Reportage réalisé en mai 1996 Par Daikha Dridi

Les religieux chrétiens refusent de renoncer à l’Algérie

17 Mai 2018
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Journée mondiale du Vivre ensemble 2018. Le HuffPost Algérie exhume à cette occasion un article d’archives des sanglantes années 90. Un reportage de Daikha Dridi paru dans le quotidien La Tribune du 29 mai 1996, avec les religieux chrétiens qui ont décidé de rester en Algérie malgré la violence et les appels au départ. L’annonce de l’assassinat des moines de Tibhirine les a bouleversés. Les religieux chrétiens refusent de renoncer au pays malgré les risques et les pressions familiales. La peur aussi que l’ordre de départ ne provienne des responsables de l’ordre ecclésiastique auquel ils appartiennent n’est pas des moindres. C’est à peine s’ils ont consenti à être regroupés dans les grandes agglomérations où leur sécurité serait mieux assurée. Les “injonctions officielles”, ça glisse. Les appels au retour «se font de plus en plus pressants … Aujourd’hui, je sais que je ne partirai pas… Demain je ne sais pas”. “C’est pas la France qui m’a envoyé en Algérie, c’est le bon Dieu et le bon Dieu, il me dit d’y rester”… Les trajectoires qu’ont empruntées Simon, Paul ou Brahim pour atterrir ici sont aussi variées que sont devenues communes aujourd’hui leurs inquiétudes, celles de tous les religieux chrétiens établis en Algérie. Beaucoup d’entre eux en effet, plus d’une trentaine dont une majorité de sœurs, ont déjà quitté l’Algérie depuis le premier attentat ciblant des religieux chrétiens en mai 1994, contre père Henri Vergès et sœur Paul Hélène St Raymond à la Casbah.  Leurs communautés, disséminées à travers tout le pays, ont presque toutes été évacuées déjà avant l’enlèvement des moines de Tibhirine. A l’instar du couvent des sœurs de Bologhine qui avait été vidé de ses quinze locataires quelques semaines seulement avant l’attentat qui a coûté la vie aux quatre pères blancs de Tizi-Ouzou, en décembre de la même terrible année 1994. Mouvements qui se sont notablement accélérés depuis l’annonce de l’assassinat des moines trappistes de Médéa: les religieux et religieuses qui continuaient à exercer leurs activités dans les villages et villes à risques se sont vus rapatrier vers les agglomérations où “serait facilitée leur protection” par les services de sécurité.  C’est le cas de trois sœurs qui ont dû quitter la maternité où elles travaillaient depuis plusieurs années - refusant à plusieurs reprises la protection des services de sécurité - à Blida, au pied du Mont Chréa.  C’est le cas aussi à Oran, où religieux et religieuses, libres de leurs mouvements et déplacements pendant la journée, sont tous tenus de rejoindre, le soir venu, deux foyers “protégés”.  

