Commémoration du 34ème anniversaire de sa disparition

Rabah Bélamri (1946 – 1995) : le conteur moderne

03 Avr 2019
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Dans son essai Les miroirs de Janus – Littératures orales et écritures postcoloniales – Maghreb-Caraïbes – ( Ed. OPU, 2002), l’essayiste universitaire Mourad Yelles lui consacre un article sous le titre Présence de Rabah Bélamri : le gouâl et la machine à écrire.

Il y évoque deux images contrastées de Rabah Bélamri. La première, impressive, émotive, fortement poétisée, très visuelle, remplie de clartés ambiantes ; la seconde, qui explique et justifie le titre de l’article, relève de la critique littéraire, de l’écriture « métissée » de Rabah Bélamri, rendue par les deux termes du titre apparemment antagoniques : « le gouâl », emblème de l’oralité maghrébine et « la machine à écrire », outil moderne d’une scripturalité populaire, avant la révolution du digital. Dans les deux évocations, Mourad Yelles s’implique avec un « je » fraternel, d’une complicité visuelle pour ainsi dire. La présence de Rabah Belamri ayant perdu la vue en 1962, à l’âge de seize ans, s’est fixée dans la mémoire de son ami, Mourad Yelles, par une matinée printanière, dans une débauche de lumières que Rabah à l’aube de son adolescence a perdues mais, gardées, éclatantes, dans ses poèmes solaires. Est-ce la raison pour laquelle cette première image de Rabah évoquée par Mourad Yelles est-elle « muette » ?« La première image est muette : c’est l’arrivée de Rabah au bras d’un ami. Par une matinée de printemps, il remonte lentement l’allée principale de la fac centrale d’Alger. La lumière est partout. Dans le bleu du ciel, dans la réverbération croisée des murs et de l’asphalte, dans le regard des filles et les rires des garçons, dans le feuillage des arbres et l’odeur de la brise. La lumière rutile et le temps s’est arrêté. (…) À l’arrière-plan, la démarche un peu’’tremblée’’ de Rabah, son cartable de cuir à la main, qui gravit les marches de marbre de la Faculté des Lettres, confère à la scène une profondeur insolite, une sorte de troisième dimension vaguement prémonitoire… » La seconde image, qui naît du même lieu que la première – la faculté des lettres d’Alger – et de la même période, un début d’été d’une année 197… est d’un propos littéraire, par lequel Mourad Yelles, alors en plein examen de fin d’année, revoit Rabah Bélamri, dans une petite salle attenant au grand amphithéâtre, devant sa machine à écrire, fantasmant sur la symbolique de cette « machine à écrire », objet relique aujourd’hui, chez les antiquaires, mais ô combien emblématique de la personnalité de grands écrivains. Pour Mourad Yelles, la machine à écrire entre les mains de Rabah est un métier à tisser de textes à mains nues, lui le tisserand du Verbe ancestral du Maghreb : « L’autre image est plus saisissante. Elle s’est cristallisée à partir d’une série d’évocations, d’éclats de mémoire, en un palimpseste fertile. Fin juin 197… C’est une torride après-midi d’Alger. Nous passons notre examen final dans le grand amphithéâtre, au dernier étage de la Faculté des Lettres (…) Dans une petite pièce attenante à l’amphithéâtre, à la fois tout proche et pourtant si lointain, Rabah compose sur sa machine à écrire. Je l’imagine tissant son texte à voix nue, de ses longues mains volubiles et ses grands yeux ouverts sur un ciel plein d’oiseaux (…) Dans ma mémoire, la machine à écrire de Rabah fait d’abord de lui un écrivain public. J’aime cette appellation, souvent revendiquée par la génération de Novembre, pour ce qu’elle implique d’humilité et de respect dans le rapport de ‘’l’homme des lettres’’ à son peuple (…) Comme ces scribes