Vol de nuit d’ANTOINE de SAINT-EXUPERY

Le pilote écrivain : l’épopée du courage des hommes

07 Jui 2017
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A. Gide, Préface. Vol de nuit est le deuxième roman d’Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944), poète écrivain et aviateur français, disparu mystérieusement au large de Marseille, deux mois après le débarquement des alliés en Normandie alors qu’il était en mission de reconnaissance. A sa parution en 1931, préfacé par André Gide, Vol de Nuit reçut une audience mondiale. La MGM, une année plus tard, acheta les droits d’adaptation, et en fit un film sorti dans les salles françaises en 1934.Vol de Nuit, inspirera, des décennies plus tard PPD, pour donner le titre d’une émission littéraire. Le roman relate, en effet, l’épopée des hommes qui ont fait la gloire de l’Aéropostale au début du siècle passé, dont l’auteur a fait partie. Plus d’un siècle depuis l’aventure de la Latécoère, devenue l’Aéropostale, qui consacra l’exploit de l’aviation, alors balbutiante ; une aventure qui doit, aux yeux de Saint-Ex., signifie la réalisation d’un vieux rêve humain : voler dans le ciel ! A l’époque de l’écriture du roman, l’Aéropostale inaugure des vols de nuit, extrêmement périlleux, pour acheminer du courrier en Amérique, en Afrique et en Europe. Saint-Ex., fut un des pionniers de ces vols grâce à cette superbe découverte : l’avion. L’action de Vol de Nuit se déroule en Amérique du Sud, entre ciel et terre. Cet exploit, dont le romanesque de Vol de Nuit, n’augure-t-il pas une nouvelle expérience, d’une nouvelle race d’hommes ? Un homme nouveau ne surgit-il pas, à travers l’expérience de saint Ex. et de sa plume ? N’est-ce, encore, pas une nouvelle vision du monde qui se construit dans les Lettres pour un vieux thème humaniste : la solidarité des hommes ? Le romanesque de Vol de Nuit ne réintroduit-il pas dans la littérature la question du commandement des hommes pour des objectifs qui surpassent l’égoïsme et les visions étroites ? Même si le roman ne raconte ni histoire, ni d’intrigues, il excelle, pourtant, à travers l’expérience des hommes, les pilotes et leur « conducteur » ; hommes rompus au courage d’affronter les périls que le roman décrit et rapporte, à la manière d’un documentaire, laisse place à la méditation profonde sur la condition humaine. Mais cet exploit humain, surhumain certainement, n’est rendu possible que grâce à cette magnifique invention : l’avion, véritable personnage qui participe grandement aux mises en roman. Le roman s’ouvre, en effet, sur Fabien, le pilote, à bord de son 905, et son Radio, qui viennent de décoller de Patagonie à destination de Buenos Aires, où, Rivière, responsable du réseau aérien de l’Aéropostale, l’attend ainsi que les deux autres pilotes. Il doit veiller, regardant la nuit, scrutant le ciel, nerveux, colérique par fois, parce qu’il a du courrier à expédier vers l’Europe. Dès l’ouverture, Fabien médite, la nuit, assis confortablement dans le ciel. Dans cet exercice, il donne à percevoir cette vision renversée du monde où le ciel est assimilé à une mer immense. La terre, avec les lumières des villages et des villes qu’il traverse, devient le ciel gorgé d’étoiles : « Les collines, sous l’avion, creusaient déjà dans leur sillage d’ombre dans l’or du soir. Les plaines devenaient lumineuses mais d’une inusable lumière : dans ce pays elles n’en finissent pas de rendre leur or, de même qu’après l’hiver elles n’en finissent pas de rendre leur neige. Et le pilote Fabien, qui ramenait de l’extrême Sud, vers Buenos Aires, le courrier de Patagonie, reconnaissait l’approche du soir aux mêmes signes que les eaux d’un port : à ce calme, à ces rides légères qu’à peine dessinaient de tranquilles nuages. Il entrait dans une rade immense et bienheureuse. » Dans le ciel, Fabien, le pilote, comme le Radio ou le co-pilote dans le langage d’aujourd’hui, porte sa charge de vie humaine mise en péril pour un idéal humain, plus haut encore. Il accomplit un métier, celui d’acheminer du courrier, par les airs et la nuit ; le métier d’être au service des hommes. Métier dont saint-Ex., disait : « La grandeur d’un métier est, avant tout, d’unir les hommes : il n’est qu’un luxe véritable, et c’est celui des relations humaines ». Ainsi, dans les airs, Fabien, rassuré par les lumières des cadrans de son appareil, lorsqu’il plonge sa tête dans la carlingue, touche de ses doigts les indicateurs, songe à ces hommes, qui, comme les bergers de Patagonie, « vont, sans se presser, d’un troupeau à l’autre : il allait d’une ville à l’autre, il était le berger des petites villes. Toutes les deux heures il en