais pas où est la justice – il est inutile de s’en remettre à qui que ce soit dans ce domaine. Tout ce que tu sais, c’est que tu n’es en rien l’incarnation de la justice. Si tu écris, ce n’est que pour dire que cette vie a existé, plus infecte qu’un bourbier, plus réelle qu’un enfer imaginé, plus effrayante que le Jugement dernier, et qu’elle risque de revenir un jour ou l’autre une fois que son souvenir se sera estompé. Les hommes qui n’ont pas perdu l’esprit sombreront dans la folie, ceux qui n’ont pas subi de sévices en feront subir aux autres ou en subiront eux-mêmes, et, comme l’homme est né fou, il ne saura quand cela se déclenchera. Veux-tu dans ce cas jouer le rôle de vieux maître ? Les enseignants et les pasteurs qui ont déployé plus d’efforts que toi sont légion sur terre, n’ont-ils pas déjà assez enseigné ? Mais puisqu’il vaut mieux ne plus s’épuiser en efforts désespérants, pourquoi dénoncer ces souffrances ? Tu en as déjà assez, mais tu es trop avancé pour reculer, sans l’écriture, il est impossible de t’épancher, c’est devenu une manie, nul doute que rechercher la raison d’être des choses est un besoin pour toi (...) En dénonçant la patrie, le Parti, les dirigeants, l’homme nouveau, tout en dénonçant aussi la révolution – superstition et tromperie modernes – , tu tisses à l’aide de la littérature un rideau de gaze, mais à travers ce rideau, les ordures apparaissent plus ou moins. Tu te dissimules à l’avant de ce rideau, tu te mêles secrètement aux spectateurs, tu y prends plaisir et même une certaine satisfaction. Le mensonge règne partout dans ce monde et toi aussi tu fabriques des mensonges littéraires. Ici bas, dans leur vie quotidienne, les animaux ne mentent pas, mais l’homme en revanche a besoin de mentir pour embellir son environnement, c’est là que réside sa différence avec l’animal. Il est beaucoup plus rusé que l’animal et recourt au mensonge pour cacher sa propre laideur et trouver une raison de vivre dedans. Sentir de l’extérieur la violence et l’horreur, avec leur côté envoûtant. C’est sans doute là que réside le mystère de l’art et de la littérature. La prétendue sincérité des poètes est comme la prétendue vérité des romanciers, l’auteur se dissimule derrière elle comme un photographe se cache derrière son objectif, en apparence il a l’air froid et impartial derrière son objectif neutre, mais ce qui est exposé sur le négatif, c’est son amour et sa compassion envers lui-même ou bien de la masturbation et du masochisme ; ce regard faussement neutre est mû par toutes sortes de désir, et ce qu’il reflète est complètement teinté de saveur esthétique, même si l’on fait semblant de considérer le monde d’un regard froid et indifférent. Le mieux est que tu reconnaisses que ce que tu écris est tout au plus ressemblant, quoique toujours séparé du réel par le langage. En structurant ton langage, en emprisonnant dans le même filet les sentiments et la recherche esthétique, en masquant la réalité toute nue derrière un rideau de gaze, ce n’est qu’ainsi que tu auras plaisir à te souvenir des détails et que tu auras le goût de continuer à écrire... » Par ces dernières phrases sur les notions de « pureté esthétique » comme rideau camouflant des « mensonges littéraires », l’auteur en fait ressortir la violence et l’horreur avec leur côté envoûtant avec ce « regard faussement neutre » teinté de « saveur esthétique ». Voilà donc résumé le propre de l’écriture et de son engagement illusoire. La littérature ne se nourrit pas de la réalité, elle la photographie comme il lui plaît. Elle lui renvoie sa propre image et la force à se regarder dans les yeux, comme dans les mots, comme elle ne l’a jamais fait si tant elle peut le faire. Une exemplification de cette thèse est donnée dans Le refus, roman du prix Nobel hongrois Imre Kertesz (Traduction française, Actes Sud, 2006). Il y a une scène qui, à elle seule, suffit pour métaphoriser la « Sensure » sous le régime stalinien vécue par les artistes et les écrivains au nom du sacrifice à la Patrie et de « l’utilitarisme ». Cette scène, saisie du quotidien, a plus d’effets dans la critique de l’ordre établi dans le quotidien du vécu que tous les discours politiques réunis. Après sa libération des camps d’extermination nazis, l’auteur narrateur, un journaliste au chômage, reconverti en plombier, transportant dans sa valise des manuscrits de romans, débarque à Budapest où il rencontre, par le pur des hasards, un confrère écrivain qui l’invite dans un restaurant, à l’enseigne alléchante, lieu de rendez-vous de tous les artistes, écrivains, dramaturges de la ville avant le règne du « petit père des peuples ». L’ambiance semble n’avoir guère changé. On y sert de bons mets et, chose rarissime sous le régime, du vin et des liqueurs. Les serveurs, à force de fréquenter les intellectuels, sont d’une tenue impeccable et d’un service irréprochable. Arrivé sur les lieux, l’auteur narrateur est enfin heureux de retrouver une liberté longtemps oubliée depuis sa déportation dans les camps d’extermination et les années de vache maigre qui ont suivi sa libération. Tout est conforme à la description que lui avait faite son ami écrivain. On commande, à la carte, des plats les plus variés. Le couvert est bien mis sur des nappes d’un blanc immaculé. Les serveurs, courtois, vont et viennent avec le sourire. Mais l’auteur narrateur est surpris par la pauvreté d’un même plat servi à tous les convives avec les mêmes gestes recherchés des grands restaurants huppés et par la « liqueur » qu’on verse dans les verres de cristal à pied avec la même application dans le geste emphatique. En fait, tout le monde joue le jeu, d’une manière presque naturelle. En réalité, dans ce décor somptueux, on y mange de menues pommes de terre dans une sauce douteuse et on boit de l’eau de robinet saumâtre dans des verres de cristal. Les convives habitués font comme si ; ils maintiennent les formes extérieures d’un monde révolu – pourchassé car soupçonné d’anti – révolutionnaire bourgeois – exactement comme ils l’auraient fait s’il y avait eu dans leurs assiettes un riche menu varié et dans leur coupe du bon vin. Ils ne font même pas l’effort de théâtraliser la scène. Ce sont leurs habitudes sans le fond, sans le « sens » qui les a forgées au fil des ans. D’ailleurs, les discussions s’animent, les fourchettes, les couteaux, les serviettes sont utilisées de la même manière, avec les mêmes gestes d’opulence et les cristaux sont levés à la santé des amis. Mais, toute cette opulence gestuelle s’anime à vide et dans le vide. Et, c’est justement par et dans ce vide qu’ont agi les « censeurs » du spectacle du SILA dernier.

Rachid Mokhtari

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