Hebdo Littéraire

Les chiens d’Iblis (3ème partie suite et fin)

24 Mar 2019
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lll Chroniques dibiennes avec Si Diable veut ( Ed. Albin Michel, 1998 ; Réed. Dahleb, Alger, 2009)

Mohammed Dib, dans Si Diable veut a choisi le mode allégorique pour dénoncer, dans le contexte d’écriture de ce roman, les politiques d’abord d’atermoiement puis de louvoiement et de main tendue, enfin du processus évolutif de «grâce amnistiante» en faveur des terroristes islamistes de l’AI.S ( Armée Islamique du Salut), branche armée du F.I.S. En effet, le roman est publié une année avant l’élection du candidat Abdelaziz Bouteflika à la Présidence de la République qui, le mardi 11 janvier 2000, officialise, dans un communiqué, la politique de la « grâce amnistiante » en faveur de l’organisation de la branche armée du FIS ( Front Islamique du Salut), dénommée A.I.S. ( Armée Islamique du Salut). Ce décret de « grâce amnistiante » s’appuie sur la Constitution et la loi du 13 juillet 1999 portant rétablissement de la concorde civile. Avant Abdelaziz Bouteflika, Liamine Zéroual avait promulgué le 25 février 1995 une ordonnance ( sans être formellement une loi) portant mesures de clémence en faveur des terroristes. Le roman Si Diable veut renvoie de manière allégorique à la genèse de ce contexte politique : les mesures de clémence de Liamine Zeroual, la main tendue de Mohammed Boudiaf, précédées pourtant par l’interruption des élections législatives de 1992 remportées par les islamistes du FIS déjà majoritaires aux communales et soutenus par les premiers maquis terroristes dès 1988. Dans son essai L’arbre à dires, l’un des plus puissants textes à la fois philosophique et politique sur la genèse du terrorisme islamiste est Le retour d’Abraham. Mohammed Dib est l’un des rares écrivains algériens à ne pas céder à l’exotisme mortifère de l’Occident qui s’emploie à trouver des circonstances atténuantes, par des « arnaques syntaxiques » mises à l’œuvre dans l’espace romanesque, au terroriste islamiste algérien, suscitant la pitié du lecteur en même temps qu’il éveille son sadisme. Dans les romans ou nouvelles de Mohammed Dib, ce personnage tueur de « la décennie noire » est avant tout nourri d’idéologie. Il a décidé de tuer. La métaphore du chien dans Si Diable veut participe de cette vigoureuse dénonciation. Le retour du jeune Ymranee de sa banlieue française après la mort de sa mère au village n’est pas de bon augure. Son arrivée à Azru Ufernane, comme par malheur, coïncide avec le retour du chien de l’essabaâ avec sa meute, on aurait dit sortis des tréfonds de la terre. C’est le jour béni de l’Aîd El Kébir, bêlements et jappements mêlés s’élèvent, s’enroulent de tous les diables. Les moutons en attente d’être égorgés poussent des plaintes, geignent devant le spectacle de leurs congénères dont les têtes roulent déjà dans leurs crottes et viscères pantelantes dans les patios. Excités par l’odeur de sang frais, des hordes de chiens-loups foncent, gueules baveuses et griffes acérées sur les lieux des sacrifices d’Abraham. C’est d’abord leur déferlement massif sur le village qu’ils occupent sans se manifester physiquement, visuellement. Les meutes restent invisibles et, étrangement, on n’en entend que de rares jappements « courts et râpeux ». Sont-ce alors des meutes de chiens ou des meutes d’hommes puisqu’elles ont « des chefs » ? Ces meutes déferlantes assiègent Tadart, occupent les rues, cherchent des issues pour pénétrer dans les demeures d’hommes ; elles sont affolées par l’odeur de sang des moutons sacrifiés ce jour-là de la grande fête du sacrifice de l’Id Tamuqrat ( L’Aïd el Kebir). Les deux termes « marée »-« remous » exprimant