Le roman algérien de 2017 : entre l’histoire et la fable

Nabile Farès, Malek Alloula et Habib Tengour ou l’Algérie de la blessure

04 Jan 2017
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Contrairement aux personnages formatés par l’Histoire officielle qui ont refait surface dans le roman algérien de ce dernier quart de siècle, héros érodés et abscons, les figures mythiques katébiennes des œuvres de Nabile Farès, Habib Tengour et Malek Alloula se jouent de l’Histoire et de ses icones. Leurs romans, pour certains, publiés au seuil de la nouvelle année 2017,  réactivent une écriture dans laquelle le poétique et le réalisme magique donnent à lire ou à imaginer une terre algérienne reconquise par ses tribuns, ses hérauts  d’une oralité disparue des bardes qui prédisent plus qu’ils ne disent. Sidi Abderrahmane, le gardien d’Alger dans « Le maitre de l’heure » roman de Habib Tengour,  les figures de Teriel (l’ogresse), Jidda (la grand-mère), et l’outre noire (jeu de couleurs comme reconnaissance absurde d’une peau de l’identité)  et de la Kahéna (symbole d’une fusion passionnelle arabo-berbère malgré sa résistance à l’occupant)  dans « Yahia, pas de chance et La mémoire de l’Absent », deux premiers romans de Nabile Farès ; Tikouk (le pique-bœuf) d’une enfance arrachée à son indolence par le cri de Tarzan dans le recueil de nouvelles de Malek Alloula « Le cri de Tarzan, la nuit dans un village oranais… », se télescopent hors du temps historique dans la diversité de leurs origines mythologiques.   

Nabile Farès : Teriel et la Kahina

Ainsi, l’histoire mouvementée de l’Algérie médiévale, inscrite au cœur de   toute l’œuvre romanesque de Nabile Farès, s’écrit  dans une profonde blessure qui réinterroge, par une quête inlassable de la vérité piétinée, enfouie, ensevelie par la fausseté des inventions idéologiques  dans  « un imaginaire   qui explore les voies du pluralisme culturel  et instaure des lieux de sens symbolisant l’ouverture, le métissage, l’échange, la tolérance. » La figure mythique de Teriel (l’Ogresse) voisine de Jidda (l’ancêtre, détentrice de la Mémoire) est omniprésente dans les textes farésiens. Personnage universel des contes sous différentes appellations et symboles, figure incontournable des récits populaires maghrébins à l’identité incertaine, Teriel (l’ogresse)  acquiert dans « Yahia, pas de chance » et surtout « La Mémoire de l’absent » plusieurs significations. Elle symbolise par son côté anthropophage  l’écrivain lui-même, qui, à travers le personnage de Yahia, adolescent, étudiant au lycée Hoche, à Versailles, est un véritable « cannibale » de livres et de cultures. Dans la dernière scène du roman « Yahia, pas de chance », le narrateur apprend l’arrestation de son père à Alger, en 1960, par une lettre posée sur un tas de livres philosophiques et de manuscrits, symboles d’ouvertures culturelles et idéelles. Farès pousse plus loin cette présence de Teriel, symbolisant pour lui «l’origine mythique du monde », par sa force surnaturelle à transcender    les clivages raciaux, linguistiques et historiques  des hommes. «Elle aspire par là même à l’ouverture sur toutes les communautés et au dépassement d’une appartenance singulière». Le jeune héros de « La Mémoire de l’absent », Abdenouar, a des traits de ressemblance avec Teriel par ses caractéristiques physiques déroutantes, caméléonesques. Il est tantôt une personne de couleur blanche, tantôt il est dit noir, tantôt rouquin. Enfant métissé, nègre, « rougi » ou albinos ? Pourtant, il se réclame comme étant  un berbère algérien. Tériel rattachée ici à Abdenouar travaille par le doute et l’incertitude l’aspect mythique de l’Identité en même temps que se crée en elle et par elle   une figure qui pose la question de l’identité jamais perçue dans son unicité supposée, à l’abri des apports extérieurs, génétiques, historiques et linguistiques. Dans « La Mémoire de l’absent », le mot récurrent est « l’énigme » de l’identité. Comment la résoudre ? Par où ? Est-il possible seulement de la décrypter et de s’en revendiquer par l’étroitesse meurtrière de son unicité supposée et par la virginité fantasmée de la tribu ? Pour le personnage de Jidda, la grand-mère du narrateur Abdenouar, le métissage de l’origine et l’interculturel de la langue sont des réalités entremêlées : « Prends le blanc et le noir, ou ta propre peau », lui enseigne-t-elle. C’est le même enseignement qu’un autre personnage, l’Amin, le Sage du village transmet aux gens en affirmant : « Nous sommes êtres mêlés. / De sang et peau mêlés »  Teriel est la figure tutélaire qui, sous la plume iconoclaste de Nabile Farès, s’insurge contre toute forme d’intolérance et de discriminations.  Cette révolte esthétique de l’œuvre farésienne prend également source du  mythe de Kahina qui, de son épaisseur historique, investit l’imaginaire bien que nourris de faits attestés. Au-delà de l’amour passion qu’elle voue à Khaled son fils adoptif issu du camp ennemi,  Kahina organise la résistance contre les Arabes musulmans en mettant aux premiers rangs, parmi ses farouches guerriers,  un homme du Sud, de peau noire, Osmane, osmose entre les Berbères du Nord et ceux du Sud. Un autre personnage mythique apparaît dans « Yahia pas de chance » et « La Mémoire de l’absent », il s’agit de Ameksa, - version masculine de la Kahna ? - le berger, qui est le récitant en duo avec Teriel, Jidda et tante Alloula  dont les chants immémoriaux, les stances poétiques ou philosophiques invitent au dépassement des clivages identitaires, à l’effacement des barrières en même temps qu’à une élégie d’une enfance bariolée, un autre enjeu central de l’écriture de Nabile Farès, mais aussi de Malek Alloula et de Habib Tengour. 

