Le témoin, Mémoires d’un soldat anticolonialiste de Xavier Dejean (Ed. Art’Kange, 2013)

Quand les mots prennent feu…

27 Déc 2016
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« Le témoin » est le titre d’un effroyable récit d’une intériorité ravagée d’un jeune appelé du contingent durant la guerre d’Algérie qu’il refuse de toutes ses forces et avec tous ses mots  puisés d’un langage aussi pourri et ordurier que la réalité sordide de la guerre qui le piège et se retourne contre lui. D’un tel titre « Le témoin » simple, suggérant un récit autobiographique cadré,  le lecteur est vite happé non par le déroulé des événements de 1958 à 1959, mais par la hargne, la rage, la rancœur, l’indignation avec lesquels l’auteur engage un corps à corps à posteriori avec « ses » guerres : celle des armes, des opérations, du Napalm, des exécutions et celle, aux antipodes de celle-ci, qui  se refuse à la narration des événements disséminés dans une succession de courts chapitres sans ordre chronologique si ce n’est quelques indications spatiotemporelles par lesquelles l’auteur donne trace de sa vie pourrie de soldat du contingent au sein du corps d’élite du 9è hussards dans le sud oranais. Dès lors, tout au long des pages denses et angoissantes, l’auteur exprime dans toute sa puissance sa révolte contre la guerre coloniale avec des mots, des expressions, des images qui choquent, qui charrient de phrase et phrase, le bourbier infect d’une saison des enfers ; son regard n’est pas extérieur à la guerre dont il est empêtré jusqu’au cou, mais il est dans son intériorité démoniaque qui le ronge, l’émiette à mesure qu’il découvre d’un camp à un autre, la vraie Algérie, pas celle des effets d’annonce des services psychologiques chargés d’entrainer le bidasse à endurer le djebel et à affronter un ennemi insaisissable mais celle de villages, des forêts torpillés au Napalm, des corps de résistants dont il ne reste pas le moindre bout de chair, anéantis au-delà même de la mort. Quel ennemi ? La terre même du pays se refuse à la vigne qu’elle étrangle par ses lanières de chardon. Affecté à une opération de surveillance de fermes coloniales dont plusieurs ont été incendiées, l’auteur décrit l’étonnement des paysans qui, habitués aux grosses récoltes de leur pays natal, se désolent de s’être échinés sur cette terre sauvage, sourde à leurs sacrifices : «  De tout près, penchés sur ces tempes clairsemées, presque chauves, nos péquenots français restaient fixes, tâtant le pouls de cette terre maigrichonne, soupçonneux comme devant un malade. Tous habitués aux gros rendements à l’hectare et au fort blé gaulois, cet orge rachitique qu’ils égrenaient et mastiquaient leur donnait bien la sourde idée que la terre même était rebelle, ici, réfractaire absolument, incurable malgré les engrais les plus persuasifs. La rapidité avec laquelle, dans tous les coins dangereux et abandonnés, le chardon pertuisane et l’herbe coriace avaient aussitôt repris pied, accourant dans une allégresse de liserons, leur en disait long sur l’intelligence de cette terre avec l’ennemi. La sauvagerie rôdait partout en lisière, prête à bondir, et dès qu’on avait le dos tourné, hop ! elle plantait son croc. Des vignes entières submergées de ronces volubiles en même pas une année ! Tous ces paysans restaient là perplexes, à l’orée de ce maquis gonflé de forces, armé de lianes repliées sur leurs griffes. Ils palpaient, soupesaient, goûtaient cette maigre terre, secouant à la fin la tête, comme on regarde un enfant qui ne passera pas l’année. - Moi, là-dedans, je sèmerais du chardon et de la bardane pour les bourricots. Y’a qu’le caillou qui pousse dru ici, bien arrosé de soleil ! On aura beau suer mille ans là-dessus et s’enterrer en couches de fumure, ça ne fera pas un pet d’humus. Rien, c’est pas une terre, ça, c’est…j’sais pas moi…des bouts de mâchefer dégringolés du soleil. Pas refroidis - … » (p. 120) Dès lors, la force