leur afflux renvoient à la métaphore d’une tempête marine que l’on retrouve dans le roman Les terrasses d’Orsol où les bêtes qui pullulent dans la fosse sous le regard de Waëd, l’enquêteur, sont battus sur le rivage par les flots océaniques qui ne leur font pourtant pas lâcher prise aux rochers auxquels ils sont agrippés par milliers. Dans ce passage, l’auteur n’emploie pas le terme de « chien » et entretient le mystère quant à l’identité de ces « créatures du diable » : « Présents, lâchés partout, on les sent qui investissent Tadart, l’occupent, s’en rendent maîtres. Leurs meutes, point n’est besoin de les voir pour savoir qu’elles courent les unes sur les talons des autres, qu’elles s’engouffrent dans les rues, y tournoient (…) Une marée grise, velue, brassée par des remous qui les jettent de-ci, de-là. Pourtant il n’y en a que quelques-uns à lâcher des jappements courts, râpeux. Les chefs, c’est évident, ceux qui mènent leurs bandes à la voix ou les excitent. Des chefs cherchant pour le moment à qui, à quoi s’en prendre et ne trouvant pas encore comment s’introduire dans les gîtes d’Hommes où ils savent que fermentent tous ces fumets de sang et ça les affole… ». (p. 206) Dans la cour de la maison, gît le premier mouton sacrifié la tête d’un côté et le corps de l’autre, la laine souillée de son propre sang et de ses propres viscères, de ce sang rouge, déjà noir, se coagulant aux pieds nus du vieil homme ; yéma Djawhar y déversant des seaux d’eau puisée du puits par Ymrane. Tout ce sang, maintenant, sous le regard d’Ymrane, étranger au rite sacrificiel, qui a refusé au sanctuaire de Sidi Afalku d’égorger les tourterelles pour se faire pardonner de Safia, la fille de l’imam, la morsure du baiser maudit. La scène du sacrifice du mouton sort ainsi du rite sacré et se transforme un spectacle d’horreur, de gorge tranchée, de paquet de laine sale ; le sang de la première bête égorgée n’est plus que « purée gluante » tandis que les deux autres qui attendent le couteau bêlent, poussent des miaulements comme des chats, des plaintes « presque inhumaines… ». Dans son roman Chronique de la ville de pierre (Librairie Hachette, 1973 ; Folio, 1982), l’écrivain albanais Ismaïl Kadaré dresse une chronique épique et fantasmagorique d’un village albanais au milieu du vingtième siècle, durant la seconde guerre mondiale assiégé, occupé à plusieurs reprises par les Italiens, les Grecs, les forces réactionnaires albanaises et les Allemands pour finalement être libéré par les partisans albanais. L’enfant qui en raconte les vicissitudes tombe amoureux d’un gros avion ennemi qu’il admire de la fenêtre de la maison familiale décollant, terrible oiseau de fer, le ventre rempli de bombes, de l’aérodrome nouvellement construit à la sortie proche de l’agglomération. Un jour, il sort avec un de ses camarades et va visiter pour la première fois la boucherie de son quartier, lieu emblématique de l’horreur annoncée. Cette scène observe des similitudes avec celle du sacrifice de l’Aïd El Kebir décrite dans Si Diable veut : « Là-haut régnait un silence de tombe. Aucun son de voix, ni d’hommes, ni de bêtes. Qu’y faisait-on ? Enfin, nous arrivâmes. Tout était prêt. Des hommes étaient là, le visage froid, indifférent, à attendre. Ils portaient de beaux habits, des chemises blanches, à col amidonné et des cravates. Certains étaient coiffés de chapeaux mous, l’un d’eux d’un vieil haut de forme. Il regarda l’heure à sa montre. Nous entendîmes un gargouillis. Quelqu’un aspergeait le sol avec un tuyau de caoutchouc noir. Un autre, à l’aide d’un balai, poussait l’eau vers les canaux latéraux. Un flot d’eau vint rejaillir près de nos pieds. Nous baissâmes les yeux et eûmes un mouvement de