Beaucoup ne perdent pas espoir de revenir un jour, qui vers ses jardins près de Ténès, qui vers son école en Kabylie, qui vers sa maternité à Blida.
“Dois-je rester fidèle à mon village? Dois-je rester fidèle à ma congrégation?”… La folle tension à laquelle a été soumise sœur Anne avant de basculer “côté congrégation” est parlante des tourments que vivent ou qu’ont vécus beaucoup d’entre eux. Sœur Anne, ainsi que ses deux amies s’occupaient d’un dispensaire médical situé dans un minuscule village mis à feu et à sang dans la région de Aïn Defla. Beaucoup ne perdent pas espoir de revenir un jour, qui vers ses jardins près de Ténès, qui vers son école en Kabylie, qui vers sa maternité à Blida. Certains osent même de petites incursions dans leur patelin chéri, histoire de se faire du bien et de se dire que le retour est pour bientôt. La plupart ne le peuvent plus ou pas du tout. Arrachés à leur environnement, obligés de se regrouper, cela ils le vivent comme un moindre mal. Parce que “partir définitivement d’Algérie, je le vivrai certainement comme un échec”. Paul n’exclut pas le recours à l’ultime décision.  Elle découlerait de fait d’un danger devenant incontournable, comme il pourrait décider de s’en aller parce que “je ne pourrais plus accomplir ce pour quoi je veux rester”.  Son quartier est un milieu où il continue à évoluer librement, un milieu où il se sent en parfaite sécurité, mais il a très vite dû renoncer à franchir le rayon protecteur.  Ses amitiés algériennes également ont évolué au rythme des changements survenus en Algérie depuis cinq années: certaines se sont resserrées, d’autres - Paul n’en tient pour responsables que les “difficultés quotidiennes” - se sont par contre relâchées.  “La mort ce serait aussi l’asphyxie de la surveillance sécuritaire”, dit Simon, encore heureux qu’aujourd’hui ce ne soit pas tout à fait le cas.  Les responsabilités ou non de la population elle-même dans ce qui arrive ne sont que très peu citées. Avec prudence en tout cas. Les religieux assassinés en Algérie le sont au même titre que toutes les autres franges de la population, inévitablement touchées par la vague de violence qui n’épargne personne.  C’est l’avis du diplomate frère Simon. Ce n’est pas là ce que pense Paul, car pour lui c’est d’abord en tant que religieux qu’ont été ciblés les dix-huit pères et sœurs assassinés, résultat de trente ans de “diabolisation” par certains courants de pensée du rôle de l’Eglise en Algérie, résultat aussi d’une certaine politique de l’éducation nationale et de tant et tant de “tissus de mensonges charriés”, y compris par une certaine presse.  Et pourtant, disent-ils, depuis 1954, Mgr Duval avait choisi “la vérité et la justice” d’abord tout en étant parfaitement conscient que ce choix pour l’indépendance de l’Algérie était une menace de disparition de leur communauté dans ce pays. Catégoriques ou chancelants, tempérés ou têtus, aucun d’entre eux n’est encore parti après l’annonce de l’assassinat des moines de Tibhirine, le 23 mai dernier.  L’Algérie a encore toutes ses chances de compter parmi ses enfants ces pépites de vie et d’amour. 

“Je ne veux pas être un étranger, un touriste en Algérie”
“C’est pas la France, c’est le bon Dieu qui m’a envoyé en Algérie et, lui, il me dit d’y rester. Et puis, je tiens à rester jusqu’à la fin pour voir comment ça se terminera”, dit Brahim. “Mon premier devoir c’est de m’occuper du peuple avec lequel je vis. Si les responsables français, la famille et les amis le comprennent c’est tant mieux, s’ils le comprennent pas tant pis pour eux”. Fier de décliner ses origines irlandaises, ce Breton devenu algérien l’est encore plus de se dire irrémédiablement têtu. Brahim est le prénom qu’il a choisi en même temps que la nationalité algérienne, en 1964. Il avait 22 ans lorsqu’il a débarqué en 1948 en plein Hoggar, pour avoir entendu ‘L’appel du silence’, titre d’un film retraçant la vie du père Foucauld qui lui a insufflé le désir de le suivre à tout prix.  Cet appel, paradoxalement, “du silence” est survenu à un moment où la jeune vie de ce soldat devenu infirmier aspirait à “plus”: “Je me suis rendu compte que la meilleure des femmes que je trouverai ne pourrait remplir mon cœur… Seul Dieu le peut…” Passé plus de 20 ans de sa vie entre le Hoggar et le Tassili, la première tranche plutôt morose, enfermé qu’il a été dans un petit domaine à Tazrouk: “je soignais le jardin, j’ai installé une foggara, c’était sympa, mais je voyais personne. Au bout d’un an et demi j’étais carrément écœuré, alors je suis parti avec les nomades. Ca c’était vraiment mieux…”

Vingt ans de Sahara, suivis de 25 ans de… forêts avec vue sur mer.
Du côté de Ténès où Brahim a fait partie d’une fraternité perchée au sommet d’une verdoyante montagne. De cette vie en communauté, il garde intacts et frais les souvenirs des “pommiers qu’on cultivait, les ruches d’abeilles aussi. On avait construit nous-mêmes des petites maisons en pierre. Beaucoup de gens venaient nous voir, pour acheter les plus belles pommes de toute la région, les moins coûteuses aussi; beaucoup d’autres venaient pour jouir de cet espace de liberté qu’on voulait préserver à tout prix…” De cette fraternité, il a été chassé ainsi que son ami.  La visite nocturne d’un groupe armé en juin 1994 les avaient décidés. “Ils ont commencé par embarquer toutes nos affaires à bord d’un camion, lorsque je les ai entendus je suis sorti de ma chambre, je suis passé très près d’eux en longeant le mur, eux ne me voyaient pas parce qu’ils étaient dans la lumière, moi si, en pleine obscurité…. j’ai pris la route de la forêt et je les ai observés de loin… pendant tout ce temps je ne savais pas encore si Jean était en vie ou pas”.  Une fois partis les intrus, Brahim est revenu chercher Jean, pour le trouver ligoté debout dans sa chambre. Rester était devenu impensable, “l’un d’entre eux, désignant Jean, s’est adressé au chef du groupe pour lui demander s’il fallait achever ‘ce mouton’ avant de partir… le chef était visiblement pressé.”

