Hebdo Littéraire

Les chiens d’Iblis (1ère partie)

16 Mar 2019
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lll Chroniques dibiennes avec Si Diable veut ( Ed. Albin Michel, 1998 ; Réed. Dahleb, Alger, 2009)

Après sa trilogie du cycle nordique, Les terrasses d’ Orsol, Le sommeil d’Eve et Neiges de marbre, romans de l’exil septentrional, de couples mixtes, homme du Sud et femme du Nord, confrontés aux différences de cultures, de langues, de territoires et d’amours inter-ethniques, dans lesquels ils s’éloignent, ne sont plus que faibles échos mortifères les références géo-historiques du pays natal devenu un territoire non identifié, distant, un « là-bas », Mohammed Dib reprend ancrage, de manière inattendue, avec l’Algérie après s’en être éloignée. Mais avec quelle Algérie ? Non plus celle de la violence coloniale pour laquelle il a consacré son œuvre majeure La trilogie Algérie suivie d’un roman d’une écriture de science-fiction Qui se souvient de la mer, non plus cette Algérie de la violence de ses nouveaux maîtres de l’Indépendance recouvrée telle qu’elle se révèle dans La Danse du roi et surtout dans Dieu en Barbarie et sa suite Le Maître de chasse, romans dans lesquels les paysans expropriés jadis par les colons français sont, dès les premières années de l’indépendance, niés en tant que force politique, et interdits d’expression, par les nouveaux gouvernants de l’Algérie indépendante qui en interdisent toute manifestation, envoient l’armée les encercler dans leurs villages bâtis dans les ravins et tuer leurs représentants syndicaux. Le retour de Mohammed Dib à la terre algérienne se manifeste, est motivé par une autre violence, celle du terrorisme islamiste qui ensanglante son pays et dont il a témoigné dans son recueil de nouvelles La nuit sauvage (…) et nourri ses tourments d’intellectuel engagé et d’hommes de lettres dans son essai L’arbre à dires . « Un nouveau Dib surgit, écrit A. Djeghloul, à l’écriture acérée, brutale et troublante pour dire la violence qui ensanglante son pays et la dénoncer ». Par ce titre Si Diable veut, Mohammed Dib énonce un cataclysme biblique. Il tourne en dérision l’une des expressions les plus ancrées dans le vocabulaire du Croyant s’en remettant à Dieu à chacune de ses prières formelles ou intimes, « Si Dieu veut » ( inch allah) si familière, commune et souvent d’aspect béhavioriste tant elle est prononcée à toute occasion aussi banale soit-elle. « Si Diable veut » qui s’énonce ainsi dans une étrangeté singulière et dérange par sa sémantique blasphématoire. Cette substitution de « Dieu » par « Diable », dans cet énoncé hypothétique de structure figée par la mystique coranique et sacralisé par les langues et les croyances populaires dont il est devenu l’un des usages fétichistes, est à la mesure du chaos babylonien, de la Grande Destruction, de l’ensauvagement des hommes, rendus à la barbarie du XXe siècle : la colonisation, les camps d’extermination nazis, les fours crématoires, la bombe atomique, Hiroshima, les massacres de Sabra et Chatila, les génocides du terrorisme islamiste qu’il met en scène dans ce récit sous la parabole de la chiennerie. C’est le règne d’Iblis. Pour le lecteur familier de l’imaginaire dibien, d’un roman à l’autre, ces monstres humains, changent de noms et surtout d’aspects, de physionomie et possèdent des capacités d’adaptation et de métamorphoses inouies à tel point qu’on les confondrait à soi-même ! « Les terrasses d’Orsol », roman dans lequel les monstres grouillent, tiennent à la fois des bêtes et des hommes, grouillent dans une fosse, pullulent, se meurent, se régénèrent, ne croient plus en rien, ont depuis longtemps oublié le monde des humains – car ils en auraient été – est, par ces effroyables images de l’Horreur, le plus proche texte de Si Diable veut. Il convoque une écriture qui emprunte à la mystique du texte coranique les images les plus ancrées dans la tradition maghrébine pour dire, dans une construction métaphorique de l’horreur, le cataclysme bestial de l’intégrisme islamiste. L’histoire se déroule, pour la première fois dans l’œuvre dibienne, dans un village berbère Tadart, Azru Ufernane et son saint mausolée Sidi Afalku. Quatre personnages le composent et prennent tour à tour la parole dans des