La légende du Vampire des Urnes

Ou la prémonition de la crise politique actuelle de l’Algérie

10 Mar 2019
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Avec ce roman qui continue l’exploration esthétique pionnière dans la littérature algérienne actuelle entamée avec Les bavardages du Seul ( Prix du premier roman, 2003) et, davantage avec Archéologie du chaos amoureux ( 2007), Mustapha Benfodil a eu le flair, la prémonition par la pure réflexion sur le rapport entre Roman et Réalité qu’il mène, à la suite d’Artaud, dans les interstices de ce nouveau texte dense et corrosif, la prémonition, donc,  de la crise politique et institutionnelle que vit présentement l’Algérie. Le diariste impénitent, le narrateur de ce chaos livresque, celui dont le nom et la nécrologie en composent le titre, est le témoin d’une gabegie qu’il a consignée dans ses Carnets que son épouse ne cesse de découvrir après sa mort accidentelle. Deux narrateurs, sinon trois – Karim Fatimi, son épouse Mounia, leur fille Naïla) - une famille algérienne, ordinaire dans la vie courante, extraordinaire dans la vie littéraire - se donnent le relais dans la translation de manuscrits laissés en chantier, disparates, inachevés, dans la diversité de leurs genres, leurs supports graphiques et leurs sujets ou thèmes qui, au fil de leurs dévoilements, effeuillements, s’avèrent être, entre poésie raffinée, surréalisme primesautier et manifestes politiques teintés de désenchantements, en rupture épistémologique avec les anciennes mentalités de gouvernance du pays, des testaments de vies réunies en un seul homme pluriel : Karim Fatimi, astrophysicien de renom qui trouve la mort, en 2014, sur la route de Bologhine ( ex St-Eugène), à Alger, près du lieu maudit, la « Maison hantée ». Sa mort accidentelle à bord de sa voiture qui est allée percuter le mur de cette « maison hantée » est suspecte, d’autant plus suspecte que son passé d’opposant politique au sein de la mouvance « Stilouwate Khchane » ( les gros stylos), sa renommée internationale en tant qu’astrophysicien dans un pays retourné aux âges mythiques d’Abraham, laissent planer le doute et la suspicion. Mais, pour Mounia, sa femme, le deuxième narrateur scripturaire, accident ou suicide, qu’est-ce que cela change ? Artiste, ancienne étudiante des Beaux-Arts, photographe, elle entame un étrange voyage non pas dans l’enquête de la « mort » de son mari mais s’entête à le « transcrire » dans ce qu’il porte de vie, à fertiliser ce qu’elle a de plus cher en lui, et gardé en elle, en leur fille Neïla : les écrits de son Karim laissés, épars, êtres de pensée, dans la maison. Elle décide de tenir un journal incorporé, imbriqué, lové, dans le corps textuel ( comme dans le corps sexuel) de son époux pour maintenir vivace son souvenir, sa présence animale et nominale en elle. Ainsi, dans le corps impétueux et tumultueux du roman, deux écritures s’interpénètrent, s’incrustent, même si elles se signalent, graphiquement, sous différentes formes de caractères typographiques. Le « Je » de Karim, le « Je » de Mounia et l’innocent « je » ludico-graphique de Neïla composent, malgré les démembrements syntaxiques dans lesquels ils s’énoncent, une symphonie d’amours, de naissances et d’éclosions. Comment écrire (dans) le chaos Mounia décide de se plonger dans les écrits intimes de son époux, rangés, cachés, empilés partout dans la maison où, désormais, elle vit dans la quête des trésors de son scribe d’époux sur les traces duquel elle consigne des souvenirs ensoleillés, ne cesse de le taquiner sur un fait, un propos, un mot, une tournure de phrase, une jalousie passagère, comme si la mort n’était qu’un moment d’oubli en attendant que la vie reprenne. Tels des êtres qui ont peur d’être arrachés de leur cachette, poussière, empilement, les manuscrits se dévoilent avec parcimonie, par fragments, fragmentations et Mounia n’a de cesse, dans le bureau déserté, de les « débusquer », les dépoussiérer, les scanner, les répertorier, telle une documentaliste chevronnée et méticuleuse. Elle en énumère les titres : Pasolini à Alger, Les Génies, La Cité des Nuages, Au delà du petit cercle apprivoisé, Eloge de la colère, Le Procès de l’Absent, Pseudhomme, Votre Valeureux Valet Valery Van Valden, Jugement Premier, Lettre de Cendres à Madame L’Eternité… Le lecteur, en même temps que Mounia, est emporté dans cette frénésie de la quête des Carnets de Karim Fatimi comme de celle d’une mémoire oubliée d’un pays enseveli dans les décombres. Dans ce télescopage des