recul, mais il était trop tard. Le sol était ensanglanté. Visiblement tout s’était passé avant notre venue. Et pourtant le petit groupe ne bougeait pas. Cela signifiait qu’il se préparait un nouveau carnage. L’eau écumait sur les grandes flaques de sang, les détachait de la surface de ciment et les emportait sans leur permettre de s’y figer (…) Soudain, nous apparurent les bouchers, en blouses blanches, avec leurs mains nerveuses, rouges. Ils se tenaient debout près de la fontaine, juste au milieu de la place, et lorsque, de tous les box de bêtes, les villageois commencèrent à pousser les bestiaux devant eux, ils ne bougèrent pas. Il se fit comme un grondement sourd, causé par des milliers de sabots de bêtes qui frottaient sourdement le sol. C’était un bruit profond, rythmé, et il dura un certain temps. Quand les premières bêtes approchèrent de la fontaine où les attendaient les bouchers, nous vîmes brusquement les coutelas étinceler dans leurs mains. Et cela commença (…) J’avais envie de vomir… » ( Folio, 1982, pp. 30-31) Ymrane s’initie bien malgré lui au rite du sacrifice du mouton. Il aide son oncle à attacher les pattes du premier bélier sacrifié tandis que les deux autres semblent non pas bêler mais gémir. Ymrane se force à garder les yeux sur cette « fadeur », ce « fumet nauséeux ». Il serre les dents, bloque son souffle, écoute les deux autres moutons encore en vie bêler , pousser, de curieuses plaintes aigres, miaulements, presque humaines (…) L’animal à la trachée sectionnée, lui, sa vie parait maintenant s’être réfugiée, par terre, dans cette purée gluante, mélange de sang et de déjection où il baigne, paquet sans plus de laine sale. Le temps de l’horreur est passé… « Le temps de l’horreur est passé » se dit le jeune Ymrane qui, malgré lui, a participé non plus au rite mais au carnage. Hadj Meroug a tranché la gorge d’un coup sec dans un gargouillement de sang et de tressautements de la bête dont la tête, sectionnée, est allée se mêler à ses déjections. Cette « fête du sacrifice », l’un des plus importantes des fêtes islamiques désignées sous différentes appellations suivant les pays musulmans, est, ici, désacralisée, Lalla Djawhar et son Sidna Youcef sont soudainement submergés par un souffle pestilentiel, une puanteur de fauve qui s’approche, cerne la maison, se colle à l’extérieur de ses murs. Puis, l’odeur laisse place aux griffes acérées des bêtes, si bêtes il y a, des chiens, qui déjà, enragés, affriolés par le sang de la bête d’Abraham, mordent, griffent, raclent, le bois de la porte principale de la maison. Ymrane se rend à l’évidence que ces chiens sont ceux de son cauchemar de la veille mais il ne rêve pas. Hadj Merzoug jette le couteau ensanglanté sur la laine du mouton qu’il a tué et court précipitamment vers le grand portail d’entrée pour en renforcer la fermeture des vantaux à l’aide d’une barre de fer : « Déjà des griffes en sont à s’acharner dessus, à en racler le bois de l’extérieur. Elles jouent frénétiquement, ces griffes, à se planter dans les battants et n’y parviennent pas. Ce sont eux. Les chiens. Eux, de retour avec leurs cris, leurs plaintes, leur rage. Ils se jettent sur le portail, s’y attaquent dans un corps à corps furieux, et, recommencent, reviennent à la charge… » (p. 207) Hadj Merzoug livre un combat pathétique, submergé par la furie canine de tous les côtés du portail : « On entend les créatures du diable bondir pour en atteindre la ligne de faîte et passer par dessus puis, avec un bruit mat, répété, retomber. Mais, furibondes, dans un nouvel élan, elles s’élancent : têtues, ne désespérant pas d’assurer leur emprise sur cette maçonnerie unie comme la main et, chaque fois, leurs griffes, crissent