de ce plaidoyer passionné et passionnel pas seulement contre la guerre d’Algérie mais contre toutes les guerres quel que soit leur qualificatif, cette force est rendue moins par  la condamnation des actes de barbarie mais par un rythme prosodique et syntaxique, vif, incisif et parfois lyrique, de la révolte infuse, tue, refoulée, qui éclate en une déflagration de la construction esthétique du roman dont ce rythme saccadé, par bouffées délirantes, par jets, rafales d’un monologue sur les dévastations de la guerre sur le soldat qui en devient victime. Cette posture de victime qu’affiche l’auteur qui se refuse à sa mission de soldat dévastateur confère à son témoignage écrit des années après la fin de la guerre d’Algérie, une volonté manifeste d’un processus d’innocentement à l’intérieur même des rouages de l’armée française sur le terrain des opérations qu’il exécute certes avec un haut-le-cœur sans pousser jusqu’au refus, encore moins à la désobéissance aux ordres qu’il sait pourtant ravageurs et criminels. Il ne peut  empêcher, dans son bataillon du 9è chasseurs, ses camarades à se livrer à une orgie de sang sur les populations civiles des villages encerclés ; il est le spectateur « malgré lui » de l’enfer du Napalm, scènes apocalyptiques dont se repaissent ses chefs qui hurlent les ordres d’extermination totale : arbres, bêtes et gens calcinés tandis qu’il tente de son char, d’en retarder les jets de flammes dévastatrices, croyant ou espérant donner plus de chance aux « fells » de s’échapper. Ainsi, cette posture de victime que laisse suggérer le narrateur-soldat semble être bien plus aigue que son engagement anticoloniale qui reste sujet à controverses. Certes, il dénonce avec des mots crus la vie des soldats appelés du contingent menés à la dure dans les camps d’entrainements physiques et psychologiques, dans les différentes régions du sud oranais où le froid, la faim, la solitude, les maladies, sont monnaie courante, où, également, les bidasses vivent quelques instants fugaces de joie partagée lorsque l’un des leurs partis à la chasse avec une mitraillette revient au camp avec une poule. Nombre de récits de ce type décrivent ces camps, postes avancés des troupes qui apprennent à obéir aux ordres sans sourciller, sont soumis à des épreuves d’endurance censées les préparer à affronter les djebels qu’ils n’ont pas encore connus, sont mis aux arrêts à la moindre incartade, exécutent des corvées qui blessent leur amour-propre, s’indignent quelque fois du contrôle de leurs lettres adressées à leur famille. Ils s’entrainent pour apprendre à tuer : « Enfin, on entrait dans la vraie Algérie, mais séparés, coupés de tout, invisiblement tenus à distance, repoussés même par l’innocence, accusés par les pierres. Sans savoir même ce qui nous attendait en avant, on respirait une grande, joyeuse délivrance. Nos collines, on les surveillait maintenant, peur qu’elles nous sautent à la gorge. On avançait, le cœur gros d’imprévisible, avec tout ça dans la peau. Expédiés direct en peloton opérationnel ! En principe, quand on sortait de leurs pattes, on savait tuer… » (p. 33) Cette dénonciation de la vie malheureuse et pénible du soldat appelé du contingent qui doit se soumettre aux ordres indiscutables, confronté donc, dès qu’il a posé le pied à Alger et dans ses différentes affectations dans le pays profond, aux réalités avant-coureurs d’une guerre qui le durcit et l’endurcit, est, somme toute, anecdotique car elle ne remet pas en cause les fondements du système colonial  desquels elle prend source même avec un sentiment de révolte et d’indignation. Ce refus véhément d’un soldat français de la guerre d’Algérie à ses heures les plus dures, pour remarquable que soit la manière dont il est écrit, est pourtant nourri d’impuissances, de passivités face aux exactions, de mea culpa et de sentiments compulsifs. D’où le paradoxe qui construit la structure formelle de ce pamphlet : d’une