Hebdo Littéraire

Aziz Chouaki ou le chaos des astres

30 Avr 2019
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Décédé le mardi 16 avril dernier,  Aziz Chouaki,  dramaturge, romancier, nouvelliste et poète, mais aussi musicien et rockeur, ce fils et petit-fils d’instituteurs a renouvelé l’écriture de la littéraire algérienne en imprégnant celle-ci par l’oralité afro-arabo-berbère dont il revendique l’irrigation et la langue française brutale et corrosive du rap.  Né en 1951, à Tizi Rached ( 20 km au sud est de Tizi-Ouzou), écrivain, nouvelliste, et musicien de jazz, Aziz Chouaki s’est installé en France en 1991. En 1989, il publie chez Laphomic, Baya, un premier roman plusieurs fois adapté au théâtre. La pièce a été traduite vers l’arabe par Mohamed Benguettaf et librement adaptée par Ziani Chérif Ayad, avec la comédienne Dalila Helilou qui a incarné le personnage de Baya. La pièce, jouée au C.C.F. (Centre culturel français) d’Alger a soulevé dans les comptes-rendus de presse de vives polémiques, allant jusqu’à accuser Aziz Chouaki de « nostalgique de l’Algérie française ». Le quotidien Le Matin avait consacré, suite à cet évènement, sa « Une » sous le titre «  Baya. Le conditionnel passé » article daté du 2 novembre 1992. En 1997, Marsa Editions lui édite L’Étoile d’Alger dans sa revue-collection Algérie Littérature/Action avant d’être réédité aux éditions Balland en 2002. En 1998, Aziz Chouaki a fait paraître aux éditions Mille et une nuits, Les Oranges, récit porté au théâtre dans six mises en scènes différentes. En 2000, son autre roman, Aigle, paraît aux éditions Gallimard, dans la collection Frontières. En 2003, Aziz Chouaki publie un nouveau roman, Arobase et une pièce de théâtre, Une virée. Son roman phare L’Etoile d’Alger a été réédité en 2017 aux éditions Chihab, à Alger. Relire L’Étoile d’Alger, dix-huit ans après sa première publication en 1997, c’est n’est pas se remémorer le drame algérien comme s’il était clos, c’est en vérité, vivre dans leur démesure toutes les tragédies amoncelées et couvées, mesurer la longue portée du désastre humain toujours en cours et, pouvoir ainsi, leur donner un perpétuel prolongement esthétique. Mais l’ordre des choses n’est pas aussi voué à ce déterminisme existentiel.  L’Étoile d’Alger est une fiction, une poétique du désastre et, comme telle, n’échappe pas aux questionnements douloureux qu’elle suscite. La trajectoire de l’astre vers le désastre, celle de Baya et de Massy est-elle inéluctable ? L’univers romanesque ne mythifie-t-il pas la sécheresse hivernale de leur jeunesse ? Pourquoi Caligula est-il devenu un despote en si peu de temps ? Pourquoi Massy est-il devenu un membre du GIA malgré l’éclosion de son talent prometteur dans une Algérie à l’aube du 21ème siècle ? Pourquoi Baya, l’héroïne de son roman éponyme  Baya  pleure-t-elle sa vie d’antan, entourée de luxe parmi les pieds noirs de Saint Eugène à l’aube, également, d’une nouvelle ère, celle d’une Indépendance dont ni elle, ni Massy, ni Jeff, le pantomime désarticulé du narrateur de son récit déjanté « Aigle » ne goûtent aux Oranges ? La réponse se trouve-t-elle dans le mythe de l’ensauvagement du « Caligula » d’Albert Camus dont l’ombre plane sur l’œuvre romanesque d’Aziz Chouaki ? La descente aux enfers de Baya et de Massy dès l’éclosion de leur monde précipite au purgatoire tous les personnages d’Aziz Chouaki notamment dans Les Oranges, roman - théâtre dans lequel une orange juteuse – parmi celles de Boufarik – ou une pastèque, sur le point de s’étioler, demande au personnage dont elle est tombée amoureuse, debout, sur son balcon, face au soleil et à la mer, d’enlever de son cou, le pendentif serti d’une balle, comme pour prévenir le meurtre gratuit de Meursault. Toute l’œuvre romanesque et théâtrale d’Aziz Chouaki creuse, fouille la mémoire contemporaine de l’Algérie dans l’affect tourmenté, lézardé de ses personnages qui, entre les lignes ou sur les planches, s’insurgent contre les idées reçues, les