anonymes au fond de leurs échoppes ou sur les marches d’une mairie, qui passent leur vie à traduire celle des autres, l’écrivain maghrébin est aussi interprète. D’un côté à l’autre, d’une langue à l’autre, il établit des correspondances nécessaires (…) ». Entre l’infatigable « gouâl », l’arpenteur des mémoires irrédentes à « toute dictée idéologique » et l’écrivain public armé de sa machine à écrire qui remplit ( au sens littéral du terme) et traduit) des documents de parcours de vies anonymes sur les marches des mairies et dans son imagianaire de scribe déclassé, souvent conspué, Rabah Bélamri, dit de lui Mourad Yelles, n’a pas été dans l’inconfort ou dans la déchirure identitaire. Habité par le souffle prophétique du « gouâl » dont il a hérité la puissance des dits et des visions prémonitoires, ses recherches et ses pratiques sur le conte maghrébin, ses emprunts riches et variés de l’oralité maghrébine dans son univers romanesque onirique…, cette oralité primesautière serait coincée dans l’ethnocentrisme sans ses heurts violents avec la modernité des cultures et des langues écrites occidentales, post-« machine à écrire ». D’où la nécessaire acculturation du « gouâl » qui ne perd pas son âme pour autant. C’est là l’enseignement du propos de Mourad Yelles dans cet article Présence de Rabah Bélamri : le gouâl et la machine à écrire : « La contribution de Rabah Bélamri – ses recherches sur le patrimoine culturel, sa pratique de conteur en milieu scolaire, la qualité d’une écriture habitée par la parole ancestrale – demeure remarquable et fait aussi de lui, quelque part, l’héritier du gouâl, ce barde de la tradition maghrébine. Je dis bien héritier et non pas disciple. Rabah savait comme nous tous que la galaxie de ‘’l’homme de parole’’ n’est plus la nôtre depuis longtemps. Elle a cédé la place à un autre univers, avec sa/ses langue (s), ses normes esthétiques, ses références culturelles. Pour ce qui nous concerne, à l’époque des premiers émois, nous étions déjà passés dans ‘’la gueule du loup’’, et – ô merveille ! – la métaphore carnassière de Kateb Yacine avait perdu ses crocs. Balzac, Eluard et Malraux nous révélaient les charmes de la Bête et nous imposaient les figures vertigineuses d’une modernité littéraire dont nous étions trop jeunes pour percevoir toutes les conséquences (…) C’est précisément ce chant pluriel, cette parole métissée, que Rabah Bélamri n’a pas cessé de ‘’marronner’’ pour notre plus grand bonheur. Pour notre plus grande soif » ( lire l’article pp. 209 à 215). Cette écriture du « métissage » s’exprime dans toute sa violence symbolique dans un des romans de Rabah Bélamri intitulé Femmes sans visage édité pour la première fois en 1992 aux éditions Gallimard et réédité en 2009 à Alger aux éditions APIC. Le narrateur, au nom étrange, évocateur d’un personnage de conte ou d’une ritournelle d’une comptine, Hab Hab Roummane ( graine de grenadier) se retrouve, vingt ans après la fin de la guerre d’Algérie qu’il a vécue avec sa grand-mère Alja, à Bougaâ, dans la région de Sétif, vivant seul, avec sa chienne, docile, dans un village maudit par les saints de la contrée. Un jour, par un après midi d’été, au bord de la rivière où il a l’habitude de promener sa bête, une femme mystérieuse, une Tawkilt y apparaît, elle se déshabille, se baigne dans une source, comme sous le regard d’un peintre, puis, dans des gestes gracieux, se retire, sans soupçonner qu’elle était épiée. Hab Hab Roummane en est violemment troublé. Cette présence féminine est-elle réelle ? Elle disparaît et ne laisse dans sa mémoire qu’une image sans visage qui, pourtant, déclenche, dans sa mémoire un voyage dans le passé de son enfance, de « l’Enfant