vainement, intolérablement. Alors, elles s’époumonent, éclatent en vociférations… » (p. 207) Hadj Merzoug exhorte sa femme à nettoyer « toute cette saleté de sang, de déchets ». Sous la déferlante canine, la geste d’Abraham, de fête qu’elle aurait dû être n’est plus qu’une « saleté de sang », des « déchets », des déjections de la bête égorgée, tuée et non plus sacrifiée. « Ce sont, eux, ils sont revenus » s’est écrié Hadj Merzoug. Jetant le couteau ensanglanté sur la toison du mouton souillée de son propre sang, il quitte la cour, entre à la maison et, quelques instants après, en ressort armé de son ancienne mitraillette dont il avait pris soin d’en vérifier le mécanisme et dont il a gardé, depuis de longues années, les munitions. L’auteur en ironise à souhait la mise vestimentaire. Une autre guerre de libération s’annonce mais Hadj Merzoug a vieilli. Tiendra-t-il le coup face à cette chiennerie qui aboie, jappe, grogne, griffe, lacère le grand portail de bois et tente de sauter, langues de feu, les murs d’enceinte de la maison : « Un autre homme a surgi là. C’est le même homme, toujours en chemise, cette chemise blanche endossée sur le saroual d’intérieur en toile blanche aussi, et ce saroual remonté jusqu’aux genoux. Mais avec des pataugas aux pieds. Des pataugas comme il n’en existe plus. Les pataugas mêmes qu’il avait dû chausser dans le maquis quarante ans auparavant, qui lui font impromptue cette démarche de coureur de fond et qu’il a ressortis pour l’occasion. Mieux, il étreint des deux mains, le canon pointé vers le ciel, une arme, une mitraillette d’époque aussi à n’en pas douter… » (p. 209) Hadj Merzoug sort affronter les créatures d’Iblis, seul contre tous se répétant « c’en est trop ». Désormais, il est dehors, brave combattant comme par le passé, brandissant la mitraillette avec laquelle, il y a près d’un demi-siècle, il a arraché l’indépendance de son pays. Il tire une rafale pour voir, juste pour voir s’il n’a pas perdu la main et surtout si cette arme de la glorieuse Révolution ne s’est pas, depuis, rouillée, sait-on jamais ? « Ils sont venus et revenus. A présent, ça suffit. A présent, c’en est trop » Mais « Comment les affronter ? Existe-t-il trente-six façons ? Il tire une rafale, pour voir, pour essayer cette mitraillette restée au repos depuis si longtemps… ». (p. 209) L’ennemi que Hadj Merzoug affronte dans les ruelles du village est une chiennerie née de l’intérieur du village, du pays ; ce sont des hordes canines qui dilacèrent le silence de tombes de Tadart : « Et déboule alors d’une venelle un bâtard râblé, bombe pileuse qui le vise, le charge, suivie de près par une deuxième bombe, jaunâtre, aussi effroyable (…) Le monstre allant rouler cul-cul par-dessus tête à cinq pas, a émis des espèces de piaillements (…) Devant le cadavre, l’autre créature monte la garde. Une femelle, à l’évidence (…) Le séant posé à terre, la hure tournée vers l’homme avec, dans cette hure, un de ces déplaisants regards humains, elle veille (…) Hadj Merzoug ne se sert pas de son arme (…) Il se voit arriver au terme de sa spéculation, ‘’l’homme. Il faut nettoyer le pays de cette engeance’’. Néanmoins il ne tire pas sur la chienne… » (pp. 212-213) Désormais, au village, on jure par « Si Diable veut » ; Ymranee est retourné dans sa banlieue d’exil, Safia, la tourterelle, a été dépecée, Hadj Merzoug a retrouvé sa tête dans un ravin. La Grand Destruction prédite par les oracles, les invisibles de Sidi Afalku et racontée dans sa sagesse par Lalla Djawher a eu lieu. Le vieil homme, assis sur le patio de sa maison, n’en finit pas de soliloquer sur les monstres tapis en l’homme…

Animé par : Rachid Mokhtari

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