monologues, soliloques, rarement des dialogues, dans une épaisseur onirique par laquelle Mohammed Dib confère à ce roman l’aspect de conte fantastique. Hadj Merzoug et son épouse Lalla Djawhar, sont vieux, le jeune Ymran, neveu de Hadj Merzoug, revenu de sa banlieue française après la mort de sa mère, sœur de Hadj Merzoug, en exil ; Safia, la fille de l’imam du village. Le village Azru Ufernan tient à ses traditions immuables. Chaque année, pour parer aux engelures des récoltes, les villageois « sacrifient » un chien domestique d’un des leurs, ils lui nouent un foulard rouge autour du cou, l’emmènent hors de la communauté d’hommes dont il fut, le lâchent et le pauvre chien, jamais, de mémoire des annales villageoises, n’est revenu hanter le sommeil des braves paysans qui, réunis dans l’agora, remettent leur sort et celui de leurs prochaines récoltes à Dieu et à son intercesseur, Sidi Afalku. La métaphore du chien caractérise dans ce roman une écriture métissée qui juxtapose graphisme et oralité. L’image symbolique du chien de l’essabaâ situe le roman aux confins de la tradition orale et des techniques narratives du roman en même temps qu’il le place dans la modernité de l’engagement politique par lequel l’auteur met à nu et dénonce la tragédie du terrorisme islamiste qui a ensanglanté son pays. Que de chiens d’essabaâ a sacrifiés Hadj Merzoug le patriarche d’Azru Ufernan. Cet « essabaâ-là (l’essabaâ - sbuaâ ou en berbère : issemadhen iberkanen précédant Yennayer), la communauté villageoise a porté son dévolu sur le chien d’un villageois appelé Hachemi (Prénom courant en Islam. De la dynastie des Hachémites ou Banû Hâchim, gardiens de la ville sainte de la Mecque.) Le chien reviendra-t-il ? se surprend à se demander cette nuit-là, l’ancien héros de la guerre de Libération, Hadj Merzoug, encore toujours vaillant, car, après l’indépendance, il lui a fallu travailler, remuer la terre, la défricher, la semer, en récolter le fruit de son labeur. Le fait de se poser une telle question n’est pas de bon augure. Imperturbable, toujours assis sur le pas de sa porte, donnant vue sur ses champs, il a l’œil rivé sur la cour, sur la grande et lourde porte qui en ferme l’accès. Il vit, comme le village, dans sa haute solitude, avec son épouse Lalla Djawhar qui ne lui a pa donné d’enfant ( ou est-ce lui qui ne lui en a pas donné ?) au rythme végétal des saisons : l’essabaâ, l’ennisan (le printemps) et l’an’sara (l’été), saisons qui constituent le cadre temporel du récit du vieux couple dont les paroles rapportées par des « il » – « elle »/ « dit » sont proférées telles des sentences, des vérités générales qui transcendent l’événement. Le patriarche qui dit détenir son titre de « Hadj » à quelques biens fonciers (la majuscule et la minuscule du “ H ” s’alternant dans leur typographie) est au secret des génies de la terre. Le vieux couple est nourri à la sève des légendes, des croyances de la Tradition villageoise et ils le disent dans un verbe sentencieux. Pour la conteuse Lalla Djawher, la saison de l’essebaâ est celle de toutes les malédictions annoncées. Celle durant laquelle les oracles ont prédit la Grande Destruction, le Déluge, la fin du monde : « Yemma Djawher dit - C’est au cours d’essabaâ que se produira la Grande destruction, si elle doit advenir. Et pourquoi n’adviendrait-elle pas, puisqu’elle a été annoncée… ». (p. 12) Pour Hadj Merzoug le sacrifice du chien aussi loin qu’il s’en souvient prévient à la catastrophe, à l’œuvre destructrice de Satan. La geste sacrificielle du chien de l’essabaâ, protecteur des froids mortels, est salvatrice, il n’y a pas de raison d’en douter : « Hadj Merzoug est juste en train de dire : - Dans le pis des chèvres, le lait tarit au dam de nos petits. Les poules ne pondent plus (…) De même procède le froid, oui, de même et si, avant peu, son règne aura passé, nous en serons redevables à notre chien, il en aura été le pourfendeur… ». (pp. 15-16) Ce chien de l’essebaâ de cette année-là, celle du retour d’Ymran hante et préoccupe l’esprit de Hadj Merzoug qui, à la différence des précédents hivers lors desquels les chiens « sacrifiés » sont partis, selon les rituels villageois et jamais revenus ni fait entendre parler d’eux, se surprend à douter, comme du retour inopiné