rencontrait qui venaient boire au bord des fleuves qui broutaient leur plaine ». Lui, Fabien, verse dans la sensation bienheureuse de la nuit-mer où l’avion s’enfonce comme une sorte de plongée. Le radio, installé derrière ses épaules, lui annonce une escale. Atterrissage, après des milliers de kilomètres. Lorsqu’il lui annonce des orages en vue, Fabien sourit et songe déjà au départ. Il regarde le ciel « calme comme un aquarium ». Il annonce au radio, déterminé : « Continuons ». Rassuré, Fabien s’installe dans son avion, une fois les dix minutes de l’escale écoulées. Avec des gestes familiers, bien appris, regarde les lampes rouges des cadrans, leurs aiguilles ; passe les doigts encore une fois. La nuit, pareille à une fumée sombre et s’éclairent déjà les villages. Fabien leur répond par le clignotement de ses feux de position et des battements d’ailes de son avion. Quand la terre étend ses appels lumineux, Fabien pense, en silence : « chaque maison allumant son étoile, face à l’immense nuit, ainsi qu’on tourne un phare vers la mer. Tout ce qui couvrait une vie humaine déjà scintillait. Fabien admirait que l’entrée dans la nuit se fit cette fois, comme une entrée en rade, lente et belle ». Le récit se relance, raconté dans un présent à dimension éthique qui dégage la saveur de la profonde méditation du pilote en vol. Dans cet alanguissement lucide et délicieux, le présent général confère au récit une force de certitude. Certitude, bien sûr de l’homme au commande d’une machine qui vole, ce par quoi l’homme a pu réaliser son rêve de conquête du ciel. Le présent du récit fait alterner les séquences, comme des notes de jouissance. Le passé simple vient fixer les sensations du pilote, donne aussi lieu à une sorte d’abandon confortable, agréable, de l’alanguissement jouissif de Fabien. Le lecteur ne peut que s’interroger sur cet alanguissement dans les airs, quand le Radio tend un papier au pilote l’avisant de l’orage en vue. Quelle peut-être cette assurance, cette « espérance inexplicable » qui achève la première partie du roman sur une résonnance biblique ? Celle, sans doute, qui porte les conquérants et les prophètes et tous ceux qui se fixent un but au-delà des bornes de la vie quotidienne ! A la sensation doucereuse du métal qui ne vibre pas, mais vit, l’homme confortablement installé aux commandes de la machine, « n’éprouve en vol ni vertige, ni ivresse, mais le travail mystérieux d’une chair vivante ». Les gestes précis, même dans le tâtonnement, tapotant sur chaque manette, instruisant des doigts, l’œil agile surveille cette entrée merveilleuse dans la nuit. L’appareil parcourt les kilomètres sans que rien ne vacille, ni ne vibre, ni ne tremble ; où le gyroscope, l’altimètre, le régime du moteur et la pression de l’huile rassurent, Fabien s’étire un peu, appuie sa nuque sur le siège, rassuré par la présence du Radio dans son dos commence « cette profonde méditation du vol, où l’on savoure une espérance inexplicable. Et maintenant, au cœur de la nuit comme un veilleur, il découvre que la nuit montre l’homme : ces appels, ces lumières, cette inquiétude. Cette simple étoile dans l’ombre : l’isolement d’une maison. L’une s’éteint : c’est une maison qui se ferme sur son amour. Ou sur son ennui. C’est une maison qui cesse de faire son signal au reste du monde. Ils ne savent pas ce qu’ils espèrent ces paysans accoudés à la table devant leur lampe : ils ne savent pas que leur désir porte si loin, dans la grande nuit qui les enferme. Mais Fabien, le découvre quand il vient de mille kilomètres et sent des lames de fond profondes soulever et descendre l’avion qui respire, quand il a traversé dix orages, comme des pays de guerre, et, entre eux, des clairières de lune, et quand il gagne ces lumières, l’une après l’autre, avec le sentiment de vaincre. Ces hommes croient que leur lampe luit pour l’humble table, mais à quatre-vingts kilomètres d’eux, on est déjà touché par l’Appel de cette lumière, comme s’ils la balançaient désespérés, d’une île déserte, devant la mer ». Fabien vole, parcourt des kilomètres, autant que ses collègues qui doivent rejoindre Buenos Aires, où Rivière les attend, impatient pour voir voler encore ses pilotes vers l’Europe. Il inspecte chaque bulletin météo, chaque télégramme, chaque signalement du passage d’un avion, chaque escale. Rivière, véritable chef d’orchestre, jetant parfois son dévolu ou sa rage sur Robineau, ou sur Leroux, le contremaître et l’adjoint ; il veille à ce que le règlement de l’entreprise soit appliqué sans la moindre faute. Mais, au-delà de cette abnégation et l’exactitude qu’il impose à son personnel, Rivière, au fond de