idéologies établies, les raccourcis réconfortants et les dogmes préfabriqués, et invitent, dans leur doute, leur désarroi, leurs déchirures et leur quête inépuisable, à réinventer et désacraliser l’Histoire, à plonger dans ses abysses insondables pour faire remonter à la surface un « Nouveau monde » sauvé des miasmes empuantis des pouvoirs dictatoriaux dont ils sont victimes. Baya, L’Étoile d’Alger, Aigle ne forment-ils pas un triptyque de cette « écriture du désastre ». ? Le roman L’Étoile d’Alger est composé de deux scènes qui s’y opposent et se livrent bataille. Celle, musicale, de Moussa Massy jubilatoire, gorgée de rêves, de plénitude, d’extase, vibrante de rythmes, de musique et de chansons ayant marqué l’émotionnel collectif de l’Algérien quelles que soient sa langue et sa condition sociale et celle des clameurs inquisitrices de la rue, de la cité Mer et Soleil, d’une Algérie désaccordée comme le mandole fétiche que Massy, symboliquement fracassé contre le mur de sa chambre. Ici, pépites de phrasés comme joués en prélude musical, parures de hula hoop, danse du cerceau, sur une rumba de cheikh El Hasnaoui invitant à l’extase ; là, vociférations, clameurs, braillements de sentences lapidaires. Dans les trois parties qui composent le texte, Aziz Chouaki affine en instrumentiste rompu aux différents genres musicaux, la syntaxe qui porte ce paradoxe, cette distorsion lexicale et sémantique qui ne s’arrête qu’au prologue du roman dans lequel une autre partition, orgue de barbarie, se joue. Le lecteur est frappé, d’une part, par l’observation méticuleuse de l’auteur (que l’on peut reconnaître aisément sous les traits de Massy), de la société algérienne du début des années 1990 saisie, peinte, à un moment prélude de son basculement vers la « décennie noire » et, d’autre part, dans ce brasier même, par le rythme emphatique avec lequel Aziz Chouaki exprime et imprime le fol espoir d’un jeune homme issu des milieux populaires algérois qui remplit de sa voix les plus belles créations, les plus farouches résistances de l’Algérie moderne. La voix méditerranéenne de Massy est festive, langoureuse, envoûtante ; elle passe du rock aux berceuses et des chants festifs kabyles au pur chaâbi ; elle fait chavirer les cœurs car elle renvoie aux lourds traumatismes séculaires dont elle module les lancinants appels d’exil et d’absences : « Il commence par une ballade très douce, une vieille berceuse sur les mères séparées de leurs enfants. Basse en sourdine, cymbales légères, petit fond de synthé, et c’est tout. Moussa place sa voix médium basse, bien aérienne, juste au bord des larmes. L’émotion est totale, toutes les mères sortent leur mouchoir, on entend des youyous aux balcons, Moussa en a la chair de poule. À la fin, des vieilles viennent l’embrasser sur scène, lui souhaitant longue vie, santé et bonheur. » (P.79) L’autre « vox populi » est hystérique, et Moussa Massy l’entend de son balcon : «  Par la fenêtre, on entend une formidable clameur se répercuter aux quatre coins d’Alger. Moussa va au balcon, il voit une foule dense, mobile, immense océan noir. Hordes de jeunes, par milliers, barbes, kamis, en proie à l’hystérie. Coran à la main, scan- dent des versets et des mots d’ordre : - Chariaâ immédiate, Il n’est de Dieu qu’Allah - » P.75). Le roman suit deux courbes ascendantes qui, malgré leur opposition, se télescopent dans le récit : la première est celle de la montée du parti intégriste et son implantation « naturelle » dans la cité Mer et Soleil et les alentours : des jeunes se laissent pousser la barbe, prêtent une oreille attentive aux vétérans revenus d’Afghanistan, à la nuit tombée, réunis autour de pneus enflammés, de bouteilles de vin, de shit ou de zombretto. Les principales artères d’Alger se transforment en arènes politiques, les islamistes d’un côté, les démocrates de l’autre. Mais c’est le déferlement subit d’un nouveau langage politique sorti des mosquées enflammées qui gronde, envahit l’espace physique et mental. La