deux narrations, le lecteur découvre alors l’univers dense, tourmenté de Karim Fatimi, écrivain prolifique, génial, écorché vif, papa poule, amant timide, militant politique tenace, être complexe de la vie du Réel d’Artaud, relatant compulsivement, dans ses « Notes et Contre-Notes », des moments complexes de sa vie et de celle de son pays: Octobre 1988, la décennie noire, la naissance de leur fille Neila, et l’avènement du règne de Sa Majesté Nosferatu, ogre des urnes présidentielles, peint, dans son dernier Carnet de 2014, donné à lire dès l’ouverture du roman, dans une parodie époustouflante, prémonitoire de la crise politique que vit le pays. A la croisée de plusieurs genres ( journal, récit épistolaire, BD, reportage, chronique, manifeste, manuscrit, tapuscrit, tract, dessin, croquis), ce roman kaléidoscope qui continue et approfondit cette recherche esthétique développée dans le précédent roman de l’auteur Archéologie du chaos amoureux ( Barzakh, 2007), relève le pari insensé de recréer le chaos cumulatif et protéiforme de l’Algérie dévastée, par cette expérimentation formelle qui déstructure le texte, interdit toute velléité d’ une linéarité interne et externe, portant, comme à l’état de « brouillon », et donc, à l’état de composition, des mots à leur naissance, leur mort, leurs ratures, leurs ajouts, rajouts, annotations dans la variété de leurs supports graphiques : pages arrachées, papiers d’emballage. Fatras, fracas, convulsions, écarts orthographiques. Le texte brûle de ses propres mots qu’il n’arrive pas à dompter ; c’est un corps vivant qui palpite, entre le ludique et le tragique, qui est encore en formation dans sa poche utérine intra textuelle. Conçu dans sa forme extérieure comme une radiographie extravagante de l’Algérie contemporaine exsangue, par la critique du roman conventionnel, ce roman qui ambitionne une nouvelle esthétique de ses propres codes, traversé par des réflexions appuyées sur l’art et la littérature ( engagée) de Pessoa et d’Artaud, explore des questions aussi lourdes et graves que le rapport à la violence, à l’esthétique, à Dieu… Les Carnets noirs de l’astrophysicien Mounia entame ainsi une exploration sismique de l’intimité diariste de son mari dans ses lieux physiques ( la maison, son bureau, ses placards, ses tiroirs, ses étagères) et symboliques ( ses carnets, ses feuillets, ses notes, ses prises de notes inachevées, ses romans - nouvelles ) des textes en fragments laissés en chantiers, en vrac et qui, maintenant, comme devenus posthumes, ne cessent d’être la raison de « sur » vivre de Mounia qui écrit son propre journal sur les bribes éparses des testaments de Karim, l’amant, le mari, le père, l’astrophysicien, le militant des « Stilouwate Khchane ». A mesure qu’elle égrène les jours de mort qui les séparent de Karim, elle et leur fille, Neïla, nés de leur amour, dans un pays qui a cessé de n’être depuis longtemps, comme en surimpression de toutes les écritures inachevées de son mari ; Mounia plonge dans des univers scripturaires où, dès la découverte du dernier cahier « à peine rempli. Une dizaine de pages en tout », et tente de « percer la signification de ces mots érigés ( à tort) en testament, comme tout ce que touchent les morts... ». Le dernier texte du déjà feu Karim Fatimi de ses Carnets daté du 5 juillet 2012 est prémonitoire sur la crise politique qui secoue actuellement la rue algérienne telle que l’éminent astrophysicien l’a vécue, alors jeune étudiant, dans les années quatre-vingt dix, à l’université de Bab Ezzouar, dans sa maison familiale à Bologhine, entre la peur des incursions terroristes et la terreur de la police politique secrète qui tient à l’œil, réprime, étouffe dans l’œuf toute expression d’opposition politique au régime en place. Karim Fatimi militait alors dans la mouvance dite des « Stlilouwate Khchane » ( Gros stylos ). Ce premier texte des Carnets qui, testaments littéraires protéiformes, riches de leur inachèvement même, que Mounia feuillette, encorne, dépoussière, ouvre, y incorpore sa propre écriture, y fait corps ou engage un corps à corps amoureux, est annonciateur, dans le corps textuel défragmenté, du chaos de l’espace romanesque et de l’enjeu politique qu’il porte. Le roman, en tant qu’objet d’art, forme esthétique établie, est né de l’avènement de la société occidentale bourgeoise, d’une Révolution des mœurs, de la prise de la Bastille, de la République. Or Karim Fatimi n’a rien pu faire, on le devine, lui, l’astrophysicien dont les taupes du pouvoir