Les entrepreneurs algériens à la police

"Donnez aux migrants des cartes de séjour"

14 Oct 2017
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Dans la soirée, ils restent cloîtrés. Pour se reposer, certes, mais également pour faire profil bas...Zakaria, Keita ou encore Ibrahim sont ouvriers, ou “maçons”, comme ils se définissent. Ils sont tous Maliens et bâtissent depuis plusieurs semaines une villa dans le quartier Zina de Bordj El Kiffan, dans la banlieue Est d’Alger. Comme d’autres ouvriers, de la même nationalité ou sénégalais, camerounais, nigériens, ils semblent faire le bonheur des entrepreneurs sur les chantiers à Alger. Ils sont “plus forts, plus appliqués” et “coûtent moins cher” que les ouvriers algériens, disent les constructeurs algériens que nous avons rencontrés dans ce quartier. Mais cette “aubaine” ne vient pas sans soucis, que ce soit pour les patrons, interdits de recruter des migrants, que pour les ouvriers étrangers venus du Sud, vulnérables, sans assurances et désormais “harcelés” par les forces de l’ordre qui veulent les expulser d'Algérie. Keita, 23 ans, est Malien. Il va de chantier en chantier dans la capitale depuis son arrivée en Algérie en 2015. Avant de jeter son ancre à Bordj El Kiffan, il travaillait déjà comme ouvrier dans la commune de Beni Messous, à l’Ouest d’Alger. Il projette de poursuivre son périple au Maroc. Lui ne pense pas au Vieux Continent mais pense à rentrer au bercail, chez lui, au Sud du Mali.

Quelle différence de paie entre le manœuvre subsaharien et l'Algérien ?
Chaque jour, Keita et ses compatriotes doivent soulever des briques, faire monter les sacs de sables aux étages supérieurs et préparer parfois le béton ou le ciment aux carreleurs. Des tâches plutôt ingrates que les ouvriers locaux rechignent à exécuter, mais pour lesquelles Keita et ses camarades ne touchent que 1500 Da comme rémunération journalière, explique au HuffPost Algérie le propriétaire d’une maison en construction. Il précise néanmoins que cette rémunération de 1500 Da est minimale et dépend de la durée des travaux. “Officiellement, le service dure de 08H à 12H et de 13H à 16H, mais cela nous arrive de travailler moins, en attendant la livraison de matières premières par exemple”. Mais le salaire des ouvriers subsahariens reste tout de même en-deçà de celui des maçons algériens. “Pour 1500 Da, ils (montrant du doigt Keita et ses camarades) font monter toute la marchandise en une seule journée. Les ouvriers algériens quant à eux, demandent au minimum entre 1800 et 2000 Da et, pire encore, ils mettent parfois plusieurs jours pour accomplir la tâche que les Maliens finissent en une journée”, ajoute-t-il. Il tente également d’expliquer l'écart entre les paies par le profil des ouvriers, les Algériens, dit-il, sont meilleurs dans les tâches qui requièrent plus de “technicité”. “Nous ne pouvons pas employer des ouvriers subsahariens dans la plomberie ou l’électricité par exemple, car les nôtres sont bien meilleurs. Le carreleur prend à titre d’exemple jusqu’à 3400 Da”, dit-il. “En revanche, nous les préférons aux travailleurs locaux quand il s’agit de logistique, de soulever des briques, des sacs de sables ou de ciments. Ils sont plus forts et plus efficaces”. Interrogé à son tour, Keita confirme être payé 1500 Da mais précise que cette fourchette varie selon les travaux qui lui sont assignés. “Nous sommes payés 1500 Da au minimum mais cela dépend de notre travail. Quand il s’agit de faire monter les sacs de sable, les prix augmentent avec les étages”, dit-il. “A partir du 3e étage, c’est 4000 DA”. Interrogé sur la méthode de tarification adoptée par les chefs de chantiers et cette préférence aux ouvriers algériens pour leur “technicité”, ce Malien est résigné et dit “ne pas savoir faire autre chose” de toute manière. Ce n’est pas l’avis de Ibrahim, 19 ans, qui estime que les ouvriers Algériens sont “automatiquement préférés”, même quand ils sont moins bons techniquement. Ce jeune migrant dit être ferrailleur, métier qu’il exerçait déjà au Mali. “Mais on ne nous recrutera pas pour ce genre de travail. Généralement, ils préfèrent les Algériens”, insiste-t-il.