part, le soldat-narrateur est au cœur de l’enfer de la guerre dont, contraint, il endosse l’uniforme, porte l’arme meurtrière et se plie à la discipline, et, de l’autre, acteur impliqué, il tente d’apitoyer le lecteur sur son sort de soldat victime de sa propre armée. De plus, cette victimisation qui prend des reliefs condescendants parfois, est-elle à même d’être le ferment de la révolte, de l’insubordination ou de la désertion ? L’auteur-narrateur n’arrête pas le processus de son « évolution » de soldat actif à différentes étapes de ses affectations d’un camp à l’autre, de ses participations aux opérations de ratissage dans les forêts et aux portes des régions steppiques de l’ouest algérien, il se laisse happer par une sorte de fatalisme à endurer ce que sa conscience refuse, à être un spectateur passif et désarmé d’effroyables scènes d’horreur commises par ses pairs, et celles-ci, devant tant de ravages, de morts, de supplices, ne suscitent en lui que de vagues indignations aussi pathétiques qu’impuissantes à changer l’ordre et le cours des choses, à  arrêter le processus du carnage. Ce récit aux reliefs de conte fantastique par ses nombreux aspects oniriques, transforme le spectacle du ravage du Napalm lors d’une opération militaire à laquelle le narrateur participe, en une insoutenable scène surnaturelle qui se déroule au-delà des confins de la mort violente où les armes crachent le feu comme les rivières leurs eaux, le ciel ses tornades et ces « mémoires d’un soldat anticolonialiste » vont au-delà de la simple inscription mnémonique d’un sinistre vécu de la guerre d’Algérie ; elles s’en nourrissent des années après et trouvent la force de s’en insurger. Après le passage du Napalm, l’auteur peint le spectacle surréaliste de bouts de corps calcinés figés, comme encore retenant dans des gestes suspendus, la révolte des vivants. Un charnier de « momies » de « trognon charbonneux », de « lave de sang » : « Des milliers de lance-flammes entrecroisaient leurs haleines de dragons. Chaque fellagha, un bond immense – comme si on pouvait bondir sa vie, d’un coup – une dilation d’arbre hurlant son alcool, et la boule de soleil frappée au ventre roulait en crapaud ramasser ses tripes cendreuses : restait une souche d’homme, brute, un trognon charbonneux, en lave de sang cloqué. Gencives rouges de cris sans lèvres, le nez en trou. On entrait en pleins chars au fond de cet enfer. Les momies de ténèbres fumaient encore. Vêtements volatilisés par le feu. Tout nus, noirs, la touffe de poils de la tête rasée, en cendre, comme l’herbe du sexe. Des insurrections de poings carbonisés, morts tout brandis. Tout un charnier debout à travers des barricades de braises, croulantes d’arbres morts, un pied tout seul, jailli parfois avec une unique sandale encore accrochée qui fumait. Apparition si folle que tous les enfers inventés fondent en rose littérature à coté. Nos mémoires tatouées au fer rouge, sacrifiées au napalm, ont peut-être perdu pour toujours l’innocence. Dans une brume qui venait de mes yeux et du monde, je pensais aux mères, aux femmes, aux petits, pour qui ils étaient morts. Immenses morts, que personne ne pourra jamais porter. Alors, près de moi dans la tourelle, une voix : - Au moins, aujourd’hui, ça a payé… » ( p. 109) Parmi d’autres récits de ce genre écrits par d’anciens soldats du contingent, de forme variée, ce monologue de « l’homme-soldat  révolté » ne fait pas exception. En effet, dans la  quasi-totalité des romans de guerre,  l’appelé du contingent en Algérie,  même s’il n’est pas « anticolonialiste » ou ne s’affiche pas comme tel, se dépeint invariablement comme une victime des rouages de sa propre armée, se dit contraint de servir le drapeau de son pays, sa seule  issue est d’attendre la fin de son service. Devant la torture qu’il voit se commettre par ses camarades dans le camp, il se plaint de ne pouvoir en dénoncer l’horreur ; il voit et ferme les yeux