Malek Alloula : Tikouk, le pique-bœuf et Tarzan

L’interrogation majeure du premier recueil de nouvelles de Malek Alloula intitulé « Le cri de Tarzan, la nuit dans un village oranais » brouille les pistes de l’identité hors de ses constructions passéistes, nostalgiques ou démiurgiques. L’auteur narrateur, enfant, est un  garnement insolent qui au sortir de la séance de cinéma dans l’école communale imite le cri de Tarzan dont il a vu le film et qui va  pister les ébats de Paulo et de la frêle Mme Arlette, fonctionnaire aux Postes. Pour Malek Alloula, cette enfance – Tarzan, inspirée du mythe d’Héraclès et de Hercule est un cri inconscient du refus de l’Autre, de l’Etranger non désiré. Mais, c’est également la figure du père qui s’impose par son sens aiguisé du partage et de la protection des faibles comme le symbolise Tarzan dans son territoire dont il a dompté la sauvagerie de la jungle. Cette enfance de Malek Alloula, comme celle de Nabile Farès, émerge de la violence du cri, mi-humain, mi-bête, déni d’ « terrible répétition dans l’actuel : bombes, meurtres, découpages, luttes, internements… » selon Nabile Farès. Autant pour Alloula que pour Farès, l’enfance n’est pas le paradis perdu. C’est un enfer recommencé. Le Cri de Tarzan qui fuse dans la nuit coloniale, le refus de Abdenouar d’être parqué dans cette cité Nadhor du Clos Salembier où a commencé l’arrestation du père et la rupture des généalogies, sont  autant d’enfances ardues, nées de la jungle de Tarzan ? Cette identité « vocale » sortie des tréfonds de la jungle est également portée par l’oiseau pique-bœuf, Tikouk, oiseau parasite, qui n’a rien d’exotique, vivant sur la peau des bœufs et les excite en saison des labours. Une parabole de la dépendance et de la frénésie dans une expression de l’identité ?    