de la nuit » qu’il était, ainsi l’appelaient les gens du village, quelque part à Bougaâ, le village natal de l’auteur, à Sétif, durant la Guerre d’indépendance. Hab Hab Roummane et sa sœur jumelle Had Zine ont tout pour être heureux, malgré la guerre et les privations. Leur père, imam, maître respecté de l’école coranique du village, a de quoi faire des émules ; leur mère, aux yeux de gazelle et leur grand-mère paternelle, Jelda, les couvent et les gavent de contes. Au café du village, les paysans qui s’échinent à longueur de journée dans leurs champs, ceux rocailleux que leur ont laissés les colons, disent leur peine et maudissent les saints de la contrée impuissants. Parmi eux, bien différent, un cousin paternel de Hab Hab Roummane, un pauvre bougre, qui passe son temps à la rivière, muni de ses pinceaux, de son chevalet de fortune à peindre des paysages, revenant au café de Chérif avec ses toiles sous les grasses moqueries des villageois. Un jour, le paysan-peintre surprend la mère de Hab Hab Roumane au bord de la rivière, il est subjugué par ses yeux de gazelle. Elle lui sert de modèle. Il ne peint pas son corps. Mais ses yeux dans le corps élancé d’une gazelle. Cette fois, au café de Chérif, c’est l’ébahissement ! Ils ont reconnu les yeux ensorcelants de l’épouse de l’imam, c’est la seule au village à les avoir aussi beaux que ceux de cette gazelle qui, maintenant, trône, derrière le comptoir du café de Chérif. L’affaire s’ébruite d’autant que, des Français de passage, achètent à prix d’or, la toile du cousin de l’imam ! Sacrilège. Had Zine était dans le giron de sa grand-mère, Hab Hab Roummane dans le berceau quand le père sort son révolver tue l’épouse qui s’est prêtée à « l’image ». N’eût été la grand-mère qui a pris Hab Hab Roummane et Had Zine, s’enfuyant avec eux de la maison, le père les aurait tués eux aussi. L’imam prend son arme, sort, se dirige, écumant de rage, au café de Chérif, il abat froidement son cousin artiste-peintre : « Elle arrache l’enfant à son berceau et se sauve. Elle traverse la cour en invoquant la protection divine. Le portail claque… Clameur. Les voisines sont dehors, questionnent. Il les a tués, tous les deux ! Maintenant, il veut tuer l’enfant ! Cris d’épouvante. Panique. Les femmes s’engouffrent dans la première maison, poussent le verrou, entassent contre la porte des bûches, une brouette, un fût, un madrier… Sur le chemin, on l’entend courir. Il hurle, éructe des blasphèmes, des insanités. Il ne sait pas où sa mère s’est réfugiée avec l’enfant. Derrière la porte, les femmes prient à voix basse, deux d’entre-elles armées d’une pelle et d’une pioche. Dans la pièce du fond, l’enfant est silencieux dans les bras de sa grand-mère. Les gendarmes et le garde-champêtre trouvent Brahim assis sur le seuil de sa maison, les vêtements en ordre, le révolver posé à ses côtés sur le livre Saint. Il présente ses poignets… ». (p. 78, réédition APIC, 2009) De ce double crime familial, personne au village n’en a parlé à Hab Hab Roummane durant des années. Had Zine, mariée, a quitté la contrée. Alja, la grand-mère paternelle lui a fait croire que son père était parti en France comme tant d’autres émigrés du village et qu’un jour il reviendrait avec des valises pleines à craquer de bonnes choses. Mais au café de Chérif, le jeune adolescent qu’il est devenu entend les adultes parler de la prison de Lambèse, le traiter de « fils du péché », certains évitent sa présence. Après avoir tenté vainement de reprendre la place de son père comme jeune maitre de l’école coranique – ce qui scandalise les bonnes âmes du village – Hab Hab Roummane se retrouve errant dans les nuits froides et dangereuses du bourg, défiant