seconde courbe est celle de Moussa qui refuse de prendre au sérieux la menace du nouveau règne des « F.V » ( Frères vigilants) et de « L’œil Omniscient ». En pleine effervescence musicale, il devient l’idole algéroise Moussa Massy, artiste, musicien, chanteur, adulé, acclamé de tous, de Mer et Soleil, Leveilley, Frais-Vallon, Bordj el Kiffan et dans les soirées festives qu’il anime avec ses fidèles musiciens aux tenues de scènes impeccables, de vrais professionnels ; les contrats d’animations se multiplient et deviennent en cet ultime été 1990 son gagne-pain mais surtout, l’expression de sa passion immodérée pour la musique kabyle moderne nourrie aux chanteurs étoiles de l’underground kabyle et des stars du rock, Takfarinas, son idole. Loin de lui, (comme pour l’équipe bachique de Jeff du roman Aigle dont le cadre narratif est celui de la victoire des islamistes aux élections communales de 1990) l’idée que le FIS puisse être capable de gouverner le pays, c’est un canular, une chimère ; il lui faut aller de l’avant maintenant que même les vétérans du milieu musical du tout-Alger, du café mythique le Tontonville, s’extasient devant ses performances vocales, sa présence scénique et sa gueule de jeune premier. Les premiers contrats, prestigieux, inespérés jusque-là, tombent : deux boîtes huppées se l’arrachent La Chésa, à Fort de l’Eau puis l’inaccessible Triangle à Riadh El Feth, le temple de la jeunesse branchée mais aussi la vitrine du pouvoir. Il y découvre un monde de paillettes, des femmes sublimes, des nymphes, des entraîneuses à faire boire tous les islamistes de la Oumma, mais qui n’ont rien à voir avec sa Fatiha, son amour secret, son bouquet de basilic, celle avec laquelle il a partagé des souvenirs d’enfance. La courbe ascendante de Massy efface « Moussa », c’est trop plouc ! Place aux majuscules MASSY. Le prestigieux hebdo Algérie Actualité lui accorde un entretien réalisé dans une taverne boui boui Le Dezdaza où journalistes, mécanos, berbéristes, islamistes discutent ferme du politique, avec des références livresques de haute teneur. Lorsque l’entretien paraît, c’est l’apothéose ! La consécration. La gloire lui sourit, celle de Jimi Hendrix, Mick Jagger, Enrico Macias, El Hasnaoui, Cheb Hasni, Idir, Djamel Allem, et du fringant Takfarinas au mandole à double manche ! À lui les grandes scènes du monde ! Mais, il n’a pas de chansons à lui, il lui faut du sérieux, des paroles, des musiques inédites pour cette voix inimitable mais qui, jusque-là, ne fait qu’imiter. Qu’à cela ne tienne, après les spots, les affiches, les enseignes foudroyantes, en rouge « MASSY », Moussa décide d’enregistrer une cassette. C’est alors que la courbe de Moussa perd subitement de l’altitude et c’est le crash. L’ascension du parti des Ténèbres ne cesse, elle, d’enchaîner les sommets de la haine, de l’inquisition, de l’intolérance et des premiers attentats sanglants. C’est l’épilogue du roman qui donne la suite. En prison, Moussa devient Nour, il décortique le Coran, est consulté par les islamistes incarcérés qui l’écoutent, le vénèrent, le mythifient. Le désormais Nour dirige les prêches du vendredi. Il devient l’imam qui absout les assassins d’écrivains, d’artistes, et d’intellectuels du pays. Avec ses fidèles, il organise une évasion spectaculaire (référence aux émeutes de la prison de Serkadji du 21 février 1995) et rejoint les maquis du GIA. Cette métamorphose est-elle pressentie par le lecteur tout au long du roman ? Y a-t-il des éléments laissant présager cette chute vertigineuse, pour le moins inattendue, de Massy à Nour ? Du chanteur étoile au membre du GIA ? De décor, d’arrière plan, le cadre socio-politique dans lequel évoluait Moussa Massy, esquissé par petites touches dans le récit, devient acteur principal au point où tout le champ lexical et sémantique des scènes musicales, de boîtes, de chansons, de chanteurs, d’orchestre disparaît graduellement, comme si le roman lui-même observait la même courbe déclinante que