soupçonnent les télescopes scrutant les abysses célestes, comme l’ingénieur Mahfoudh Lamdjad de Les Vigiles de Tahar Djaout, quand, le grand laser de dernière génération, de haute technologie a servi l’obscurantisme, a dessiné, sur le ciel bas d’Alger, ce « Allah ou Akbar » soulevant l’hystérie des foules acclamant le retour messianique d’Abraham. Nosferatu, le vampire des urnes Le personnage du dernier texte-conte fabuleux de l’astrophysicien se nomme Nosferatu, une sorte d’ogre qui hante les forêts denses d’où, à chaque campagne électorale présidentielle, il sort, aiguise ses crocs, suce le sang des enfants et part à la chasse de ses électeurs qui tremblent d’effroi car Nosferatu, insatiable de mandatures, de pouvoirs, de fauteuils, de chars, de chars d’assauts, de barils de pétrole qu’il avale au petit déjeuner, a vaincu la mort : « Nosferatu a décidé de rempiler. Ya dine errab. Même la mort ne veut pas de lui ! Et lui il s’accroche de tous ses crocs de vampire insatiable ! Nosferatu est déterminé à sucer notre sang jusqu’à la dernière goutte. Ce qui reste de notre sang… » ( p. 20). Ce terrible personnage sort avec fracas des Carnets de Karim Fatimi et entre dans l’intimité désemparée de Mounia, son épouse et finit, en initial de ce roman chaotique, en cette légende d’effroi, par cette apparition d’ogre, de vampire des urnes, un Nosferatu insatiable de mandatures. Comment, par quelle puissance imaginative Karim Fatimi, scientifique, pour qui les cieux sont la conquête de la Science, de l’astrophysique, a-t-il pu verser dans ces « divagations » politiques, ces fantasmagories ? Imprégné d’une culture enracinée à une oralité maghrébine racée, mais aussi à celle de tous les peuples quelles que soient leurs croyances, il appartient à la génération de la postindépendance qui a vécu des monceaux de guerre, par les traumatismes de 54 des parents, et puis, celles de 94 qui ont ensanglanté les rêves et les émois de ses plus belles années et certainement les derniers jours de sa mort en cette année funeste de 2014 où la nomenclature des désastres de Nosfaratu n’épuise pas ses énumérations des mandats destructeurs : « Celui que les guerres, la France, le napalm, Reggane, la peste, la misère, le GIA, la mer, le feu, les séismes, les apocalypses, l’exil forcé, ont épargné. Nosferatu vient de livrer un dernier combat épique contre le Ridicule ( son ultime opposant) et lui a enfoncé sa dague en plein cœur. Nosferatu a même tué la mort, murmure-t-on dans les chaumières en tremblant d’effroi… ». (p. 20). Pétri de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez ou encore abreuvé de cocasserie mordante et de perspicacité obtuse du Grand Hiver d’Ismaïl Kadaré, l’omnipotent et l’éternel vampire des urnes, des mandats électoraux, des chasses à l’homme, aux sorcières, aux Tawkilt qui veulent lui faire ombrage, ce Nosferatu, premier « personnage » des Carnets que découvre sur le corps encore chaud de son époux extirpé de sa voiture fracassée, est symptomatique de cette prosopopée du chaos esthétique que Mustapha Benfodil, lui-même, se prend , par goût morbide, à inoculer aux mots fous de ce texte déstructuré, car, il ne peut être autrement que déstructuré en portant, à son ouverture un tel monstre familier, charmeur, qui triomphe de ses mandatures un siècle avant leur annonce, vampirisant les urnes, mâchonnant les bulletins de vote et dressant des races de loups, lycaons de son sérail, pour les basse – cour électorales : « Nosferatu l’éternel a triomphé de nos lasses espérances (…) Il est d’ores et déjà annoncé gagnant avec le précieux concours du Major, du Beylicat Zianide et du complexe militaro-pétrolier. Nosferatu a déjà siphonné, phagocyté, vampirisé l’urne et les bulletins et l’imprimerie officielle et les drapeaux pavoisant sa ripaille saignante… » (p. 20) Par cet effroyable personnage des ténèbres, géniteur du « chaos babylonien » expression si chère à Mohammed Dib, le roman « Body Writing. Vie et mort de Karim Fatimi, écrivain ( 1968- 2014) se veut une exploration sans concession, avec rage et haut-le-cœur, des destructions préméditées, physiques et symboliques du pays Algérie, cumulées, amoncelées dans leurs ruines, ici, exprimées, dans le démembrement du corps textuel qui ne peut se lire qu’en lambeaux de chairs syntaxiques. Déconstruit, sciemment décousu, ce « contre-texte » de cet habit body « justaucorps » qui fait de l’illisibilité son esthétique même. ( A suivre)

Rachid Mokhtari

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