le couvre-feu instauré par l’armée française. Si Messaoud le fou, qui l’a pris en pitié, lui apprend la vérité sur le passé de son père et lève le mystère sur le mot lourd de sens « Lambèse ». Son père, imam, maître vénéré de l’école coranique devenu meurtrier de sa propre famille ! Se peut-il ? Les aînés au café de Chérif, les plus clairvoyants, disent : « C’est sa femme qui lui a ébranlé la moelle, et non le Coran ! Elle ne faisait rien comme tout le monde, et sa belle-mère, qui s’entendait bien avec elle, lui passait tous ses caprices, toutes ses fantaisies. C’était la belle-mère qui tenait la maison… » (p. 79) Et les langues fourchues de médire et maudire la mère de Hab Hab Roummane morte, tuée par son père alors qu’il était dans le berceau : « Elle, elle passait ses journées à se laver, à se parer devant la glace, à chanter (…) Elle connaissait parfaitement le Coran et confectionnait des talismans à profusion, brodés de soie (…) Qu’a-t-elle fait pour que son mari perde la tête ? C’est l’autre, le cousin, qui habitait avec eux, qui a dû… Un vaurien, ce Hassan !... » (p. 80) De fait divers, Rabah Belamri le transforme en « fait politique » et ce « fait politique » devient fantasmagorique dans la mesure où, vingt ans plus tard, la scène de la femme mystérieuse qui se dévêt dans la rivière sous les yeux de Hab Hab Roummane ébahi et disparaît comme elle est apparue comme dans un songe évoque la scène « rédhibitoire » aux yeux de la morale villageoise du peintre Hassan et de la mère de Hab Hab Roummane près de la rivière. Le heurt est violent entre le peintre, symbole de la quête de la beauté féminine et la morale rigoureuse symbolisée par le personnage de Rabah, l’imam et maître incontesté de l’école coranique du village qui décime sa famille pour…si peu. Pourtant, Hab Hab Roummane, instruit par Si Messaoud Le Fou et Ali Le Boiteux, affronte la vérité sur son père. Durant toute la période de la guerre, il est devenu « l’enfant de la nuit » comme ceux qui ont pris le maquis. Il est pris entre deux feux. Il sauve d’une mort certaine un médecin français, fils ainé d’un riche colon de la région, qui lui a sauvé la vie alors qu’il était enfant, mourant dans les bras de sa grand-mère. Condamné à mort par les maquisards, il s’échappe au moment où la lame du couteau allait s’enfoncer dans sa gorge. Il rejoint un paysan, Saïd, dans son champ qui est tué par une escouade de soldats qui arrêtent Hab Hab Roummane emprisonné dans un camp ceint de fils barbelés. Alja erre de jour comme de nuit autour du camp, la gorge sèche, les pieds nus, entonnant le chant des morts : « Un jour de froid, elle se présenta avec un burnous serré sur sa poitrine. Elle le déploya et le tendit au soldat. Hab Hab Roummane reconnut le vêtement. C’était le dernier burnous tissé avant son arrestation, un burnous d’homme, solide, bien proportionné. Elle l’avait confectionné avec un soin extrême dans une laine de qualité. (…) Le soldat, intrigué ou amusé, le prit, le considéra un moment (…) lança le burnous qui tomba dans la boue. Elle le ramassa, l’essuya de sa paume, le retendit au soldat… ». (p. 137) L’Indépendance venue, devant l’arrêt du car en provenance de Sétif, Hab Hab Roumane, Alja sa grand-mère, les voisines, Si Messaoud Le Fou, Ali Le Boiteux attendent le retour de Brahim qui a fini sa peine à Lambèse. Mais il n’est pas du voyage au moment où on l’attendait… Entre rêve et réalité, tendresse et violence, ce roman, composé de scènes très violentes et de fragments poétiques émouvants au souffle des voix féminines ancestrales, compose la trame mouvementée de l’histoire du pays par diverses écritures.

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