Massy, exprimait l’extinction de l’étoile d’Alger pour sombrer dans les ténèbres d’une syntaxe rude, qui, progressivement perd ses lumières, son humour, ses touchias… Le personnage du premier roman de l’auteur, Baya  vit, comme Moussa Massy, cinquante ans auparavant, et dans un autre contexte historique, les mêmes déchirements. Baya est, dans les années 1950, une jeune fille moderne, assumant ses choix de vie, vivant dans un quartier chic européen, dans une maison de charme, de style colonial, fastueuse. À elle la lingerie fine, les emplettes de petite bourgeoise dans les monoprix, les grandes marques de produits ménagers, la propreté, les rangements dans les armoires opulentes, mais aussi l’amour charnel avec un certain Camus, l’ami de son père. Baya est loin des tumultes et des clameurs de la Casbah. Pourtant, elle prête une oreille discrète à l’Algérie du nouveau monde, celle de l’Indépendance. Elle quitte son cocon calfeutré et idyllique, saccagé, vidé de sa musique, ses livres, mais aussi ses illusions coloniales pour, quelques jours avant la fièvre de l’Indépendance, se retrouver démunie de tout, dans un bidonville où elle perd tous ses repères. Mais cette déchéance ne l’empêche pas, de coudre avec amour et frénésie, comme toutes les femmes des baraquements, les drapeaux de la nouvelle Algérie dont elle est fière, pour laquelle elle pousse des youyous, les mêmes que ceux des mères de fils absents, qui ont pris la route de l’exil, qui pleurent et acclament avec désespoir la voix matricielle de Moussa Massy. Baya aurait pu être l’une des admiratrices de Massy ; elle aurait sans doute perçu sa douleur, son immense désarroi quand, lui aussi, verra son monde idyllique s’écrouler, sa voix s’éteindre et ses rêves s’étioler ; cela a tout de  l’Albatros de Baudelaire. Car, Baya, aussi, assiste, impuissante, à l’envers de l’Indépendance : massacres de populations pied-noir, course fratricide au pouvoir, viols, iniquité de héros tard venus, gesticulations sur les scènes improvisées des nouveaux maîtres du pays qui se déchirent comme des chiffonniers, déjà dans la course effrénée pour dilapider les richesses d’un pays exsangue. Dans les gravats, la saleté, les égouts à ciel ouvert, les corps d’enfants squelettiques envahis de mouches, Baya est prise de nostalgie au souvenir des années fastes de sa jeunesse, non pas de cette « Algérie française » honnie, qu’elle n’a pas vécue comme telle, mais d’une Algérie, sienne, rêvée, peut-être camusienne, qui aurait pu éviter les carnages entre les deux communautés et la sauver, elle, de cette déchéance à l’aube d’un nouveau monde. Des hauteurs, des firmaments de la scène musicale, acclamé, Massy est traîné dans la boue. Des phrases serties, gorgées de titres de chansons, d’interprètes, de musiciens, de rythmes, d’instruments à cordes, à vent, à percussions, cèdent sous l’avalanche des vociférations, des refoulements, du Livre sacré, brandi à défaut d’être lu. Des hauteurs éthérées de cette voix, celle de Massy qui gouverne le roman, lui insuffle ses tessitures, syntaxe soprano, ténor, basse, le chant- texte chute, dans le baryton des tragédies mythiques de « L’Enéide » de Virgile et, sans doute, surtout, de « Caligula » d’Albert Camus ; un Caligula, arrière petit-fils de l’empereur Auguste, devenu tyrannique en si peu de temps de son règne fabuleux et juste. Massy-Caligula ? Où commence l’origine du despotisme, du népotisme, de la métamorphose surprenante et « absurde » de Caligula-Minotaure ? La mort symbolique de Massy, l’extinction de sa voix, les ruines de ses scènes artistiques nimbées de fastes et de beautés charnels sont-elles l’irréversible destruction d’une Algérie chantée, espérée, rêvée ? Ce qui est sûr, en revanche, cette Algérie conspuée, avachie, rendue à la friche, violée, voilée, cette Algérie-là, no man’s land, est plus qu’un décor, c’est une obsession esthétique dibienne qui fonde l’œuvre de Aziz Chouaki.

Rachid Mokhtari

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