et tente tant bien que mal à échapper aux processus diabolique qui transforme un soldat en bourreau. Dans ce roman, le narrateur succombe à la tentation de mettre le lecteur devant le spectacle de la torture et de ceux qui la donnent : « A grandes saccades, il grelottait à même le sol, sous la lampe électrique, juste une petite chemise déchiquetée, la djellaba arrachée pour qu’il reste nu sous cette nuit de glace. Attaché de façon qu’il s’étranglait en tirant – Pas de couverture ! Et le premier qui lui donne une cigarette file en taule à la Légion -. Un suspect du douar que le capitaine avait fait saisir et jeter là pour qu’il avoue : quoi ? – Vous autres, garde au douar et fissa : les fells sont descendus cette nuit égorger. On a donné au chef du douar des fusées d’alarme en cas d’attaque. Rien ; Jamais. Ces cons-là préfèrent se laisser ouvrir la gorge au rasoir. Faut qu’on les protège de force… » (p. 51) C’est donc un soldat mu par un sentiment pacifiste personnel qui ne trouve pas son expression dans une prise de conscience politique. Il lui faut, argue-t-il, subir la guerre, éviter d’être tué ou de tuer. Quand il le peut, il porte quelque secours aux prisonniers, détourne la tête lors des « corvées de bois », se déclare malade pour ne pas participer aux opérations de ratissage. Dans ce plaidoyer anti-guerre d’Algérie par un jeune soldat appelé du contingent, Xavier Dejean retourne les armes contre les siens et lui-même en affichant une haine à peine contenue vis-à-vis de ses chefs de terrain qui ne sont pas décrits en tant que bourreaux  tortionnaires.  Ils apparaissent par petites touches tout au long du roman : un chef de camp, légionnaire exécrable qui mène à la trique les jeunes appelés ; un harki qui fait de l’excès de zèle ; un groupe d’officiers qui attend le retour des troupiers avec le butin des « fells », assis autour d’une table, fiers de compter les morts du camp ennemi en leur crachant sur le visage, cherchant à achever les prisonniers encombrant ; les officiers opérationnels qui jettent toute la puissance des canons sur un ennemi supposé tapi dans la forêt. Ceux du djebel, les combattants, n’ont ni visage, ni nom, ni terrain. On aurait dit des fantômes insaisissables. Ils sont invisibles ou tués. En revanche, les forêts, les ravins, les djebels, leurs fiefs, sont, pour l’auteur, des lieux remplis de vies sauvages, de faunes, de flore, de senteurs, d’arbres majestueux, jusqu’aux régions d’alpha  de l’extrême-sud oranais où les caravaniers trainent leurs loques et leurs faméliques chameaux. Le récit, livré par bribes, est linéaire allant du débarquement des bidasses à Alger jusqu’aux diverses opérations dans la région de Sidi Bel Abbes, de 1958 à 1959 date à laquelle le soldat-narrateur, profitant d’une quille, déserte. Mais cette narration n’est pas nue, elle n’est pas le fait d’un ressourcement d’une mémoire qui se retourne sur le passé et le narre pour un simple témoignage. Toute la force de ce texte réside dans le fait qu’il est aux antipodes d’un témoignage de guerre. L’auteur utilise les faits qui auraient pu servir de témoignage en preuves accablantes pour construire l’argumentaire de son plaidoyer anticolonialiste en martelant les mots, usant de toutes les figures de style pour convaincre et rallier à sa cause le lecteur.  Quelques toiles de l’auteur qui est également peintre sont rassemblées dans la partie annexe de l’ouvrage. De ces tableaux se dégage le chaos de la guerre… L’édition originale de ce roman date de 2006 sous le titre  Han Dêh ! aux éditions Tirésias.  Xavier Dejean est né en 1931. 

Après des études de philosophie et dix années d’enseignement en Bourgogne et en Bretagne, il se consacre à la peinture et prend  la direction du musée de Montpellier en 1973.  Jusqu’à son décès, en juin 2004, il poursuivra ses deux passions : l’écriture et la peinture.  

Rachid Mokhtari

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