Continuellement pourchassés par la police
Ce qui est surtout frappant lorsque l’on visite les chantiers de ces villas en construction à Bordj El Kiffan, c’est de voir à quel point les entrepreneurs disent “tenir à leurs ouvriers maliens”. D’abord parce qu’ils “sont musulmans”, dit l’un d’eux, mais également parce qu’ils sont “intègres, réguliers et assidus”.... “Parfois, nous avons affaire à des ouvriers algériens qui ne sont pas très honnêtes. Ils travaillent deux ou trois jours et abandonnent le chantier une fois les 2000 ou 3000 Da dans la poche”, explique-t-il. Les chefs de chantiers ont plus de garanties sur le long terme avec Zakaria ou Keita qui “sont plus assidus, et ne lèvent le voile qu’une fois les constructions achevées”, dit le même constructeur. Le problème, et il est “énorme” disent les entrepreneurs, c’est la police qui les “harcèle”. “C’est interdit de les employer. Les policiers viennent presque chaque jour pour les embarquer”, témoigne le propriétaire de la villa en construction. Ibrahim, Zakaria et Keita semblent confortés par la satisfaction du patron et ils s’empressent de qualifier les conditions de travail de “correctes”. Ce dont tout le monde se plaint à l’unisson, c’est la police: le harcèlement permanent des forces de l’ordre qui veulent les reconduire aux frontières. Keita et ses compatriotes sont aux aguets: “Nous faire prendre par la police est notre principale crainte. Un casse-tête”, dit Ossmane, la trentaine, Malien également. “Nous vivons cloitrés dans ces chantiers pour ne pas être arrêtés par la police”, témoigne Keita. La semaine dernière, des dizaines de migrants de différentes nationalités ont été arrêtés à Alger pour être expulsés jeudi dernier. Il s’agit de ressortissants du Niger, du Mali, du Cameroun et même de la Côte d’Ivoire, acheminés vers un camp à Zéralda avant de les rediriger vers Tamanrasset. Ces ouvriers ne comprennent pas ce qu’ils appellent de la “persécution”. “Nous commençons notre travail à 08H00 et nous terminons notre journée à 16H. Nous partons prendre un café à côté, nous dînons et nous allons nous reposer”, affirme-t-il. “Nous ne faisons rien de mal”, ajoute-t-il. Zakaria et ses amis ont bel et bien failli être arrêtés mercredi passé. “Des agents de l’ordre font régulièrement un tour dans ce chantier. Ils frappent aux portes de chaque chantier pour chercher des Noirs”, affirme-t-il. De son côté, Keita dit ne pas comprendre pourquoi des ressortissants subsahariens, en possession de leurs passeports et dont les papiers sont en règle, se font tout de même arrêtés et transférés vers Zéralda et Tamanrasset. “Ils (les policiers, NDLR) ne leur demandent même pas leurs papiers. Ils se contentent de les embarquer de force”, affirment-ils, citant un de ses compatriotes. Ces ouvriers ne sont pas au bout de leur peine. En plus du “harcèlement” qu’ils subissent de la part des agents de l’ordre, les ressortissants subsahariens sur les chantiers subissent des vols et de l’injustice de la part de certains employeurs. Et Keita en est un parfait exemple. “Nous avons plusieurs fois été volés, dans nos chantiers ou dans nos loyers. Le mois passé, des jeunes se sont introduits dans nos locaux et m’ont volé mon téléphone. Il m’a coûté 60.000 Da, imaginez combien de mois j’ai du économiser pour me l’offrir”, se plaint-il.

“Donnez-leur des cartes de séjour !”
Tout comme le chef de chantier, qui voue une confiance aveugle à Keita et ses camarades, Issam, chargé d’inspecter le déroulement des travaux, confirme et regrette par la même occasion ces persécutions. “Nous sommes allés plusieurs fois demander à la gendarmerie de laisser partir nos ouvriers”, affirme-t-il. Issam atteste également de la “hogra” et de “l’injustice” que subissent les travailleurs étrangers dans plusieurs chantiers d’Alger. “Certains ne les paient pas. Ils leur promettent leur argent à la fin des travaux et puis ils les chassent du chantier sans les payer!” Il explique ainsi que beaucoup de patrons profitent de la vulnérabilité de ces ouvriers pour ne pas les payer. Zakaria raconte avoir vécu une expérience semblable, quand un chef de chantier lui promettait chaque soir de lui remettre sa rémunération, censée être journalière, à la fin de la semaine avant de le virer. “Il m’a menacé d’appeler la police et de porter plainte contre moi”, raconte-t-il. Tout comme le propriétaire de ce chantier, sis au quartier Zina à Bordj El Kiffan, Issam appelle ouvertement l’Etat algérien à régulariser la situation des migrants subsahariens. Rappelons qu’en juin dernier, Abdelmadjid Tebboune, alors Premier ministre, avait déclaré que la “présence de ressortissants africains en Algérie sera réglementée”, annonçant qu’une “carte de séjour” sera octroyée aux réfugiés afin de leur permettre de “travailler”. “Ce serait une excellente démarche. Nous, entrepreneurs et chefs de chantiers, aimerions bien que leur situation soit régularisée”, déclare Issam.  “Cela nous permettra de les déclarer et de ne pas les faire travailler illégalement, tout comme ils pourront déposer plainte contre les vols et la “hogra”, souligne-t-il. En attendant, Keita, Ibrahim et leurs camarades doivent rester aux aguets. Ils ont refusé d’être filmés ou photographiés, de peur de se faire pister par les forces de l’ordre qu’ils peinent déjà à fuir.

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