de son jeune neveu Ymran, du rituel du chien de l’essabaâ si ancré pourtant dans les croyances villageoises. La malédiction sortirait-elle du ventre de la tradition villageoise et ses signes avant-coureurs, comme prémonitoires, taraudent Hadj Merzoug qui, il l’a constaté, s’énoncent dans les bouleversements écologiques extrêmes de Tadart - on passe d’un hiver des plus rudes à un été des plus torrides- puis dans la noria d’ombres maléfiques qui traversent de part en part le village engoncé dans un silence blanc pour, enfin, prendre forme et grouiller dans toute la sauvagerie canine sur le village. Mais le vieil oracle, guette de son patio, depuis l’indépendance du pays, le dégel de l’essabaâ, et, comme à son accoutumée, il est rempli de certitudes. Hadj Merzouk croit dur comme fer que le chien sacrifié à l’essabaâ, comme chaque année en pareilles circonstances menaçant les récoltes, rite infaillible depuis la nuit des temps, ne pourra revenir. Quel qu’en fût le résultat. Même si le gel mord de plus en plus cruellement les sillons. C’est l’époque de l’année, l’essabaâ qui le veut. Pour faire lâcher prise à ce vent qui avance armé de couteaux aiguisés, à cet essabaâ du givre, les habitants d’Azru Ufernane ont, donc, comme il se doit, expédié, avant les grands froids, ce chien avec ce chiffon rouge noué autour du cou et certains mots magiques ajoutés, murmurés à son oreille. C’est un chien de Tadart, il appartient à Hachemi qui l’a offert de bonne grâce. Hadj Merzoug est d’autant plus surpris de se poser cette question dans la solitude de cette nuit précédant le retour d’Ymran que, de mémoire villageoise, aussi loin que remontent ses souvenirs de vieil homme né sur cette terre, on n’a jamais entendu dire qu’une telle bête de l’essabaâ soit revenue. Pour Hadj Merzoug, ces bêtes-là ne reviennent pas. Pourtant, cette nuit-là, sur le patio, dans son profond et cruel soliloque, Hadj Merzoug est hanté par deux retours aussi étranges qu’ inattendus l’un que l’autre : celui de son neveu Ymran et du chien de Hachemi sacrifié lors du dernier essabaâ. Le vieil homme n’établit, pour le moment, aucun lien entre les deux revenants ; il observe seulement, qu’ils interviennent presque concomitamment. S’agissant du retour de son neveu, Hadj Merzoug doute déjà de son insertion au village, émet des réserves quant à son adaptation au mœurs rigides du village qu’il a quitté bien trop jeune pour se souvenir de quoi que ce soit. Le vieil homme, tout à ses pensées, a plus d’interrogations que de certitudes sur le retour de son neveu Ymran à Azru Ufernan, contrairement à Lalla Djawhar, qui, n’ayant pas d’enfant, se sent renaitre, émoustillée, à l’idée d’accueillir son « Sidna Youcef » dans sa grande maison, elle aura enfin une raison de vivre. A propos d’Ymran, Hadj Merzoug déroule le fil de son histoire a posteriori : « Nous l’avons accueilli. Pas son père. Pas sa mère, pas les autres enfants. Eux, ils sont restés en cette terre étrangère où ils resteront d’éternels étrangers, guère très aimés, à ce qu’on dit. Non, et surtout pas la procréatrice. El Akbar l’a rappelée à lui. Et juste après son garçon est parti de là-bas pour accourir jusqu’ici, nous avons appris cette mort de sa bouche (…) Si ça se présente, l’envie lui reprendra de retourner là d’où il vient. Il pourrait faire ses paquets n’importe quel jour et nous dire au revoir et merci. Car, au fond, et c’est indéniable, qui est-il ? Le savons-nous ? Il est de notre sang et, non moins, quelqu’un d’autre. Un inconnu en somme prêt à tout faire autrement que nous… » (pp. 20-.28). Le retour d’Ymran inquiète plus qu’il ne conforte le vieil homme pris au dépourvu par la mort de sa sœur dont il n’apprend la nouvelle du décès qu’à l’arrivée de l’adolescent au village, au moment même où à Azru Ufernan, le jour même où il débarque, la rumeur du retour du chien de Hachemi enfle, court les rues, affole les villageois, jusqu’au moment où Hadj Merzoug a vu l’animal. Est-ce un hasard ?: « Il dit encore, hadj Merzoug, il dit : - Le Diable m’emporte, et les habitants de Tadart avec moi, si j’arrive à me faire par exemple à l’idée que le chien de l’essabaâ soit revenu ! Le chien que nous ne pensions plus revoir, et qui réapparait lui-même en personne Un revenant ! Je le