Habib Tengour : la Secte des assassins 

Héritier de Nedjma et des surréalistes allemands, Habib Tengour est, de ces deux écrivains précédemment cités, le plus consommateur de mythes dans un télescopage spatiotemporel remarquable, en raison de sa formation d’anthropologue spécialisé dans l’hagiographie maghrébine. Ses figures mythiques se construisent dans des pamphlets politiques sur l’Algérie de la post indépendance. Dans « Le Vieux de la Montagne », le personnage principal,   Omar Kheyyam est tantôt décrit dans son époque de la Perse antique, dans la ville mythique des Lumières Nishapoor, tantôt transposé dans l’Algérie des années quatre vingt comme poète qui se refuse aux allégeances et aux servitudes.   Khayyam, Abou Ali Nizam el Mulk et Hassan es Sabbah représentent chacun un aspect du Pouvoir politique dont les rôles apparaissent comme sur une scène de théâtre de « Diwan el Garagouz ». La science, le détachement, l’indifférence et la contemplation  pour le poète Khayyam;  l’opportunisme pour le vizir Abou Ali Nizam El Mulk et le règne absolu de Hassan es Sabbah, fêtard à l’occasion. Entre ces deux derniers se mène une lutte implacable pour le Pouvoir politique par tous les traquenards, y compris le meurtre – Hassan es Sabbah est tué par Abou Ali – mais  tous les deux sont « amis » de Khayyam dont ils admirent les recherches en astronomie et partagent les  méditations poétiques. Abou Ali ne manque pas de le sermonner en essayant de lui inculquer sa science proverbiale gorgée d’homélies et Hassan es Sabbah de l’initier au Hachich avant d’être le prêcheur de la « Divinité salvatrice », commandeur de la secte des Assassins.  Khayyam ne se prend pas au jeu des intérêts et des flatteries au cœur de la ville mythique Nishapoor, ville des Lumières mais aussi centre des conflits politiques et repaire de la secte des Assassins de Hassan es Sabbah. Khayyam prend conscience des dangers que les deux pouvoirs respectifs représentent pour l’humanité. Il en est le témoin passif ; une passivité qui est son arme de défense. Il refuse les allégeances mais il ne peut les contrer. Un autre Pouvoir, transcendant l’Autorité et le Règne politiques : l’Amour pour Badra unit un poète, un commandeur des Croyants et un vizir autoproclamé. Ils aiment la même femme, Badra. Mais est-ce la même pour ce trio ?  Pour Khayyam, la beauté de Badra est une invite à aimer d’autres femmes, à les épouser par « amour de Badra ». S’inspirant librement de la biographie de ce célèbre poète qualifié de « bachique », Habib Tengour se refuse à toute référence historique explicite. Il offre au lecteur un conte satirique sur les ravages commis par le Pouvoir absolu sur la beauté, les idées, la liberté, l’intellectuel. Khayyam fuit l’oppression, quitte Nishapoor pour Baghdad, vit esseulé à Alamout et dans d’autres villes de la Perse antique; mais là où il pense trouver la paix de l’âme et du mot poétique, la secte des Assassins y a semé la désolation au nom d’une « Divinité salvatrice ».   "Le Vieux de la Montagne » est, dans la tradition maghrébine, symbole de la sagesse, de veilleur impénitent des valeurs anciennes, personnage prophétique de sanctuaires : « Le Vieux de la Montagne sera le poème de la solitude de la lumière blanche qui prend au cœur comme un pincement sans gravité, un dégoût à éprouver le besoin de se tenir à un mur ». Mais il apparaît être l’ancêtre revendiqué de la tribu des Assassins. Dans un télescopage spatio-temporel savamment entretenu tout au long du texte, entre le déclin prémédité de la Perse antique et les Assassins du 21ème siècle sur les décombres de l’Histoire, la similitude saute au yeux tant certaines passages sont explicites quant à la percée de la vindicte de la Secte des assassins en Algérie au début des années mille neuf cent quatre vingt dix. C’est Khayyam, témoin de ce déferlement de l’Inquisition qui raconte : « Nous fréquentions beaucoup le Alamout-bar. Les tarifs étaient bas et la clientèle distrayante. Le patron nous gâtait. Les consommateurs commentaient à voix haute les dernières nouvelles : une invasion  imminente des Mongols ; (…) cela n’empêchait pas que l’on boive à leur santé. - L’ailleurs merveilleux - car  ailleurs aussi les Mongols terrorisaient les nations. Leur avance hâtait le jour des Comptes. Azraiel  dirigeait leurs cohortes, monté sur une mule noire dont l’ombre était de dix charrues…Ils étaient innombrables et féroces. » Malgré ses réjouissances, Khayyam quitte Alamout, pressentant le danger qui se manifeste. Il sait qu’il sera la première