lui-même, est inquiet. Inquiétude qu’il ne montre jamais à ses employés. Lui, Rivière, conducteur des hommes, scrute le ciel, lutte pourtant contre l’inconnu. Rivière est sans répit. On lui tend par ci un bulletin, on l’informe qu’un orage s’est formé quelque part, puis un ciel pur par là. Le téléphone sonne : le courrier du Chili mettra du retard. Peu de temps après on vient lui dire : le vol aperçoit les lumières de Buenos Aires. Ainsi est fait le travail, le commandement en fait, de Rivière, ce « vieux lutteur » qui, cette nuit, pour la première fois, se sent las, se laisse aller dans ses pensées dont il ne parle jamais : « L’arrivée des avions ne serait jamais cette victoire qui termine une guerre, et ouvre une ère de paix bienheureuse. Il n’y aurait jamais, pour lui, qu’un pas de fait précédent mille pas semblables. Il semblait à Rivière qu’il soulevait un poids très lourd, à bras tendus, depuis longtemps : un effort sans repos et sans espérance. ‘’Je vieillis…’’ Il vieillissait si dans l’action seule il ne trouvait plus sa nourriture. Il s’étonna de réfléchir sur ses problèmes qu’il ne s’était jamais posés. Et pourtant revenait contre lui, avec un murmure mélancolique, la masse des douceurs qu’il avait toujours écartées : un océan perdu. ‘’Tout cela est donc si proche ?...’’ Il s’aperçut qu’il avait peu à peu poussé vers la vieillesse, pour ‘’quand il aurait le temps’’ ce qui fait douce la vie des hommes ». Ces pensées traversent Rivière à chaque instant. Mais, il les relègue à chaque fois à un autre jour. Il n’a pas le temps. Ainsi, il lui arrive de reprocher à ses adjoints le trop d’amour dans leur. Il leur dit à chaque fois : voilà ma vie est ainsi faite. Il n’a pas le temps ! Est-ce parce qu’il vit une durée intérieure, plus mystérieuse, plus périlleuse que la vie de ses pilotes et les périls qui les guettent dans les cieux ? Il lui arrive de se comparer à ces bâtisseurs, aux auteurs des grandes œuvres, qui, mêmes disparus, leurs œuvres ne meurent pas. En fait, Rivière s’attache à arracher ses pilotes à leur propre peur. Quand Simone, la femme de Fabien, vient au siège de l’entreprise s’enquérir des nouvelles de son mari, Rivière, qui n’a pas encore reçu de nouvelles de lui, l’accueille presque avec froideur, mais avec une peur certaine : peur de ces petites faiblesses et les détresses particulières : « En face de Rivière de dressait, non la femme de Fabien, mais un autre sens de la vie. Rivière ne pouvait qu’écouter, que plaindre cette petite voix, ce chant tellement triste, mais ennemi. Car ni l’action, ni le bonheur individuel n’admettent le partage : ils sont en conflit ». Cette attitude, sombre, donne à Rivière un autre sens des choses de la vie. Il pense, en son foi intérieur, pouvoir sauver quelque chose de durable, comme ces pierres entassées par les indiens depuis des millénaires. Il pense pouvoir sauver quelque chose de durable ; sauver une certaine part de l’homme que Rivière œuvre vraiment. Cette œuvre est inconnue pour son personnel. Rivière apprend l’approche de l’avion de Fabien. Joyeux, il pense aux doigts de Fabien, à sa main qui tient encore pour quelques minutes sa destinée dans les commandes ; cette main miraculeuse. « Fabien erre sur la splendeur d’une mer de nuages, la nuit, mais, plus bas, c’était l’éternité. Il est suspendu parmi des constellations habitent le ciel. Il tient encore le monde dans les mains et contre sa poitrine la balance. Il serre dans son volant le poids de la richesse humaine, et promène, désespéré, d’une étoile à l’autre, l’inutile trésor, qu’il faudra bien rendre… ».Ainsi, Rivière s’adresse-t-il à Robineau : « Voyez-vous, Robineau, dans la vie, il n’y a pas de solutions. Il y a des forces en marche : il faut les créer et les solutions suivent ». Vol de Nuit se donne à lire telle une immense épopée. Une poétique du ciel nocturne où la poésie est produite par l’extraordinaire nouvelle vision du monde créée par le renversement de ses dimensions habituelles où le ciel et la terre n’ont pas la même perception : une surprenante vision d’un monde renversé. La poésie que cristallise Vol de Nuit, dans cette image de la mer aérienne où Fabien ressent la force et la majesté de cette beauté inédite. Le roman et son auteur renouvellent le vieux problème des rapports humains. L’outil, magnifié par l’avion, est libérateur et mis au service des hommes. Vol de Nuit, en effet, inaugure un romanesque de type nouveau et porte une thèse implicite, mais, lisible : la naissance d’un homme nouveau, étranger au bonheur commun, mais porteur d’une espérance inexplicable.

Messaoud Belhasseb

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