regardais et n’en croyais pas mes yeux, n’avais pas confiance. A l’exception de Hachemi ; il n’en allait pas différemment des autres, de nous tous (…) C’était il y a quelques jours. Ymran venait d’arriver et l’animal a émergé comme des profondeurs de la terre… ». (p36) Mais, depuis qu’il a appris la nouvelle du retour de son neveu Ymran au village, il sent une certaine angoisse l’étreindre quand, scrutant, dans la placidité de son regard, les pulsions secrètes des saisons, du ciel changeant et des montagnes dont il a pris la résistance du roc, il sent, aussi, pour la première fois que l’ombre sacrificielle du chien de Hachemi rode autour du village. Mais, Sidi Afalku est là pour prévenir aux damnations. De Hadj Merzoug, ancien héros de la guerre de Libération nationale, il ne reste qu’ « un homme assis », surveillant ses champs, ses récoltes, et maintenant, soliloquant dans les ténèbres de la nuit des chiens, dans l’attente fébrile du retour maudit d’Ymran à Azru Ufernan assiégé par l’engeance d’Iblis. Il s’en souvient. Les heures, les jours défilent, givrés, en cette fin de saison de l’essabaâ quand deux événements inattendus viennent bousculer la monotonie de Tadart qui sort à peine de ses engelures. Le premier rompt un rite légendaire et les croyances bien chevillées en le vieil homme : le chien de l’essabaâ est revenu à Tadart. « …Il y a quelque temps, alors que des grands froids il ne nous restait que le souvenir, voici que le chien du dernier essabaâ refait son apparition, les hommes le reconnaissent. Pour commencer, cela n’aurait pas dû se produire, mais de surcroît l’animal ne rentre pas chez lui, je veux dire chez son maître, le Hachemi. Aux abords du village, il s’arrête, pas seul : accompagné, oui accompagné d’une femelle et de plusieurs petits, et n’en bouge pas. Tous, gris de fer et, lui aussi de jaune qu’il était, ayant viré au même gris… ». (p. 187) Hadj Merzoug rapporte le retour inattendu du chien à la première personne du pluriel « nous » impliquant la communauté villageoise d’Azru Ufernane qui l’a, selon ses dires, « formellement reconnu » attestant par ces propos, que le chien est encore reconnaissable car ayant été des leurs, de leur domesticité, bien qu’il ait un autre « air » : il n’a plus l’écharpe rouge dont il a été paré selon la coutume le jour de son « envoi » sacrificiel du village. Familier des lieux, le chien, revenu d’abord seul, n’a pas franchi les limites de Tadart qui fut son territoire. A-t-il eu peur des villageois ? De son maître de cœur, Hachemi ? A-t-il flairé un danger ? Par quel miracle est-il revenu ? Fourbit-il un plan d’attaque avec sa meute ? : « Si loin qu’on interroge les annales de Tadart, jamais rien de tel ne s’est produit (…) Nous l’avions formellement reconnu, c’était lui, avec cependant un autre air et l’écharpe rouge en moins dont il avait été paré lors de son départ. Qu’en avait-il fait ? Ce n’était pas une grosse perte. Un chiffon… ». (p.. 36) Puis, de chien « formellement reconnu », il revient avec une meute, une femelle et trois petits. Quoi de plus attendrissant de prime abord ? Il a donc une famille ; il se tient toujours aux abords de Tadart et il ne fait montre, pour le moment, d’aucune agressivité : « Planté, et pas seul pour bien faire, en compagnie d’une femelle et de trois petits, sous le gros chêne qui, aux abords de Tadart, s’agrippe à un entassement de rochers, il laissait sa langue pendre, fumer dans le froid revenu aussi comme par hasard, un froid bleu d’enfer… ». (p. 36) Immobile, comme sculpté dans de la pierre, dans son apparente physionomie de la race canine, le chien de Hachemi, le revenant, toise les villageois médusés, de son regard de bête cachant le monstre qui dort en toute bête et en l’homme parfois. Ce chien-loup tiendrait-il de la cruauté du retour du mythe d’Abraham ? Tous les villageois restent bouche-bée devant ce spectacle de la meute pétrifiée aux portes de leur village : « Figé à sa place, il arrêtait sur nous, sur nous tous, le regard insondable du monstre qui dort en chaque animal – et parfois en l’homme. N’étaient les palpitations de leurs flancs, on aurait dit des bêtes tirées, toutes taillées, de la pierre… » (p. 36) A suivre

Rachid Mokhtari

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