victime car il s’assume en tant que poète qui se refuse à l’hypocrisie des Dévots en se gardant bien de ne pas le montrer : « Je ne jeûnais pas, indifférent à la religion, mais n’en laissait rien paraître car les Docteurs sanctionnaient sévèrement tout manquement à la loi. L’Islam guidait l’Etat. La parole asservie. Le grand débat : la réglementation de la taille de la barbe et de la moustache conformément à la sunna (…) » Et l’auteur d’enchaîner sur l’impuissance de son héros, voire sa complicité passive: « Khayyam se refusait à toute complaisance qui brisât son être car il n’avait d’autre lieu de révolte, limpide intimité. Il avait tout accepté comme les intellectuels de son temps. Il s’était tu… ». Comme l’invasion mongole n’est pas une légende, la secte des Assassins condamne le poète à la réclusion et fit de Nishapoor, de ses universités rayonnantes, une ville fantôme, où le règne de l’obscurantisme se réclame de la « Divinité salvatrice » du Vieux de la Montagne : « Je me rendis à Alamout sur l’invitation de Hassan. Le village écrasé au pied de la montagne m’attrista de n’y sentir la spontanéité joyeuse du jour – un kaléidoscope  assombri. Les paysans que je croisais ne m’adressaient pas la parole. Ils allaient mornes dans leur malheur. Des façades aveugles au crépi sale. Des ânes broutaient le chardon qui perçait le dallage défoncé de la rue. Un abreuvoir sec, décharge publique. Un dindon. Deux pintades. Des poules. Un lévrier décharné. Le silence bourdonnant d’une place vide que décoraient des stèles antiques délaissées » L’auteur sort habilement du paysage délabré sous les yeux de Khayyam pour entrer dans le sien. Une évocation d’une image d’enfance : « Il me semblait avoir déjà cheminé une tristesse semblable dans les récits que mon grand-père inventait pour que le froid ne m’empêchât pas de dormir » Le brouillage des époques et des faits similaires dans l’histoire ancienne et contemporaine de la terre algérienne rendue à la friche est si bien mené dans ce roman poème que le lecteur a le loisir d’être pleinement à la fois dans l’univers poétique de la perse antique dévastée de Khayyam et dans les calamités du colonialisme et de l’islamisme : « Un oiseleur fut nommé Grand Conseiller Culturel pour avoir dressé des perroquets à enseigner la langue classique rénovée aux jeunes cadres de la Nation »  Les « je » de Tengour sont multiples : tour à tour narratif, historique, poétique, politique, mythique, voire autobiographique. Cette polyphonie impressive transgresse l’identité du narrateur.  Les villes, Nishapoor, Tigditt Qom, Bagdaqd, Alamout sortent de leur réalité géographique pour s’identifier, dans leurs ruines, aux villes algériennes croulant sous les immondices. De même, dans « Sultan Galièv ou la rupture des stocks », le personnage fabuleux de la Grèce antique,  Ulysse,  sort de sa légende. C’est un pauvre hère qui  porte une barbe parce que l’Algérie est frappée par une pénurie soudaine de rasoirs.  « Le maître de l’heure », l’un des plus récents romans de Habib Tengour, met en scène un narrateur envoyé par un père despotique pour aller chercher à Alger la tête de son frère décapité par les Turcs. Il  rencontre en cours de route Sidi Abderrahmane, déclassé de ses pouvoirs magiques de gardien tutélaire de toutes les coupoles d’Alger.  Rendu, malgré lui, à une réalité vernaculaire de la ville, il est confronté à la bureaucratie des bureaux de l’état civil et à la corruption de ses fonctionnaires.  Les confins de l'oralité et de l'écriture surréaliste sont bien loin d'être délimités clairement dans l’œuvre de Habib Tengour qui réécrit les mythes anciens et les arrime à une perspective anthropologique de l’histoire et des histoires du Magheb moderne. Publié pour la première fois en 1983 aux éditions Sindbad, « Le Vieux de la Montagne », après « Tapapakitaques » (1976) est l’un des textes majeurs de Tengour, se réclamant du surréalisme maghrébin dont l’auteur a rédigé un manifeste. Dans ce roman poème, Habib Tengour bouscule les frontières des genres littéraires. L’enchantement des Mille et une nuit et l’enfantement des mille et une tragédies à travers les siècles  de l’Afrique se partagent le même territoire poétique dans ce roman-poème fait de rythmes et  de souffles imitant ceux des griots et des bardes arpenteurs de la terre africaine qui traversent, épiques, les œuvres de ces auteurs majeurs de la littérature algérienne…

Rachid Mokhtari

Dernière modification le mercredi, 04 janvier 2017 18:33
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