Jean, lui, veut y retourner un jour. Pas Brahim.
“Deux jours plus tard, avant de prendre le départ vers Alger, on est retourné à la fraternité, les gens du village avaient tout pillé, détruit, volé… Ils m’ont plaqué, ils ont refusé mon amitié, je ne vois pas pourquoi je la leur imposerai”. De la peine, un soupçon de dépit que l’évocation de ses nouvelles amitiés à Alger ont vite fait d’éclipser: “C’est vrai que maintenant je suis enfermé avec plein de vieux et vieilles, mais la plupart de ceux qui étaient démoralisés sont partis… tant mieux, parce qu’il n’y a pas pire que les gens démoralisés qui contaminent tous les autres…” Et puis Brahim fait des escapades en Mobylette et des amis il en a un peu partout à Alger. 

L’un d’entre eux, désignant Jean, s’est adressé au chef du groupe pour lui demander s’il fallait achever ‘ce mouton’ avant de partir…
Les pressions actuelles, les tensions le laissent de marbre, elles sont dues à une fondamentale incompréhension de ses choix personnels, explique-t-il: “Nous on voit plus loin que tous ces gens qui nous demandent de partir parce qu’ils n’ont rien compris. J’ai une vue sur le monde qui n’a pas les mêmes dimensions. Je comprends très bien que les officiels français soient mis dans le pétrin. Je conçois aussi bien que le wali préfère que je sois assassiné dans une autre wilaya que la sienne… et si eux ne comprennent pas pourquoi je reste, tant pis pour eux”. Le dialogue islamo-chrétien, Brahim dit n’en avoir que faire, lui, “il parle depuis quarante-huit ans avec des gens normaux et c’est ça qui compte”. Brahim se souvient encore du juge qui lui a accordé la nationalité algérienne en juillet 1964 et qui lui avait demandé “les avantages qu’il en escomptait”. Ce juge, dit Brahim, ne savait pas que le jour de la fête de l’indépendance il était à Touggourt et que jamais il n’oublierait qu’au moment du défilé “un tapis blanc a été déroulé aux premiers rangs pour les sœurs et les pères blancs”. Que “l’OAS a menacé beaucoup de pères blancs, a voulu plastiquer le parvis de l’église de Bab el Oued”. Au juge interloqué, Brahim a répondu: “c’est simple, j’aime les gens, j’aime le pays, je ne veux pas être un étranger, un touriste”.  Brahim sort un peigne de sa poche, sa peau vire au cramoisi, tout son maigre petit corps vibre, son regard est tel un ciel d’émotions: “Lorsque je suis arrivé à Alger, je n’avais plus rien (après le départ forcé de sa fraternité de Ténès). Je suis allé acheter un peigne dans une boutique de la rue Didouche Mourad. Le patron est retourné au fond du magasin pour ramener un portefeuille d’où il a sorti ce peigne et me l’a offert. Je ne l’avais jamais vu auparavant et il ne pouvait pas savoir ce qui venait de m’arriver…”  Nerveux, Brahim secoue sa pipe, “je devrais pourtant être habitué depuis le temps que je vis ici… mais non j’suis à chaque fois remué… un Arabe qui irait acheter un peigne aux Champs Elysées, ils le lui feraient payer les Français…” Pour toutes ces raisons, pour tant d’autres non dites parce qu’indicibles, Brahim n’éprouve aucun remords quant aux frayeurs qu’il peut causer à sa famille en France: “Je suis complètement sans scrupules”. D’ailleurs, affirme-t-il, “j’ai des frères et sœurs qui me disent aussi ‘ça nous ferait de la peine que tu partes d’Algérie’….” A nous bien plus Brahim. 

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